Les Jeux Olympiques et Paralympiques, deux événements liés par une même passion du sport, une même ville hôte… mais un calendrier distinct. A chaque édition, LA question revient: pourquoi ne pas fusionner les deux compétitions pour faire un grand mois de fête sportive, où valides et para-athlètes seraient enfin réellement mis sur un pied d’égalité?
A l’heure où l’inclusivité est sur toutes les lèvres, où Paris 2024 se targue d’en avoir fait plus que toute autre ville olympique avant elle, pourquoi les Paralympiques passent-ils encore après les Olympiques, pile au moment où l’engouement retombe et que la rentrée scolaire, le retour à la «vraie vie» et les tracas du quotidien viennent plomber l’ambiance?
Premier frein: la logistique. Rome ne s’est pas construite en un jour, Paris 2024 non plus (se référer aux nombreux articles qui, durant des mois, ont annoncé une future gabegie parisienne...). Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que les infrastructures ne sont pas immédiatement prêtes pour accueillir les para-athlètes. Les sites doivent être revus: rampes d’accès, guidages spécifiques, surfaces adaptées… Même si Paris 2024 a effectivement fait des efforts. Un exemple? Le village olympique a été conçu dès son origine en prévision de l'accueil des para-athlètes.
Il faut également se rappeler que les disciplines ne sont pas forcément similaires. Un exemple, là aussi? Le cécifoot, soit le football pratiqué par des athlètes aveugles ou malvoyants. Ce n'est pas le même ballon qu'au football classique (dans le cécifoot, la balle contient des grelots afin d’indiquer aux joueurs où elle se trouve). Mais le terrain n’est pas non plus le même qu’en football: sa taille est réduite.
La séparation des événements permet d’avoir ce fameux temps d’ajustement. Certes, elle ralentit un peu le processus, mais c’est aussi ce qui garantit que tout soit au top pour chaque compétition. Alors, fusionner les Jeux et les Paralympiques, ou les organiser simultanément, ça peut sembler être une jolie idée sur le papier, véritablement inclusive, mais niveau coulisses, ça s’apparenterait un peu aux douze travaux d’Hercule…
Ensuite, il y a l’aspect institutionnel. Ce qu’on a tendance à oublier, c’est que les Jeux Olympiques et Paralympiques sont organisés par deux comités bien distincts. D’un côté, le Comité International Olympique (CIO), qui gère les Olympiques depuis 1894, et de l’autre, le Comité International Paralympique (CIP), créé en 1989. Deux entités avec des missions, des méthodes, et des priorités différentes.
Historiquement, ces comités ont évolué séparément, avec leurs propres agendas, partenaires et règles. Certes, aujourd’hui ils travaillent main dans la main, mais fusionner complètement les deux nécessiterait un alignement stratégique et organisationnel que personne n’est (encore?) prêt à faire. Résultat: deux événements séparés, avec deux identités bien distinctes.
Par ailleurs, même les logos ne sont pas les mêmes: là où les Jeux Olympiques affichent fièrement cinq anneaux, qui représentent l'unité des cinq continents et l'universalité du sport, le logo des Paralympiques, lui, est constitué de trois «agitos», qui symbolisent le mouvement, l'énergie et l'esprit d’inclusion. Ces «agitos» signifient «je bouge» en latin.
Autre détail qui symbolise bien cette dualité: les flammes. Celles des JO et des Jeux Paralympiques sont différentes. La première, allumée à Olympie, incarne l’universalité, la tradition. La seconde, allumée cette année à Stoke Mandeville, berceau historique des Para, symbolise la résilience et l'inspiration. Ces deux récits sont riches, puissants, mais surtout uniques, et ne répondent pas aux mêmes traditions.
Là encore, l’idée n’est pas de fondre les deux dans une grande soupe «inclusive», mais de leur donner à chacun la place qu’ils méritent. Certains disent que les séparer, c’est les cloisonner, voire les hiérarchiser. Mais les organiser ensemble, ce serait risquer d’éclipser les Para au profit des épreuves olympiques, déjà saturées médiatiquement. Au moins, cette distinction garantit que les deux flambeaux brillent chacun à leur manière, sans s'effacer mutuellement.
