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Les armées occidentales et suisse ont un problème de taille

epa09937877 A German soldier looks on as he shows how it works at the launching station of NATO's Patriot missile air defense system operated by German army unit Flugabwehrraketengruppe 26 (Air Defens ...
Une batterie de missiles Patriot. Sliac, Slovaquie, 10 mai 2022.Image: EPA

Pourquoi les armées occidentales (dont la Suisse) ont un problème de taille

Les armées occidentales sont des monuments de haute technologie. Mais elles manquent d'hommes et de matériels. Autrement dit, de masse. Côté suisse, la situation est critique, constate l'expert militaire Alexandre Vautravers.
28.11.2022, 06:1028.11.2022, 15:20

Vous avez sûrement entendu ce mot qui revient en boucle sur les chaînes d’infos à propos de la guerre en Ukraine. Les généraux invités comme experts militaires l’ont en permanence à la bouche. Ce mot, c’est «masse». Il évoque quelque chose de lourd, de volumineux, de puissant. Bref, de massif. Enseignement du conflit russo-ukrainien pour les armées occidentales: la plupart d'entre elles manquent de masse. Elles se rendent compte qu’elles seraient à la peine si, comme les Ukrainiens, elles devaient faire la guerre pendant de longs mois.

L’expert des questions de défense, Alexandre Vautravers, rédacteur en chef de la Revue militaire suisse, dresse le constat:

«La plupart des armées occidentales sont des "armées bonzaï": elles sont professionnelles et spécialisées, leurs cadres sont très qualifiés et expérimentés. Leur matériel est du sur mesure, réalisé en petite quantité et selon des standards de luxe et des méthodes artisanales. S'agissant des effets, ici également on est clairement dans le "chirurgical". Depuis la fin de la guerre froide, les armées rétrécissent, car à chaque transition d’une génération de matériel vers une autre, les nouveaux avions, chars ou canons coûtent plusieurs fois le prix de ceux qu’ils remplacent. Il n’y a plus de masse dans les armées modernes aujourd’hui.»
Alexandre Vautravers

Or, pour tenir dans la durée face à un ennemi comme la Russie, il faudrait à la fois plus de munitions, plus d’armes, plus de véhicules, plus d'hommes. Plus de tout, en somme. Un cas de figure emprunté au combat d’artillerie permet de comprendre ce que recouvre le terme de masse. Les explications d’Alexandre Vautravers:

«Pour battre un objectif d’une dimension donnée, il faut un certain nombre de projectiles. Soit, vous tirez avec une seule pièce d’artillerie et vous parviendrez au bout de quelques heures à tirer 108 coups. L’efficacité sera dérisoire et vos canonniers seront très vulnérables aux tirs de représailles de l'adversaire. En employant un tir de batterie, soit 6 pièces, votre unité de feu ne sera exposée que pendant six à dix minutes. Et avec un groupe entier, 18 pièces, les obusiers pourront tirer puis s’éclipser au bout de deux minutes seulement, avec une efficacité au but bien plus élevée. Un réel effet de masse.»

Le ratio, ce juge implacable

La guerre occasionne des pertes humaines et des destructions de matériels. Plus un conflit s’installe dans la durée, plus il importe de pouvoir relever les forces et remplacer les équipements détruits ou demandant réparation.

L’expert militaire Alexandre Vautravers parle ici de ratio:

«L’armée américaine a un ratio de 1,6. Cela signifie qu’elle a 1,6 fois plus de matériels que nécessaires à l’équipement de ses unités d'active. Elle dispose donc d’une réserve équivalant à 60% de ses forces. Le ratio de l’armée russe s’élève, lui, à 4 pour 1: l’armée russe peut donc combler ses pertes et constituer de nouvelles unités. Ainsi, en dépit de ses insuffisances constatées en Ukraine, elle a encore de la réserve.»
Alexandre Vautravers

Armée suisse: retour à 200 000 hommes?

Dans l’armée suisse, le ratio est largement inférieur mais varie grandement d’un système à l’autre. Ainsi certains systèmes acquis durant la guerre froide sont encore disponibles en grands nombres alors que les matériels acquis récemment l’ont été en quantités faibles, note non sans inquiétude Alexandre Vautravers.

«Si l’on devait mobiliser l’armée suisse, on pourrait équiper entièrement 3 à 5 bataillons d'infanterie sur les 20 existants. Il serait possible d’en équiper davantage, mais pour cela, il faudrait renoncer aux écoles de recrues qui absorbent une partie des matériels»
Alexandre Vautravers

Voilà pour les matériels. Côté effectifs, «il n’y a actuellement pas de réserve», observe Alexandre Vautravers. L'armée suisse compte environ 100 000 hommes. Il est question de faire passer ce nombre à 120 000 – ce qui ne permet pas d’augmenter l'aptitude à mener des opérations sur plusieurs mois, selon l’expert militaire. «La taille de l’armée dépend de paramètres essentiels: le nombre de jeunes effectuant leur service militaire, le nombre de jours de service, ainsi que le nombre de cours de répétition à effectuer. Pour chaque année ou cours de 30 jours supplémentaires, la taille de l’armée augmente de 15 000 militaires.»

En suivant le raisonnement d'Alexandre Vautravers, la défense suisse pourrait en revenir aux effectifs d'Armée 95, qui étaient de 200 000 hommes, le double d'aujourd'hui. L'âge limite de servir remonterait alors à 42 ans, contre 30 ans généralement aujourd'hui.

Base industrielle

Concernant la Suisse, Alexandre Vautravers plaide pour un ratio matériels-effectifs d’au moins 100% là où cela est possible. «Le budget militaire ne permet pas actuellement d’équiper – et encore moins de moderniser – l’ensemble des unités. Le choix rationnel est donc de disposer, d’une part, d’unités territoriales ou sédentaires, légèrement équipées, capables d’effectuer certaines missions et d’appuyer les autorités locales. D’autre part, de formations robustes disposant de matériels modernes et capables de tenir la comparaison avec ce qui se fait de plus performant chez nos voisins. C’est d’ailleurs sur ces bases qu’ont été conçues les doctrines de défense de la guerre froide.»

Toujours selon Alexandre Vautravers, colonel à l’armée, «les stocks ou réserves de munitions sont importants mais ne suffisent pas. Il faut disposer d’une capacité de production, de modernisation et de développement d’armements.»

Tout comme en France et en Allemagne, le budget militaire de la Suisse a été revu à la hausse. Il augmentera de deux milliards de francs d'ici à 2030, passant de 0,7% à 1% du PIB, une part qui reste inférieure à celle consacrée par ses deux voisines à leur effort de défense.👇

Des stocks qui fondent

A propos de stocks d’armement, aide à l’Ukraine oblige, les Occidentaux sont inquiets pour les leurs, rapportait Le Monde la semaine dernière, citant le secrétaire permanent du ministère de la Défense d’Estonie, Kusti Salm. Qui déclarait:

«Les stocks de munitions sont en train de se vider extrêmement rapidement dans les arsenaux occidentaux. Désormais, les pays doivent prendre dans leurs stocks critiques s’ils veulent soutenir l’Ukraine»
Le secrétaire permanent du ministère de la défense d’Estonie

Une formule diplomatique à l’appui d’une solution négociée dans la guerre russo-ukrainienne? Ou un appel à intensifier les cadences de production d’armements?

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