Dans la catégorie «I don't want to live on this planet anymore», voici la dernière bizarrerie. Elle nous vient de Corée du Sud et dénote d'une certaine solitude... doublée d'une flemme phénoménale. Ou d'un pragmatisme à l'épreuve des balles.
Là-bas, les plus jeunes générations ne veulent plus adopter de chiens, de hamsters ou autres petits chats mignons. Non, les Sud-Coréens veulent des animaux qui nécessitent peu de travail et qui sont... increvables. Donc pas de Tamagotchi non plus, les Millennials traumatisés par la mort de leur petit être pixelisé peuvent témoigner de l'enfer que représente la perte de cette petite chose.
Comment recevoir de l'amour inconditionnel de la part d'un gentil compagnon, sans risquer que celui-ci ne décède et ne finisse enterré au fond du jardin dans un torrent de larmes?
En Corée du Sud, désormais, les jeunes adoptent... des cailloux. Des pierres de compagnie. Des «pet stones» ou «pet rocks», en anglais. Le phénomène a démarré durant le Covid, lorsque le télétravail a aggravé le sentiment de solitude chez certaines personnes.
Comme l'écrit le Korea Herald, celles et ceux qui possèdent des pierres de compagnie ont tendance à les personnifier. On donne un nom à son gentil caillou, on lui parle. C'est le cas de Lim, une femme de 29 ans, qui témoigne dans les colonnes du journal.
Des adeptes de «pet stones» qui investissent aussi dans des petits lits, des vêtements ou des maisonnettes pour leurs compagnons. Et qui partagent le quotidien de leurs amis sur les réseaux sociaux.
Il existe d'ailleurs des boutiques en ligne de pierres de compagnie - pourquoi aller ramasser un vulgaire caillou par terre quand on peut en acheter un et se faire livrer directement chez soi?
Selon le Korea Herald, ces «pet rocks» ne sont pas les compagnons les plus onéreux. Le prix d'un caillou varie entre 6000 et 10000 wons, soit entre 4 et 6,50 francs environ.
Ces nouveaux compagnons seraient, d'après plusieurs experts interrogés par le journal, une réponse à un stress relationnel et à une solitude accrue.
Les cailloux sont donc un «bon moyen» de vaincre cette solitude et ne nécessitent pas beaucoup d'investissements, comme ce serait le cas avec un animal, par exemple, ou même avec une plante.
Les ménages composés d'une seule personne, qui constituent la majorité de tous les ménages en Corée du Sud, ont souvent du mal à élever de «vrai » animaux de compagnie à cause du travail.
C'est ce qu'explique Pak, une femme de 31 ans vivant à Séoul, qui ne pourrait pas gérer un chat ou un chien à cause de son travail, selon ses dires.
Des pierres qui ne sont pas l'apanage (uniquement) des marginaux allergiques aux relations sociales, puisque même les stars de K-Pop exhibent les leurs sur les réseaux sociaux.
Si certains adoptent des pierres au premier degré aujourd'hui, il y a une cinquantaine d'années, Gary Dahl, un Américain, a lancé le business des «pet rocks» comme une blague. Un coup marketing de génie, puisqu'en 1975, il s'en est écoulé pas moins de 1,5 million d'exemplaires. Vendu 3,95 dollars pièce, le caillou était fourni dans une boîte agrémentée de trous d’aération pour que le «pet rock» puisse respirer.
Le package contenait également un livret avec de précieuses informations par rapport à la vie du caillou.
Gary Dahl écrira encore dans son fascicule que les cailloux ne répondent pas à tous les ordres avec la même efficacité. Ainsi, «va chercher» étant une consigne difficile à faire comprendre à son caillou, tandis que «au pied» ou «fais le mort» fonctionnent bien, («fais le mort» était l'une de ses spécialités).
Une plaisanterie qui permet tout de même au père des cailloux de compagnie de devenir millionnaire. Un coup qu'il ne réitérera pas malgré plusieurs tentatives. Comme avec le kit pour faire pousser du sable et créer son propre désert, ou encore le «Red China Dirt», la poussière rouge de Chine, un plan visant à introduire clandestinement la Chine continentale aux Etats-Unis, un centimètre cube à la fois.
Mais revenons aux cailloux sud-coréens. Le fait de chérir des pierres n'est pas une nouveauté en Asie. Ces traditions existent depuis des millénaires, et portent des noms différents d'un pays à l'autre. Ainsi, on parle de «suseok» en coréen, ou l'art de rechercher des pierres qui ressemblent à des paysages naturels.
Dans l'Empire du Milieu, ce sont les «gongshi», des roches généralement faites de calcaire que les Chinois collectionnent. Des pierres qu'on appelle aussi «roches des érudits» et qui peuvent être de petites tailles, exposées comme des bibelots, ou être gigantesques et prendre la moitié du jardin. Ces roches sont appréciées pour leurs formes, leurs trous, leur texture, ou même leur résonance lorsqu'on frappe dessus.
Au Japon, on parle de «suiseki», qui sont, à l'inverse des pierres chinoises, plutôt lisses car travaillées par l'eau, et admirées pour leurs formes rappelant la silhouette d'un animal par exemple.
Des arts ancestraux qui ont peut-être inspiré les Sud-Coréens d'aujourd'hui, même si ça n'est pas l'esthétique des pierres qu'ils recherchent, mais plutôt une réponse à une solitude et une peur des relations sociales. Une peur qui s'est aggravée avec le Covid, et s'est amplifiée malgré la fin des restrictions liées à la pandémie.
Et même si ces «pet stones» peuvent représenter un passe-temps «mignon» et apporter du réconfort aux plus timides ou aux plus sensibles, la situation - s'en remettre à un caillou auquel on a collé des yeux - a de quoi susciter une certaine inquiétude.