«Pour Poutine, la faiblesse signifie que la victoire est à portée de main»
La directrice de Memorial, organisation russe de défense des droits humains lauréate du prix Nobel de la paix, a déclaré redouter une nouvelle vague de répression après les élections législatives de septembre, avec plus d'arrestations et d'envois de personnes sur le front en Ukraine.
Lors d'un entretien exclusif à Amsterdam, Elena Zhemkova a également affirmé sa volonté de poursuivre le combat pour les droits humains en Russie, bien que son organisation ait été déclarée illégale et qu'elle-même ait été contrainte à l'exil.
«La situation empire» et «après les élections, on assistera à une nette détérioration», dit cette femme de 65 ans.
Seul parti d'opposition interdit
Le mois dernier, la Cour suprême russe a interdit à Yabloko, le seul parti opposé à la guerre, de participer aux élections, où l'opposition au président Vladimir Poutine sera quasi inexistante.
«La situation au front est très fragile», ajoute-t-elle.
Des purges staliniennes à Poutine
Memorial, qui partage le prix Nobel de la paix 2022 avec le Centre ukrainien pour les libertés civiles et le militant biélorusse détenu Ales Bialiatski, a été fondé en 1989.
Elle a documenté pendant des années les purges staliniennes, puis la répression dans la Russie de Vladimir Poutine, notamment pendant les guerres de Tchétchénie.
Elle a été dissoute par la justice russe l'année dernière. Elena Zhemkova a elle-même quitté le pays et continue de diriger l'ONG depuis Berlin.
Zhemkova s'exprimait en marge d'une exposition intitulée «Artistes contre le Kremlin: la mémoire demeure» (Artists Against the Kremlin: Memory Remains), au centre culturel De Balie à Amsterdam.
L'exposition présente des œuvres d'artistes contraints à l'exil, réduits au silence ou persécutés. Selon Zhemkova, elle illustre parfaitement le travail accompli par Memorial hors de Russie.
«Si nous ne comprenons pas le passé et n'en tirons pas les leçons, nous répéterons les mêmes erreurs. Et notre présent et notre avenir seront terribles», dit-elle.
«Une propagande sophistiquée»
Alors que la Russie semble intensifier son offensive en Ukraine et mettre à l'épreuve l'unité occidentale par des attaques «hybrides» en Europe, Zhemkova appelle à une réponse ferme. Lorsque l'Europe hésite, Poutine «y voit une faiblesse».
«Et pour Poutine, que signifie la faiblesse? Cela signifie que la victoire est à portée de main et qu'il faut aller plus loin», redoute Zhemkova.
Elle souligne l'existence de ce qu'elle qualifie d'«immense mécanisme répressif» en Russie et d'une «propagande très puissante et sophistiquée».
Réécriture de l'Histoire
Elle donne pour exemple un projet visant à remplacer le musée du Goulag de Moscou par une nouvelle exposition documentant les crimes nazis commis contre l'Union soviétique durant la Seconde Guerre mondiale.
«Ce n'est qu'une partie de ce qu'ils font», a-t-elle dit.
La militante des droits humains affirme se sentir en sécurité à Berlin, bien qu'elle soit éloignée de ses amis, de son foyer et de sa famille, désormais dispersée dans huit pays. «Nous nous retrouvons sur Zoom chaque semaine», raconte-t-elle en riant.
Et bien que la situation en Russie semble empirer de jour en jour, elle garde espoir.
Ce qui lui donne de l'espoir, c'est le courage de ses camarades militants et les formes de protestation créatives d'artistes, comme ceux qui exposent actuellement à Amsterdam.
Les oeuvres présentées dans l'exposition racontent souvent une histoire triste et tragique de répression. «Mais, d'un autre côté, l'autre facette de ces oeuvres raconte toujours une histoire de solidarité, d'amour, d'amitié, de famille».
