Nous lisons actuellement beaucoup de choses sur la baisse des ventes de voitures électriques. Quel est votre avis?
Ola Källenius: Notre objectif est clair: atteindre zéro émission. La décarbonisation est en marche. Mais si l’on remonte quatre ou cinq ans en arrière, lors de l’arrivée des premières générations de voitures électriques, de nombreuses réglementations ont été introduites. A l’époque, l’industrie, le monde politique et les médias s’attendaient à des progrès plus rapides d’ici 2024. Aujourd’hui, les véhicules électriques représentent environ 10% du marché européen.
Qu'est-ce que cela signifie pour votre stratégie?
La transition vers les véhicules électriques à batterie est peut-être un peu plus lente. Mais il n'y a pas de retour en arrière possible.
Comment est-ce que Mercedes opère?
Nous continuons d’investir massivement dans les véhicules électriques.
Cependant, comme la transition prend plus de temps, cela signifie aussi que nous devons envisager les choses sur une période plus longue, jusque dans les années 2030. En tant qu’entreprise, particulièrement un constructeur établi, il est impossible d’ignorer une part importante du marché. Ce ne serait pas économiquement viable.
Mercedes propose désormais plusieurs technologies?
Les moteurs thermiques high-tech électrifiés resteront plus longtemps sur le marché, et cette coexistence durera davantage. Nous avons la chance de pouvoir répondre aux deux besoins. Nous investissons massivement des dizaines de milliards dans la mobilité électrique, tout en maintenant nos moteurs thermiques au plus haut niveau technologique.
Que faut-il faire pour accélérer le passage à l'e-mobilité?
Nous sommes sortis de la phase des early adopters, soit ceux qui ont acheté l'iPhone 1, peu importe si le produit était bon ou mauvais au début. Maintenant, nous entrons dans une phase où nous avons besoin d'une masse d'adoption. Du côté du produit, il faut désormais veiller à proposer – au sens figuré – un iPhone 3 et un iPhone 4, c'est-à-dire un produit encore plus mûr, encore plus performant.
A quoi ressemblerait votre «iPhone 4»?
Nous lancerons l’année prochaine le premier modèle de la nouvelle ère des véhicules électriques de Mercedes-Benz, que nous considérons comme notre «iPhone 17».
Et en quoi les nouveaux modèles de voitures Mercedes sont-ils différents des précédents?
Le produit évolue rapidement, notamment en ce qui concerne l’autonomie. Pour notre nouvelle CLA, modèle d’entrée de gamme, l’objectif était de dépasser les 750 kilomètres d’autonomie avec une consommation de seulement 12 kWh/100 km. En quelque sorte, c’est l’équivalent électrique de la «voiture à un litre», offrant une efficacité énergétique exceptionnelle. Grâce à notre nouvelle chaîne cinématique à 800 volts, la recharge est presque aussi rapide qu’un plein d’essence: 300 kilomètres d’autonomie en 10 minutes.
Mais les inquiétudes concernant le système de recharge persistent.
Il va de soi que le système de recharge doit être développé, sans compromis. Mais il est très important que la réglementation soit simple. Que l'on ne doive pas demander à toutes les parties si l'on habite dans un immeuble collectif. Car s'il y en a un qui ne veut pas, pour une raison inexplicable, il ne se passera rien.
Et sur la route?
Dans l’espace public, nous devons continuer à développer les infrastructures de recharge. C’est pourquoi nous avons décidé chez Mercedes-Benz d’investir massivement dans ce domaine.
Dans l’ancien modèle, nous n’avions pas besoin de construire des stations-service, elles étaient déjà là. Ce n’était pas notre rôle. Mais pour réduire le problème de la poule et de l’œuf dans ce contexte, nous nous engageons également. L’infrastructure est un aspect extrêmement important pour nous.
L'infrastructure est un aspect important pour vous uniquement en Allemagne?
Il faut une certaine harmonie, notamment sur le plan fiscal, pour encourager les véhicules zéro émission, ce qui est déjà le cas dans la plupart des marchés. Pour l’instant, la situation reste très hétérogène. Tous ces éléments doivent fonctionner ensemble. Mais il est impossible d’aller à l’encontre des besoins des clients dans un marché. Au final, c’est toujours le client qui décide. Si certains marchés mettent un peu plus de temps que prévu à s’adapter, il faut l’accepter et ajuster les délais en conséquence.
Quelle est l'importance pour la marque de proposer de telles technologies plus tôt que la concurrence?
