Cet expert vénézuélien dit pourquoi «le régime ne s'est pas fissuré»
Lors d’une opération éclair, des forces spéciales américaines ont capturé le dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro et l’ont emmené hors du pays. Agé de 63 ans, il devra désormais répondre devant un tribunal de New York d’accusations de trafic de drogue et d’armes. Lors d’une conférence de presse, Donald Trump a annoncé qu’un changement de pouvoir devait intervenir à moyen terme au Venezuela.
Mais sur place, le cercle proche de Maduro continue de tenir les leviers du pouvoir, avertit Ricardo Sucre dans cet entretien. Le politologue dirige à Caracas le think tank Smart Thinkers.
Comment avez-vous vécu l’opération?
Ricardo Sucre: Je n’en ai pas vu grand-chose, car tout s’est déroulé relativement vite, et j’habite assez loin de Fuerte Tiuna, c’est-à-dire la zone qui se trouvait au centre de l’opération et d’où Maduro a été enlevé.
Comment analysez-vous politiquement ce qui s’est passé?
Du point de vue du droit international, il s’agissait d’une attaque illégale et contraire au droit. A mon avis, le cas Maduro est une affaire vénézuélienne, et il aurait été souhaitable que nous réglions ce problème seuls. Sur le plan du calcul politique, l’attaque n’a pas été une surprise, si ce n’est par sa forme et son calendrier. Depuis août, le gouvernement américain la préparait. J’aurais toutefois plutôt attendu un bombardement d’installations militaires, afin d’observer la réaction du gouvernement vénézuélien.
Trump a pu donner à une opération militaire contre Maduro, en raison des accusations liées à la drogue, un caractère davantage policier.
Le déroulement sans accroc de l’opération américaine a surpris. Pourquoi le régime n’y était-il pas préparé?
J’ai le sentiment que Maduro se croyait en sécurité. Il pensait probablement que les Etats-Unis avaient quelque peu relâché la pression et qu’il pourrait obtenir des avancées par la voie des négociations. Apparemment, il a été surpris dans son sommeil.
Quel calcul a pu pousser les Etats-Unis à intervenir de cette manière?
Trump vise un changement de régime. En procédant à cet enlèvement, il évite que Maduro ne se réfugie dans la clandestinité et ne dirige depuis là une résistance armée. Il veut voir si cela permet de déstabiliser le régime.
Et alors? Observe-t-on déjà un effondrement du régime?
C’est sans aucun doute la plus grande épreuve de résistance pour le chavisme (réd: le courant politique issu du prédécesseur de Nicolas Maduro, Hugo Chavez). Mais je constate que le régime a resserré les rangs et qu’il a, jusqu’ici, réagi de manière très unie.
Trump a toutefois laissé entendre qu’il avait négocié avec la vice-présidente Delcy Rodríguez, suggérant une forme de trahison interne...
Je n’y crois pas vraiment. Les Etats-Unis ont également attaqué de nombreuses installations militaires afin de neutraliser la défense aérienne, et ils ont bombardé des aérodromes autour de Caracas pour bloquer les voies de fuite de Maduro. Mais il est bien sûr possible que quelqu’un de l’entourage de Maduro ait fourni aux Américains quelques indications sur l’endroit où il se trouvait à ce moment-là.
Comment la direction chaviste va-t-elle poursuivre?
Comme toujours en période de crise, des consultations sont en cours pour garantir au mieux stabilité et calme. Je pars du principe que lundi, lorsque le Congrès reprendra ses travaux, la vice-présidente Rodríguez sera investie présidente.
Personne au sein de la direction n’a encore dit: «c’est une crise, nous devons maintenant parler avec l'opposition.»
Faut-il craindre une répression accrue contre l’opposition?
C’est une option clairement sur la table. Une autre possibilité serait de se rapprocher de certains opposants modérés et d’ouvrir légèrement le régime. Mais l’option la plus probable, selon moi, est la troisième:
Le régime peut-il continuer sans Maduro?
C’est la grande question. Pour l’instant, la population reste chez elle et observe. Il n’y a pas eu jusqu’ici de grandes manifestations, ni pour ni contre le gouvernement. Mais si Trump poursuit la pression ou ordonne une seconde vague d’attaques militaires, cela pourrait changer.
Quelles options restent à l’opposition?
L’opposition se trouve dans une situation délicate. Il existe un fort sentiment nationaliste au Venezuela, et l’ingérence d’un pays étranger dans nos problèmes politiques est très mal perçue.
L’opposition restée dans le pays agira donc avec prudence et attentisme. Elle ne dispose d’aucune marge pour mobiliser de grandes foules. L’opposition en exil, menée par María Corina Machado, célébrera l’opération. Mais elle dépend, en définitive, du fait que les Etats-Unis mènent ce processus jusqu’au bout.
Nicolas Maduro, encadré par des agents américains
Pour Trump, l’arrestation de Maduro est un succès intérieur. En Amérique latine, les critiques dominent toutefois, à l’exception de pays comme l’Argentine et l’Equateur. N’est-ce pas un revers géopolitique pour les Etats-Unis?
Bien sûr, elle ravive de douloureux souvenirs en Amérique latine, ceux d’une époque où les Etats-Unis intervenaient militairement dans leur arrière-cour. Mais le gouvernement américain se soucie peu de ces sensibilités. Trump impose sa doctrine de politique étrangère fondée sur le fait accompli. Pour lui, «America first» prévaut. Les institutions multilatérales comme l’OEA ou la Communauté des Etats latino-américains et caribéens sont divisées et impuissantes. Trump les méprise. Et pour cette attaque, il n’a pas à payer de prix politique élevé, tant qu’aucune victime américaine n’est à déplorer.
