Les «veuves noires» font des ravages en Russie
L’année dernière, l'histoire s'est répandue comme une traînée de poudre en Russie. Une infirmière aurait piégé des soldats blessés soignés dans sa clinique. En août 2025, l’activiste militaire Roman Aliochine a affirmé que la femme aurait, à cinq reprises, épousé des soldats grièvement blessés dont l’espérance de vie était faible. Après leur décès, elle aurait à chaque fois perçu les aides financières de l’Etat prévues pour les veuves – son seul objectif, apparemment. Lorsque l’affaire a été révélée, la femme aurait été arrêtée.
Une arnaque très efficace
Même si de nombreux médias ont rapporté cette histoire, il est difficile de vérifier si les faits se sont réellement déroulés exactement de cette manière. Cette affaire met toutefois en lumière une pratique frauduleuse qui semble prendre une ampleur croissante en Russie.
L'arnaque est surnommée «veuve noire»: des femmes, aidées par des complices, épousent des soldats qui sont soit sur le point de partir au front, soit de retour d’Ukraine après avoir été grièvement blessés. Dans certains cas, cela se ferait sous la contrainte; des fonctionnaires seraient même parfois impliqués. Il s’agit d’un pari sur la mort.
Et l’espérance de vie des soldats du Kremlin sur le front ukrainien est extrêmement faible: certains ne survivent que quelques minutes après leur première mission, d’autres tiennent quelques semaines. Au moins 236 000 soldats tués ont été identifiés par la BBC et le média russe Mediazona. Le véritable nombre de morts est probablement nettement supérieur. Pour chaque soldat décédé, l’Etat verse au minimum cinq millions de roubles (environ 49 000 francs) aux proches, d’autres indemnisations pouvant s’y ajouter.
Selon une enquête de la chaîne américaine CNN, les cas de «veuves noires» ont encore augmenté ces derniers mois. Les raisons de cette hausse ne peuvent qu'être supposées, mais la situation sociale et économique de plus en plus difficile en Russie semble provoquer une protestation croissante contre cette forme d’escroquerie.
Le député de la Douma Leonid Sloutski a ainsi déjà demandé que les familles des soldats bénéficient d’une «protection contre les criminels sans scrupules, contre les fameuses “veuves noires”, contre les escrocs financiers et téléphoniques ainsi que contre les exploiteurs qui ciblent ceux qui ont reçu des versements financiers». Il ajoute que de tels «crimes» prennent désormais «des proportions sérieuses», selon CNN.
Le problème est toutefois en partie créé par le système lui-même. D’un côté, le Kremlin mise largement sur des incitations financières pour recruter des soldats: des primes censées attirer les Russes vers le service militaire, tandis que les indemnités versées aux familles des soldats morts doivent donner l’impression que les proches seront au moins protégés financièrement. De l’autre, Vladimir Poutine promeut une vision de la famille ultra-conservatrice et encourage le mariage traditionnel entre un homme et une femme.
«C’est un business»
Dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine, ces appels se sont encore multipliés: Vladimir Poutine exhorte régulièrement les soldats, en particulier, à se marier – probablement afin de renforcer le soutien intérieur à la guerre ou d’améliorer le moral des troupes. Les autorités ont également permis aux militaires de bénéficier de procédures accélérées pour se marier. Des mariages collectifs sont même organisés et parfois diffusés à la télévision d’Etat.
Certaines femmes russes y verraient un moyen de se faire de l'argent. Le sujet est parfois évoqué ouvertement. CNN cite ainsi un extrait d’un podcast de la ville sibérienne de Tomsk, consacré à l’origine aux transactions immobilières. L’animatrice Daria Tcherdazeva demandait à une agente immobilière comment elle pourrait, à 30 ans, réunir l’argent nécessaire pour acheter un appartement. Réponse de celle-ci:
Avant d'ajouter en riant: «C'est un business». Selon elle, de nombreuses femmes achèteraient ainsi des logements. Les deux femmes ont ensuite été condamnées à effectuer des travaux d’intérêt général et ont dû présenter des excuses aux soldats et à leurs proches.
Les hommes isolés dans le viseur
Le journaliste russe en exil Alexeï Kovalev a relaté pour le magazine Foreign Policy un cas datant de 2023. Le soldat Sergueï Chandoshko, âgé alors de 40 ans et originaire de la région de Briansk, aurait épousé une employée du bureau local de recrutement militaire seulement un jour avant son départ pour le front ukrainien.
Quelques mois plus tard, il est mort au combat et sa veuve a demandé le versement de l’indemnité. Mais le frère de Sergueï Chandoshko est intervenu et a contesté le paiement en invoquant un mariage de complaisance. Les autorités lui ont donné raison.
Alexeï Kovalev écrit également que la stratégie des «veuves noires» consiste à cibler principalement des hommes célibataires et socialement fragiles, afin de ne pas avoir à partager les indemnités avec d’autres bénéficiaires.
Le «Dictionnaire ethnographique russe de la guerre» a récemment été mis en ligne. Il s’appuie notamment sur des plaintes déposées par des soldats russes auprès de Tatiana Moskalkova, la commissaire aux droits humains de la Fédération de Russie. Le terme «veuve noire» figure dans cette publication.
Un militaire russe décrit comment l'escroquerie est mise en place. Il a lui-même été placé sous l’emprise de l’alcool et peut-être aussi de drogues par une famille. Le lendemain, il a été contraint d’épouser Kamilla F. Il raconte:
Immédiatement après le mariage, il a été envoyé sur le front ukrainien par la famille de sa nouvelle épouse. Pendant son absence, Kamilla F. aurait retiré environ 1,2 million de roubles de ses comptes. Quatre mois seulement après le mariage, son épouse a demandé le divorce – officiellement parce que son mari l’aurait abandonnée.
CNN rapporte un autre cas, en citant des médias russes. L’année dernière, un sergent, un sous-officier et un comptable militaire auraient été accusés d’avoir recruté des hommes vulnérables pour la guerre et arrangé des mariages. Il s’agissait notamment, selon les informations disponibles, d’orphelins ou d’hommes sans proches parents. Ils auraient ensuite été envoyés vers des secteurs du front particulièrement dangereux, où l’espérance de vie était très faible. Une enquête aurait été ouverte – mais les conclusions ne sont pas connues. (adapt. tam)