Ce qui est paradoxal, c’est que dans cette quête d’inclusivité absolue, on en arrive parfois à des propositions qui vont à l’encontre de l’objectif. Fusionner les JO et les Paralympiques, ou inverser leur ordre dans l'agenda, est une idée qui revient souvent sur la table. C'est vrai, pourquoi ne pas commencer par les Para, histoire de capitaliser sur l’élan médiatique du début des Jeux? Sur le papier, c’est séduisant. Mais en pratique, l'idée peut vite tourner au fiasco.
Le public des JO et des Jeux Paralympiques n’est pas tout à fait le même, et les attentes non plus. Chacun a son rythme, son storytelling. Vouloir tout fusionner pour le symbole pourrait diluer ce qui rend chaque événement spécial. Pire encore, ça pourrait renvoyer les Paralympiques à l’arrière-plan, avec des retransmissions télévisées en mode «oh mince, ça passe à 23h30».
Ce qu’on oublie souvent, c’est que l’inclusivité, ce n’est pas forcément tout mélanger. Parfois, valoriser la diversité, c’est justement accepter et célébrer les différences. Paris 2024 le montre: les JO et les Paralympiques peuvent coexister, se soutenir, tout en conservant chacun leur essence.
C'est aussi du côté de l'engouement qu'un effort doit être fait. Prenons l’exemple du football. Pendant des décennies, seules les compétitions masculines attiraient l’attention, tant du public que des médias. Mais ces dernières années, le football féminin a réussi à se faire une place. Grâce à des performances spectaculaires et une couverture médiatique en hausse, les spectateurs ont découvert que le foot féminin est tout aussi passionnant et riche en émotions.
Cet engouement, toutefois, n’a pas surgi par magie. Il a fallu du temps, des efforts et un véritable engagement du public, des médias et des institutions pour le mettre en lumière. Le même processus est nécessaire pour les para-athlètes. Si l’on veut vraiment être plus inclusif et accorder aux Jeux Paralympiques la visibilité qu’ils méritent, il faut que tout le monde joue le jeu.
On peut le dire un peu plus froidement: l’inclusivité demande un véritable effort d’attention et de valorisation, sans quoi elle risque de rester un simple slogan.
Les traditions olympiques évoluent, c’est vrai. L’inversion des marathons hommes et femmes pour Paris 2024, par exemple, en est une jolie preuve. Mais toucher à la séparation des JO et des Paralympiques, c’est un chantier d’une autre ampleur. Pour l’instant, cette distinction reste le meilleur compromis pour garantir une visibilité plus ou moins équitable, et offrir à chaque compétition l’attention qu’elle mérite.
Mais les mentalités changent, et l’organisation des Jeux pourrait aussi évoluer. Il ne serait pas impossible qu’un jour, on revoie la façon dont les deux événements sont articulés. Pour le moment, cette dualité, tant d’un point de vue institutionnel que symbolique, semble être la meilleure façon de respecter l’intégrité de chacun.
Le chemin vers une inclusivité totale est encore long, mais il ne passe peut-être pas par une fusion à tout prix. Car la séparation des Jeux Olympiques et Paralympiques, bien qu’elle semble parfois aller à l’encontre des idéaux inclusifs, reste un choix réfléchi compte tenu de tout ce qu’une fusion impliquerait. Elle permet à chaque compétition de briller sans écraser l’autre, en tenant compte des réalités logistiques, institutionnelles et philosophiques.
Certaines choses peuvent encore être appelées à changer lors des prochaines éditions, comme le moment où les Paralympiques se déroulent. Il est vrai que le soufflé a le temps de retomber lorsque les compétitions des para-athlètes démarrent, surtout si elles ont lieu, comme pour Paris 2024, après la rentrée scolaire, emportant dans son sillage la légèreté estivale qu’on peut connaître au bureau (qui n’a pas, cet été, regardé une compétition à l’heure où, habituellement, il y a une interminable séance avec la compta ou les RH?).
Soulignons aussi, au passage, que toute tradition peut évoluer, changer... ou être supprimée. Lors des Jeux de la Grèce antique, point de football, par exemple. En revanche, on y trouvait volontiers des épreuves de lutte, où les athlètes étaient nus, enduits d'huile d'olive, et mourraient parfois durant un combat, tant ces derniers étaient féroces. Pas la peine de vous demander comment vous avez bien pu rater cette année la médaille de la lutte nue et huilée; voilà une tradition qui a disparu. D'autres pourraient en faire de même, ou évoluer. Comme les Para, par exemple.
Pour rappel, il n’y a encore pas si longtemps, les Paralympiques n’existaient tout simplement… pas.