Raye serait-elle «the new Amy Winehouse», celle qu'on attendait depuis la disparition de la chanteuse en 2011? La jeune artiste britannique botte en touche. «Peut-être les traits du visage, éventuellement...», souffle-t-elle, gênée, lorsqu'on la compare à la défunte star. Au-delà du physique, c'est surtout la ressemblance entre leurs timbres qui frappe.
Qu'on ose le comparer à celui d'Amy Winehouse ou non, peu importe au final; le talent de Raye est indiscutable. La Londonienne incarne cette nouvelle génération décomplexée, désabusée. Une voix envoûtante, des paroles cash et une énergie magnétique: la Britannique, qui a aussi des origines suisses, va se produire au Montreux Jazz Festival.
Rachel Agatha Keen voit le jour le 24 octobre 1997 à Tooting, un quartier du sud de Londres. Née d'une mère suisso-ghanéenne et d'un père britannique, elle plonge dans la musique dès son plus jeune âge et commence à écrire ses propres chansons à 10 ans.
Elle grandit en écoutant du R&B et de la neo soul, avec des artistes comme Lauryn Hill, mais aussi Beyoncé, Lady Gaga, Ella Fitzgerald ou encore Nina Simone. Elle signe son premier contrat d'édition de chansons à 17 ans, révélant un talent précoce et une envie irrépressible de vivre de la musique. Raye écrit d'abord pour certains grands noms, comme Beyoncé, Major Lazer ou Charli XCX. En 2016, elle signe non pas un, mais deux premiers succès commerciaux. By Your Side, avec Jonas Blue, et You Don't Know Me, avec le DJ et producteur anglais Jax Jones. Morceau ultra-connu jusque sous nos latitudes.
En 2019, elle apprend que sa chanson Bigger va même être la première piste de l'album The Lion King: The Gift, une compilation inspirée par le film Le Roi Lion, de Beyoncé.
Singer-songwriter @raye reacts to the song she wrote making it on Beyoncé’s #TheLionKingTheGift album. pic.twitter.com/UJ98p8q5yO
— Pop Crave (@PopCrave) July 17, 2019
Mais Raye, qui se revendique chrétienne et a fait ses armes dans une chorale gospel durant son adolescence, ne se destine pas qu'à l'écriture pour d'autres artistes. Elle veut chanter, elle veut faire des disques, elle aussi. Et selon ses dires, c'est ce que son label lui fait miroiter depuis des années. En tout, ce sont quatre albums que Polydor Records aurait signés avec la jeune femme. Alors, elle attend son heure, elle adapte son style, elle bosse comme une forcenée. En vain.
Alors Raye entame un combat très médiatisé contre son label, l'accusant de l'empêcher de sortir sa propre musique depuis des années. En 2021, la Londonienne publie une série de tweets révélant les détails de son contrat. Elle est soutenue par ses fans, mais aussi par d'autres musiciens. Elle ouvre la boîte de Pandore: sa prise de position déclenche un débat sur la façon dont les artistes sont traités dans l'industrie musicale.
I have been on a 4 ALBUM RECORD DEAL since 2014 !!! And haven’t been allowed to put out one album. ALL I CARE ABOUT is the music. Im sick of being slept on and I’m sick of being in pain about it this is not business to me this so personal
— RAYE (@raye) June 29, 2021
I’ve done everything they asked me, I switched genres, I worked 7 days a week, ask anyone in the music game, they know. I’m done being a polite pop star. I want to make my album now, please that is all I want. 😭
— RAYE (@raye) June 29, 2021
For context, in order for an album to be created, the label has to release money for songs to be finished, fees for producers, mixes, masters and marketing support etc... I have waited 7 years for this day and I am still waiting 😭
— RAYE (@raye) June 29, 2021
Une bataille harassante, mais qui finit par payer: exit Polydor et les albums qui ne voient pas le jour, Raye est libérée de son contrat quelques semaines plus tard. Commence alors une nouvelle carrière pour la jeune femme, celle d'une artiste, et pas uniquement d'un prête-plume qui écrit les tubes de demain pour les autres. Un nouveau chapitre, et même une nouvelle ère: elle se lance en tant qu'artiste indépendante, sous le label Human Re Sources.
After 7 years stuck in the system, I am ready to welcome you to a new chapter. As an independent artist, my story unfiltered and without fear or compromise.
— RAYE (@raye) June 20, 2022
Hard Out Here, 30.6.22 🤬🚨🔞 pic.twitter.com/ILHuJVwMme
Un pari osé, et payant. Car depuis, Raye sort sa musique, publie ses sons, chante elle-même ses textes. Enfin. Des titres qui lui tiennent à cœur, avec son talent, son authenticité, et beaucoup de franchise dans ses paroles. Pêle-mêle et sans compromis, elle chante la toxicomanie, l'amour, les désillusions, ses troubles alimentaires, les agressions sexuelles... Son premier album, My 21st Century Blues, sorti en février 2023, raconte son parcours personnel. Elle y parle notamment de sa bataille contre son corps «qu'elle n'aime pas, mais elle sait qu'elle n'en a qu'un», et des normes de beauté irréalistes.
Sur scène, parfois, Raye se déshabille en chantant ce morceau. Une action audacieuse, saluée par le public. Un geste qui témoigne de sa détermination à défendre l'authenticité qu'elle clame dans ses titres.
A en croire ses fans, le raisonnement de la jeune femme est assez juste. Son écriture honnête et introspective leur permet de se connecter à sa musique, de créer une communauté à travers le monde.
Une communauté unie, pour une artiste à qui il est difficile de coller une seule étiquette, si ce n'est celle de l'authenticité et de la franchise. Pas de faux-semblant avec Raye, qui n'épargne rien à ses fans, comme dans le morceau Ice Cream Man par exemple. Elle y crache son dégoût d'un producteur qui l'a agressée sexuellement, et clame être forte malgré tout. Des paroles déchirantes, un clip simple et efficace, qu'elle a dirigé elle-même: Raye pleure dans une salle de bain. La vidéo débute d'ailleurs avec un avertissement.
Le clip se termine sur une statistique terrifiante. Une personne sur quatre est victime d'une agression sexuelle au cours de sa vie. De quoi parler à une large audience. Le morceau est si dur qu'elle s'effondre parfois sur scène en l'interprétant.
@raye Ill be putting out a very difficult video for Ice Cream Man on 1st March 😢 #m21cb #newmusic #icecreamman #womenoftiktok ♬ Ice Cream Man. - RAYE
Mais c'est surtout son tube Escapism, qui totalise plus de 144 millions de vues sur YouTube, et dont la chanson a été streamée plus de 772 millions de fois, qui a propulsé Raye dans la cour des grands. Un titre aux influences diverses, une sonorité parfois rap, et par ailleurs sacrée «chanson de l'année» aux Brit Awards il y a quelques semaines. C'est sa viralité sur TikTok, notamment, qui a contribué au succès de ce son.
Elle y chante une rupture qui la brise, et pour laquelle elle décide de se mettre la tête à l'envers, de se faire du mal. Champagne, cocaïne, joint, pilules, faire n'importe quoi et se retrouver dans les bras d'un homme «dans le même état d'esprit» pour oublier, pour retomber dans ses vieux travers, pour s'échapper de ce qu'elle ressent.
Outre les ballades brutes et les hymnes à la rage de vivre, on trouve aussi des chansons aux mélodies plus entraînantes dans le répertoire de Raye. C'est le cas de Prada, avec Cassö et D Block Europe, qui a lui aussi été propulsé grâce aux réseaux sociaux. Un tube electro, rapide, qui raconte le matérialisme, le succès, un style de vie extravagant des artistes, avec des références à des marques de luxe comme Prada, Dior et Fendi.
On peut citer encore le dynamique Call On Me, un morceau aux sonorités pop qu'elle dédie à l'une de ses sœurs.
Un mélange de styles qu'elle assume, et qu'elle revendique, même. Sur le tapis rouge des Brits Awards en 2021, soit bien avant la sortie de son premier album, Raye expliquait ne pas vouloir choisir «un son»:
Des styles différents que la jeune chanteuse de 26 ans explore depuis longtemps, bien avant la sortie de cet album. Raye compte six EP à son actif et de nombreux singles, témoignant d'une vie déjà largement consacrée à la musique, où pop, soul, jazz ou encore R&B se croisent avec harmonie.
C'est sans doute une bonne décision de ne pas s'être laissé enfermer dans un seul genre. Car la sensation musicale britannique s'impose petit à petit comme l'une des artistes les plus en vue de sa génération. Récemment, c'est avec un joli record qu'elle fait les gros titres: nommée dans sept catégories aux Brits Awards, Raye en rafle six. Très émue, et émouvante de sincérité, elle monte sur scène en larmes et sanglote au micro en récupérant, avec sa grand-mère Agatha, dont elle porte aussi le prénom, sa statuette pour le meilleur album de l'année.
Depuis cette inoubliable soirée du 2 mars dernier à Londres, Raye, à 26 ans, est désormais l'artiste britannique ayant remporté le plus de trophées en une seule cérémonie des Brit Awards. A titre de comparaison, Blur, Adele et Harry Styles, respectivement en 1995, 2016 et 2023, en avaient reçu quatre chacun «seulement». Six trophées d'un coup, c'est autant que le total en carrière de David Bowie, Michael Jackson et Oasis, excusez du peu.
Un succès fulgurant pour celle qui, il y a un peu moins de deux ans encore, «peinait à remplir les églises où elle se produisait», comme l'écrit le Times. L'annonce de ses multiples nominations aux Brit Awards a permis d'inverser la vapeur: le 15 mars dernier, la jeune femme fait salle comble à l'O2 Arena de Londres, un stade couvert qui peut accueillir 20 000 personnes. Ses six victoires, elles, ont fait exploser les vues de ses vidéos de 621%.
Aujourd'hui, les programmateurs se l'arrachent. Après l'Australie en début d'année et un retour en Angleterre pour les Brit Awards, Raye a enflammé Coachella. En mai, elle s'est produite en Argentine, au Chili, au Brésil. Puis, les dates à travers l'Europe, sans oublier un passage par la Suisse, d'où elle est en partie originaire par sa mère suisso-ghanéenne, avec une date à Montreux. Elle s'envolera ensuite pour l'Amérique du nord, avant de revenir sillonner les festivals européens, dont un nouveau détour helvétique, à Zurich cette fois.
Sa popularité est si grande désormais que ce ne sont pas que les organisateurs de concerts qui la réclament. L'an dernier, c'est pour Skims, la marque de shapewear de Kim Kardashian, qu'elle a pris la pose.
La Londonienne a aussi été choisie en début d'année par H&M, aux côtés de l'ex-footballeur Zlatan Ibrahimovic, pour poser pour des vêtements de sport.
Son emploi du temps est bien rempli, car en parallèle des concerts, des shootings pour les marques, des interviews toujours plus nombreuses, Raye continue de composer des titres pour les «A-list artists». Récemment, c'est encore une fois pour Beyoncé qu'elle a co-écrit un morceau, Riiverdance, sur l'album country de l'Américaine.
Un album qui voit enfin le jour après des années de galères, des récompenses qui se mettent soudainement à tomber du ciel, les dates qui s'enchaînent, de quoi finir par avoir le tournis. Sans compter les commentaires haineux, principalement sur son physique, qui affluent sur les réseaux sociaux.
Elle possédait déjà deux téléphones, un privé, l'autre pour les réseaux sociaux. Après une discussion avec sa thérapeute, la jeune femme décide de limiter encore plus drastiquement son temps d'écran: c'est une amie qui a ses mots de passe, et qui lui tend le téléphone quand Raye souhaite faire un tour sur Instagram, TikTok et consorts. Des fenêtres de cinq minutes.
Protéger sa santé mentale, un aspect primordial pour la jeune femme, qui en parle ouvertement. Une prise de parole - franche, une fois de plus - largement saluée. D'ailleurs, après le torrent des Brit Awards, il fallait souffler, faire redescendre la pression. L'artiste a pris un mois de congé, et est rentrée chez elle, dans le sud de Londres, où elle vit avec deux de ses trois sœurs.
Exit les producteurs ripoux, les maisons de disques aux fausses promesses, les haters des réseaux sociaux, Raye bosse aujourd'hui avec ses parents, devenus ses managers. De quoi être correctement entourée, et sa mère en sait sûrement quelque chose: avant de gérer l'agenda de sa fille, elle travaillait dans la santé mentale. Car tout va vite, très vite pour celle qu'on surnomme la «nouvelle Amy Winehouse». Il faut espérer que la comparaison avec sa défunte aînée s'arrêtera à la musique. Pour l'heure, la vie semble sourire à la jeune femme. Enfin. Une belle revanche sur des années de galère.
Raye est en concert au Montreux Jazz Festival le 18 juillet 2024 sur la Scène du Lac.