La Suisse se retrouve sans défense aérienne efficace?
Le message adressé par la ministre des Finances Karin Keller-Sutter à l’UBS était sans ambiguïté. La grande banque doit renforcer ses fonds propres et couvrir ses filiales étrangères à 100%. L’objectif est d’éviter qu’un scénario de sauvetage public ne se reproduise. Le Conseil fédéral, a-t-elle rappelé, l’a mandatée pour souligner «qu’il était totalement d’accord sur l’analyse et les mesures».
Une même cohérence fait pourtant défaut sur un autre dossier pourtant assez central pour la sécurité nationale: la protection de l’espace aérien.
Les récents conflits au Moyen-Orient ont mis en évidence la nature des menaces contemporaines: par exemple, des Etats ou des groupes terroristes pourraient, un jour, peut-être, viser des infrastructures critiques en Suisse à l’aide de missiles de croisière, de missiles balistiques ou encore de drones. De tels scénarios, bien qu'assez peu probables, auraient des répercussions bien au-delà des frontières nationales.
Or, les capacités militaires actuelles de la Suisse restent limitées. Le pays ne dispose que de systèmes de défense obsolètes: des canons antiaériens de 35 millimètres datant des années 1960 et des systèmes Stinger des années 1990. Ces équipements permettent uniquement de neutraliser des hélicoptères de combat.
Cinq systèmes Patriot devaient combler ces lacunes. Ces dispositifs de défense à longue portée sont capables d’intercepter des missiles hypersoniques et des missiles de croisière. Initialement, leur livraison par les Etats-Unis était prévue entre 2026 et 2028. Mais les retards se sont accumulés: ils ne devraient pas arriver avant 2034 au plus tôt.
Face à cette situation, le Conseil fédéral explore une alternative avec le système franco-italien SAMP/T. Son fabricant, Eurosam, avait indiqué pouvoir livrer la Suisse d’ici 2029, avant même le déclenchement de la guerre en Iran. Depuis, la demande pour ce système européen a fortement augmenté.
La Suisse pourrait ainsi se retrouver sans solution de défense à longue portée pendant plusieurs années si une décision rapide n’est pas prise. Les systèmes Iris-T, destinés à la moyenne portée et attendus entre 2028 et 2031, ne permettraient de combler cette lacune que partiellement.
Au sein de l’administration fédérale, le Département des finances dirigé par Karin Keller-Sutter s’est opposé à une stratégie reposant sur deux systèmes de longue portée, la jugeant «hautement inefficace». Une appréciation qui, selon plusieurs sources, ne tient pas suffisamment compte des contraintes opérationnelles et du contexte international.
Les budgets de défense sont en forte hausse en Europe
Plusieurs pays européens ont pourtant adopté une approche différente. Le Danemark, notamment, accélère ses acquisitions et combine plusieurs fournisseurs. Partout en Europe, les budgets de défense sont en forte hausse. La Suisse, elle, continue de s’inscrire dans une logique d’exception.
Pourquoi le Conseil fédéral peine-t-il à dégager une ligne claire sur les priorités de défense? Et où se situe l’impulsion politique du Parlement?
Un constat s’impose: la Suisse ne pourra pas attendre une hypothétique réforme fiscale pour financer ses besoins militaires. L’armée estime qu’au moins deux milliards de francs seraient nécessaires à court terme pour sécuriser des capacités sur un marché de l’armement sous tension. Dans ce contexte, les Etats capables d’anticiper et de préfinancer leurs achats prennent une avance décisive.
Ou, pour reprendre une formule souvent utilisée dans les cercles de défense: celui qui arrive trop tard est déjà hors course.
En mars 2023, Karin Keller-Sutter avait joué un rôle clé dans le sauvetage du Crédit Suisse. Une intervention rapide, menée dans l’urgence. Mais un tel scénario ne pourrait pas être reproduit en cas d’attaque contre des infrastructures critiques. La Suisse ne disposerait alors pas de tout un week-end pour réagir.
Les experts estiment qu’un Etat dispose d’environ dix ans pour adapter sa défense lorsqu’une menace majeure se dessine. Le point de bascule remonte à l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.
Douze ans plus tard, la Suisse ne dispose toujours pas de système de défense aérienne à longue portée pleinement opérationnel. (aargauerzeitung.ch) (trad. tib)
