«Les migrants sont devenus l'ennemi canalisant la colère des Russes»
Des «pots-de-vin» à verser et de la surveillance numérique: le quotidien d'Alym, chauffeur de taxi kirghize près de Moscou, est fait de vexations. Une réalité que connaissent nombre de migrants en Russie, qui dénoncent les barrières à leur intégration.
Alym, âgé de 38 ans et père de deux enfants, se désespère de la situation:
Un quotidien entaché
Selon lui, les pots-de-vins vont parfois jusqu'à 25 000 roubles (260 francs) pour un seul document. Il soupire:
Chaque jour, Alym doit envoyer sa géolocalisation aux autorités via un logiciel spécial, Amina. Il explique:
L'inclusion dans cette liste, appelée «registre des personnes contrôlées» dont la présence en Russie est jugée illégale, prévoit le blocage des comptes bancaires et peut entraîner le licenciement et l'exclusion d'universités, voire l'expulsion.
Selon le ministère de l'Intérieur, la Russie, pays de 146 millions d'habitants, compte plus de 6,5 millions d'étrangers. Une bonne partie d'entre eux vient des anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale: du Kirghizstan, comme Alym, du Tadjikistan, d'Ouzbékistan, du Kazakhstan et du Turkménistan.
Une politique qui crée la stupeur
En octobre dernier, Vladimir Poutine a approuvé une nouvelle «politique d'Etat» visant à «limiter la présence en Russie des membres de familles» des immigrés, afin de «réduire la charge sur les systèmes social et médical».
Anna Orlova, professeur de russe aux «Enfants migrateurs», un projet non-gouvernemental d'aide aux enfants de migrants, juge:
Elle dénonce le test de russe instauré l'an dernier pour les enfants de migrants. La réussite à cet examen extrêmement difficile conditionne ensuite leur scolarisation.
Or, selon le Service fédéral de contrôle de l'éducation, plus de 87% des enfants de migrants n'ont pas pu être scolarisés en 2025 à cause des obstacles bureaucratiques et… du test de russe. Orlova s'insurge:
Des brimades à l'école
La fille d'Alym, le chauffeur de taxi, devra bientôt passer ce test. Pour son fils adolescent, «ça ne se passe pas toujours bien». Récemment, il a été tabassé par ses camarades russes. En décembre, dans une école près de Moscou, un adolescent adepte de l'idéologie néonazie a tué à coups de couteau un garçon tadjike âgé de 10 ans.
Svetlana Gannouchkina de l'ONG de défense des droits des migrants «Aide Civile», estampillée «agent de l'étranger» par les autorités, relève:
Un mépris des migrants qui grandit encore
La nouvelle politique russe envers les migrants «est imprégnée de peur», surtout après l'attentat du Crocus City Hall près de Moscou en mars 2024, qui avait fait 149 morts, relève Gannouchkina. Les quatre assaillants présumés, jugés depuis l'été dernier, sont originaires du Tadjikistan.
Le rejet des migrants permet aussi à certains partis de prospérer. A l'image du LDPR, une formation ultra-nationaliste, alliée de Russie unie, le parti du président russe.
Son chef, Léonid Sloutski, tranche sur sa chaîne Youtube:
Sloutski accuse les migrants de «violer l'ordre public et les traditions» de la société russe et il soutient un projet de loi qui vise à interdire aux migrants de venir en Russie avec leurs familles. Sollicité, il s'est refusé à tout commentaire.
Le chauffeur de taxi va, lui, quitter la Russie en 2030, le temps de rembourser son prêt immobilier au Kirghizstan. Alym affirme:
Après quatre ans en Russie, il a finalement renoncé à essayer d'obtenir la citoyenneté russe:
