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En panique, les Russes qualifiés fuient la mobilisation. Témoignage

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Les jeunes Russes qualifiés fuient la mobilisation: «Il était temps de partir»

De plus en plus de jeunes gens bien éduqués quittent la Russie, dans l'espoir de laisser la guerre et Poutine derrière eux. Un expert en informatique moscovite témoigne depuis son exil d'Helsinki.
24.09.2022, 07:5725.09.2022, 10:29
Clara Lipkowski / t-online
Les jeunes professionnels russes font leur bagage et partent pour une vie plus sereine.
Les jeunes professionnels russes font leur bagage et partent pour une vie plus sereine.Image: imago
Un article de
t-online

Andrej savait qu'il devrait laisser sa famille à Moscou. Qu'il ne les reverrait pas, elle et ses amis, de sitôt. Qu'il devrait se construire une nouvelle vie à l'étranger. Seul. Malgré tout cela, il a laissé la Russie derrière lui, «son pays», où il a étudié, est devenu ingénieur et informaticien, a voyagé et vécu. Mais la guerre a tout changé. «La décision était très émotionnelle», explique-t-il. «Avec l'agression de la Russie contre l'Ukraine, il était temps pour moi de partir».

Andrej a 32 ans, et souhaite témoigner sous le couvert d'un prénom d'emprunt, pour ne pas risquer d'être reconnu. C'est depuis Helsinki que le Russe parle de sa situation, alors qu'il prend sa pause déjeuner. «Je voulais aller vers l'ouest», assure-t-il. «Idéalement au sein de l'UE, dans une entreprise européenne».

«C'est ce que veulent de nombreux jeunes russes bien éduqués en ce moment. Ils emballent leurs affaires et partent»
Andrej, exilé russe en Finlande

Au cours du premier mois qui a suivi le début de la guerre, environ 70 000 spécialistes ont fui le seul secteur informatique, selon l'Association russe des communications électroniques. Gros avantage pour les professionnels du secteur, ils sont très mobiles et peuvent facilement travailler de n'importe où. L'association s'attendait à 100 000 émigrants supplémentaires dans les mois qui ont suivi l'invasion.

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Image: Imago

Une chose est claire : depuis le début de la guerre, des centaines de milliers de Russes bien éduqués ont fui. Le phénomène touche de nombreux secteurs. Mais, à la suite de à l'appel à la mobilisation partielle prononcée mercredi par Vladimir Poutine, ceux qui sont restés derrière ont de plus en plus peur: devront-ils, à leur tour, rejoindre les zones de combat? Nombreux sont les citoyens à s'alarmer d'un tel scénario.

Une citoyenne russe (qui souhaite rester anonyme) rapporte à t-online que certains de ses amis, des réservistes potentiels, discutent déjà de la manière de quitter le pays, mais craignent qu'il ne soit trop tard. Pour l'heure, impossible de savoir si la Russie fermera ses frontières aux réservistes. Quant aux femmes, soupçonne-t-elle, elles ne seront mobilisées qu'à condition d'avoir bénéficié d'une expérience militaire antérieure.

Parmi les personnes qui veulent désormais quitter le pays en panique à cause de la mobilisation, l'on trouve des professionnels de tous horizons.

Il y a des ingénieurs et des informaticiens, des journalistes, des artistes, des chercheurs. Quant aux travailleurs issus du secteur médical, voilà déjà quelques mois qu'ils ont tourné le dos à la Russie, rejetant le président Vladimir Poutine et sa guerre d'agression. Nombre d'entre eux craignent la répression.

Les Etats-Unis attirent explicitement des travailleurs qualifiés de Russie

Depuis le début de l'invasion, plusieurs pays avaient encouragé les spécialistes russes à émigrer. Aux Etats-Unis, par exemple, le président Joe Biden avait annoncé en avril une entrée facilitée pour les scientifiques russes. Toute personne titulaire d'une maîtrise ou d'un doctorat pourrait se déplacer pour travailler sans avoir à présenter un contrat de travail signé, comme c'est habituellement le cas. Après un certain temps, l'Allemagne a également facilité la délivrance de visas pour les réfugiés politiques de Russie.

Andrej, de son côté, n'a pas posé ses valises aux Etats-Unis ou en Allemagne, même s'il déclare avoir frénétiquement cherché une place. C'est l'appel de la Finlande qui le décidera à partir. En effet, l'une des premières offres d'emploi provenait d'Helsinki, et Andrej n'a pas hésité une seconde. Malgré le fait qu'il ne connaisse ni le pays, ni le peuple.

Un esprit d'optimisme chez le géant technologique Yandex

Peu de temps après le début de la guerre, Andrej a fui en direction de la Géorgie, comme le font de nombreux Russes, l'entrée dans le pays ne posant aucun obstacle. Depuis la Géorgie, Andrej a d'abord continué à travailler pour Yandex à domicile.

Yandex est un géant russe de la technologie, principal concurrent de Google. Il dispose de son propre moteur de recherche, ses propres compagnies de taxis, ses services de livraison, ses divisions de recherche sur la conduite autonome et d'autres branches d'activité. Yandex entretient un campus moderne et spacieux dans la capitale russe. Il y règne, parfois, une ambiance de start-up, et beaucoup de jeunes Russes apprécient le sentiment de faire partie d'un secteur en pleine expansion, au sein de la Silicon Valley moscovite. C'est exactement ce qu'Andrej aimait, d'ailleurs, avant que tout ne change.