Cela remonte à nos fondateurs, deux ingénieurs, inventeurs et entrepreneurs qui ont toujours regardé vers l'avenir. Ils ne se sont pas contentés de prendre un fer à cheval pour chercher comment le rendre plus léger afin que le cheval coure plus vite. Ils ont pensé différemment: il fallait éliminer le cheval de l’équation. C'est ainsi qu'ils ont fondé toute une industrie. Cette «inquiétude intérieure» propre à l'ingénieur est au cœur de notre ADN.
Comment cela se manifeste-t-il en 2024?
Sur nos terrains d'essai travaillent des centaines d'ingénieurs qui ont exactement le même esprit d'invention. C'est incroyablement important. Surtout dans le domaine de la conduite autonome.
Avec le simple objectif de rendre la conduite plus sûre. Des petits anges en arrière-plan qui peuvent intervenir si une situation dangereuse se présente. Nous avons également été les premiers à disposer d'un système certifié de niveau 3, et donc les premiers à planter un drapeau sur la lune, pour ainsi dire. Il est maintenant encore plus important d'y construire une colonie entière.
Et de quoi a-t-elle l'air?
Nous avons pu augmenter la vitesse de la conduite hautement automatisée à 95 km/h en Allemagne. Sur les longs trajets, on se met sur la voie de droite et c'est l'ordinateur – notre Drive Pilot – qui conduit.
Un nouveau monde s'ouvre. Et cela va se développer de plus en plus dans les années à venir.
L'UE a récemment décidé de taxer les importations de voitures électriques chinoises. Comment percevez-vous cette nouvelle concurrence?
La Chine est de loin le plus grand marché automobile, avec un nombre extrêmement élevé de constructeurs, y compris de nouveaux.
Je comprends que certains de ces nouveaux concurrents veuillent aussi tenter leur chance en dehors de la Chine. Je les comprends quand je vois l'histoire de notre entreprise. En 1886, la première voiture était sur la route et au début du 20e siècle, nous étions déjà aux Etats-Unis. Je suis donc un partisan absolu du libre-échange et de l'ouverture des marchés. Pas de protectionnisme, pas de restrictions commerciales. Mais il va de soi que nous avons besoin d'un level playing field pour que les acteurs du marché se rencontrent dans le cadre d'une concurrence loyale.
C'est-à-dire?
Je pense que, dans ce cas précis, utiliser un instrument grossier, comme ériger une barrière douanière ou imposer un obstacle prohibitif, n’est pas la bonne solution.
J’espère que les parties en négociation trouveront une solution offrant des conditions équitables tout en maintenant des marchés ouverts. Selon moi, il devrait y avoir suffisamment de marge de manœuvre pour parvenir à un accord par la voie des négociations. C’est pour cette raison que, chez Mercedes-Benz, nous disons: «Evitons d’entrer dans un conflit commercial. Trouvons une solution.»
Quelle est l'importance de l'image et de l'histoire pour s'imposer face aux nouveaux acteurs?
L’essence d’une marque, sa promesse, se construit sur le long terme. L’étoile symbolise la confiance, l’innovation, mais aussi l’émotion. Cependant, s’y reposer serait une erreur. Nous devons toujours aller de l’avant, continuer à innover sans relâche. Ne jamais nous reposer sur nos acquis, mais cultiver cette agitation intérieure qui animait Gottlieb Daimler et Carl Benz. Toujours plus loin, toujours plus vite, toujours en mouvement.
C'est de là que vient l'envie de positionner Mercedes encore plus vers le luxe?
Mercedes-Benz a toujours incarné l’exceptionnel. Au fil des décennies, nous avons élargi notre portefeuille vers le bas pour rendre l’accès à la marque plus facile. C’est essentiel, mais Mercedes-Benz n’est pas un constructeur de masse.
Nous y offrons aussi davantage de contenu technique: sécurité, qualité, durabilité, comportement routier, efficacité, et bien plus. Nous continuerons à être présents dans les segments où nous sommes aujourd’hui, mais notre regard se porte toujours davantage vers le haut de ces segments.
Est-ce que cela signifie que vous vendez moins de voitures?
La croissance rentable est notre objectif. Produire des voitures en masse juste pour atteindre un certain volume n’a aucun sens. Si vous demandiez aux gens de chez Rolex, ils vous diraient qu'ils ne le font pas. Le produit doit rester désirable, même en étant leader du marché. Pour nos clients, cela signifie aussi que nous veillons à préserver la stabilité de la valeur.
Lorsque vous rentrez chez vous après une journée au bureau, quelle voiture choisissez-vous? Electrique ou à thermique?
Je conduis une EQS. C'est une voiture fantastique, surtout en ville. La manière incroyablement silencieuse et douce avec laquelle cette voiture roule le soir. C'est presque un «outil de relaxation». Je rentre ainsi chez moi complètement détendu.
Traduit et adapté par Noëline Flippe