Ces zones d'ombre sur les dons pour Blatten interrogent
Plus de 72 millions de francs ont été récoltés pour Blatten. L’automne dernier, le montant atteignait encore 68 millions. L’essentiel des dons a été versé en 2025, explique Beda Albrecht. Il préside la commission mise en place l’été dernier par le Conseil d’Etat valaisan pour coordonner la répartition des fonds. «Quelques dons arrivent encore ponctuellement. L’anniversaire de la catastrophe entraînera peut-être de nouveaux versements», indique l’ancien chef du service cantonal des contributions.
Sur les 72 millions de francs, 27,6 millions proviennent des œuvres d’entraide: la Chaîne du Bonheur (23 millions), Caritas (1,6 million) et la Croix-Rouge suisse (3 millions). La majorité des dons émane de particuliers, d’entreprises, mais aussi de villes et de cantons. Le canton du Valais a également débloqué 10 millions de francs, tandis que la Confédération a accordé 5 millions d’aide d'urgence.
Le reste des dons a été versé directement sur le compte de la commune de Blatten, soit près de 30 millions de francs. La commission des dons n’a aucun pouvoir sur ces montants, dont la plus grande partie est affectée à des usages précis.
Les habitants de Blatten peuvent déposer des demandes de soutien. Les particuliers, mais aussi les associations, les petites entreprises et les coopératives ont accès aux fonds. Selon Beda Albrecht, les aides destinées aux privés concernent principalement les assurances ménage insuffisantes, les franchises ainsi que les cas non couverts par les assurances. Les terrains perdus, qui ne peuvent pas être assurés, donnent également lieu à une indemnisation.
La commission ne décide toutefois que de l’utilisation des fonds provenant des œuvres d’entraide, du canton et de la Confédération, soit 42,6 millions de francs. A une semaine de l’anniversaire de la catastrophe, 130 demandes avaient été déposées, contre 46 en octobre. Parmi elles, 111 ont été acceptées et trois rejetées. D’autres doivent encore être validées prochainement.
Près de 28 millions déjà versés
La commission établit une distinction claire entre les dommages assurables et ceux qui ne le sont pas. Les dons sont également destinés aux agriculteurs, aux indépendants et aux associations, par exemple pour compenser des pertes d’exploitation sans dommage matériel direct.
Les critères de répartition sont complexes et varient selon le type de demande. Les revenus et la fortune des bénéficiaires sont aussi pris en compte. «L’objectif est d’éviter tout traitement de faveur par rapport aux personnes correctement assurées», souligne Beda Albrecht. Les directives ont été fixées par le canton.
Voici à quoi ressemble Blatten un an après👇
La plus grande partie des fonds a été attribuée à des particuliers. Sur les quelque 43 millions de francs que la commission répartit, près de 28 millions ont déjà été versés ou réservés pour des paiements futurs.
La commission s’est réunie à sept reprises jusqu’à présent. Elle se compose de son président Beda Albrecht, de représentants des trois œuvres d’entraide et d’un représentant de la commune de Blatten. Des représentants des assurances ainsi qu’un secrétaire participent aux travaux à titre consultatif. La plupart des membres sont rémunérés par leur employeur. Beda Albrecht et le secrétaire sont, eux, payés par le canton.
On ignore en revanche quelle part des quelque 30 millions de francs gérés directement par la commune de Blatten a déjà été dépensée. On ne sait pas non plus à quelles fins ces montants ont été ou seront utilisés. La commune n’a pas répondu aux demandes écrites et téléphoniques.
Une chose est certaine: les dons ne suffiront pas à financer de grands projets d’infrastructure, comme la route cantonale. Beda Albrecht précise:
Les chiffres de la commission illustrent la complexité de ces versements. L’administration des fonds transitant par la commune suit des directives cantonales strictes, ce qui a déjà entraîné une charge bureaucratique considérable. Plus de 18 000 opérations comptables ont notamment été enregistrées.
Le traumatisme de Bondo et les avertissements de Berne
Le canton fixe des règles précises. Mais le Grand Conseil valaisan n’est pas le seul à avoir débattu des mécanismes de répartition des dons: le Parlement fédéral s’est lui aussi penché sur la question.
Pour comprendre pourquoi la gestion des dons après des catastrophes naturelles est devenue un sujet politiquement sensible en Suisse, il faut se tourner vers les Grisons. En 2017, une coulée de boue provoquée par un gigantesque éboulement avait dévasté le village de Bondo. Là aussi, des dizaines de millions de francs de dons avaient ensuite afflué.