Yandex est le principal concurrent de Google. Il détient sa propre compagnie de taxis.
Yandex est le principal concurrent de Google. Il détient sa propre compagnie de taxis. Image: Imago

Le mot interdit et le mécontentement croissant

Depuis quelques mois, le mécontent de Andrej envers son gouvernement n'a fait que croître. Mais tant que la politique ne restreignait pas trop sa vie et qu'il pouvait encore travailler assez librement et vaquer à ses occupations quotidiennes, il l'acceptait. L'attaque contre l'Ukraine et le durcissement consécutif de la loi ont constitué un choc pour lui. Tout a pris une dimension démente, déplore-t-il.

Après le début de la guerre, la liberté d'expression en Russie a été drastiquement restreinte. Une critique de la soi-disant opération spéciale en Ukraine pouvait être interprétée comme une incrimination de l'armée.

«Un tel délit est susceptible d'être puni de manière draconienne. Quant au mot guerre, il a été proscrit du vocabulaire.»
Andrej, exilé russe en Finlande

Reste à savoir si cela va changer avec la mobilisation partielle qui vient d'être annoncée.

Peur du service militaire

«Il y a toujours le risque qu'un jour, je sois enrôlé dans l'armée», explique Andrej. Et cette peur n'est pas prête de s'estomper. Une lettre circule sur les chaînes Telegram depuis mercredi matin: le décret de mobilisation partielle. Mais, comme l'explique Andrej, le ton de la missive est si général que beaucoup se demandent qui, exactement, sera mobilisé. La peur est grande. Mais Andrej se sent en sécurité à Helsinki. En effet, la Russie ne recrute pas à l'étranger.

L'annonce de la mobilisation partielle n'a fait que confirmer sa décision de s'exiler. «Je suis parti pour protester contre la politique de mon gouvernement», dit-il.

Andrej ne voulait plus vivre dans un pays qui attaque ses voisins, oblige ses citoyens à faire le service militaire, s'isole à l'international et devient de moins en moins attractif pour les entreprises – y compris dans son industrie, celle de la Tech.

Depuis le début de la guerre, de plus en plus d'entreprises se retirent de Russie. Des entreprises de mode comme Adidas et des groupes de cafés comme Starbucks ferment des succursales, certaines temporairement, d'autres définitivement.

A l'heure actuelle, selon la Yale School of Management, plus de 1000 entreprises ont décidé de se retirer de Russie. Le géant McDonald's a également fait ses adieux au pays. Peu de temps après, une chaîne de fast food russe s'est ouverte avec un concept presque identique, mais sous un autre nom: « Yummy and point ».

Le signal est clair: l'économie russe peut se passer des entreprises occidentales.

La Russie fait des efforts politiques considérables pour aider son économie. Un décret a été adopté, qui supprimerait les taxes pour les développeurs de logiciels hautement qualifiés. Les employés masculins des entreprises informatiques devraient également être exemptés du service militaire. Mais ce décret pourrait désormais être obsolète.

Il est donc douteux que des contre-mesures entrent réellement en vigueur pour modérer la fuite des cerveaux hors de la Russie. L'exode de spécialistes bien formés ne fera que croître.

«Les politiques ne s'y intéressent pas beaucoup»

Andrej prévoit également un changement massif au sein de son industrie, en particulier pour les entreprises technologiques et les start-ups - «en particulier pour les petites entreprises russes, dont certaines sont financées par l'Occident», explique-t-il. Beaucoup utiliseraient leurs contacts à l'étranger et émigreraient.

Son court séjour en Géorgie ne l'a guère réconforté. «Je me sentais mal à l'aise en tant qu'émigrant hybride», explique-t-il. D'autant plus qu'il n'était pas clair dans quelle mesure les sanctions américaines et européennes affecteraient les entreprises russes comme son employeur Yandex à l'avenir. Depuis la Géorgie, Andrej a passé chaque minute de libre à passer au crible les portails d'emploi et à rédiger des candidatures. La Finlande s'est avérée être un coup de chance.

Revenir? Plus qu'incertain

L'entreprise européenne lui a offert la possibilité de travailler dans son propre secteur professionnel. Andrej ne le nommera pas publiquement. Même au téléphone, il craint les ennuis. Il ne révèle que cela: son entreprise est active dans le domaine de la robotique.

On peut se demander si des émigrants comme le spécialiste Andrej reviendront – et quand. Pour Andrei, une chose est certaine: non seulement la guerre doit cesser, mais il faut faire plus. Même si cela signifie qu'il ne verra presque plus sa famille. Avec la mobilisation partielle, son retour au pays est loin. «J'espère une fin rapide de la guerre», rêve-t-il déjà.

«Mais avant mon retour, il ne faudrait rien de moins qu'un changement de système politique. Des structures plus démocratiques, dans lesquelles les branches du politique sont plus indépendantes les unes des autres.»
Andrej, exilé russe en Finlande

(traduit de l'allemand par jod)

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