La répartition de ces fonds avait viré au cauchemar. L’exécutif de la commune de Bregaglia, dont dépend le village de Bondo, avait été dépassé par la tâche. Une poignée de politiciens de milice devait décider du sort de plus de 14 millions de francs.
La situation avait provoqué jalousies, tensions et critiques massives, notamment sur le manque de transparence. Des élus locaux se retrouvaient soudain à décider de l’avenir financier de leurs voisins.
Bondo est devenu un exemple emblématique des divisions que les dons peuvent provoquer dans une petite communauté. Personne ne le sait mieux qu’Anna Giacometti. L’actuelle conseillère nationale PLR présidait l’exécutif communal lors de la catastrophe de Bondo.
Aujourd’hui membre de la Commission des finances du Conseil national, elle observe avec inquiétude la situation en Valais et les compétences du conseil communal de Blatten sur les dons versés directement à la commune. Elle estimait déjà à l’automne que cela poserait problème.
Anna Giacometti avait demandé des réponses au Conseil fédéral, déclarant:
La Commission des finances du Conseil national a d’ailleurs eu un débat nourri en juin dernier. Le conseiller fédéral Albert Rösti (UDC) et la directrice de l’Administration fédérale des finances y participaient également. L’ancienne présidente de la commission, Sarah Wyss (PS), se souvient d’une proposition concrète visant à conditionner les dons à la mise en place obligatoire d’une commission indépendante.
«Personnellement, je me suis fortement engagée en faveur d’une commission des dons, car il aurait fallu tirer les leçons de cas comme Bondo, notamment pour soulager le conseil communal», explique Sarah Wyss.
Mais le courage politique a manqué. La majorité de la commission a rejeté la proposition par 16 voix contre 7. Les parlementaires ne voulaient pas imposer de règles trop strictes au canton du Valais et se sont contentés d’une «recommandation». En septembre, le département d’Albert Rösti devra remettre un rapport à la Commission des finances afin de discuter des «enseignements» tirés du cas de Blatten.
Le Grand Conseil valaisan reste silencieux
A Berne, la Commission des finances débattait à huis clos. En Valais, rares ont été les voix critiques, et lorsqu’elles se faisaient entendre, c’était souvent à demi-mot.
Pourtant, la situation à Blatten correspond exactement aux avertissements formulés après Bondo: les 30 millions de francs donnés directement à la commune sont placés sur un compte communal. La commission présidée par Beda Albrecht n’a aucun pouvoir décisionnel sur ces fonds.
Cette concentration du pouvoir entre les mains d’un petit exécutif communal de milice suscite de vives critiques. Emmanuel Revaz, chef du groupe des Vert-e-s au Grand Conseil, déclare sans détour:
Selon lui, cela nécessite des structures solides. Confier une responsabilité financière aussi importante à un petit exécutif communal ne lui rend pas service.
Emmanuel Revaz cite l’exemple de Crans-Montana: après la catastrophe survenue dans la station, le canton avait créé une fondation apolitique, sans élus en son sein, afin de garantir une indépendance totale.
Au Grand Conseil, une motion des Vert-e-s réclamant des mécanismes de contrôle renforcés a été balayée en septembre par 116 voix contre 8. Craignant d’apparaître comme manquant de solidarité, de nombreux députés ont évité un affrontement ouvert avec cette vallée durement touchée. Ce n’est qu’en décembre, dans le cadre d’un décret, que le Parlement a finalement accepté d’inscrire au moins une obligation de surveillance de la commission des dons sur les versements effectués par la commune.
Beda Albrecht rejette toutefois les inquiétudes concernant les contrôles, en renvoyant aux structures existantes. Les œuvres d’entraide disposent de leurs propres organes de surveillance. Pour les fonds cantonaux et fédéraux, la commission doit établir des rapports détaillés et informer régulièrement les autorités.
Par ailleurs, chaque demande fait l’objet d’un examen interdisciplinaire afin de garantir le respect du principe de subsidiarité et d’exclure systématiquement les doubles indemnisations. Et concernant la commune? Beda Albrecht répond:
Beda Albrecht distingue également les échéances selon les bailleurs de fonds: les montants fédéraux devront être utilisés d’ici juin 2026, les fonds cantonaux d’ici novembre 2026. Aucune limite de temps n’existe en revanche pour les dons privés.
Selon lui, des aides pourraient encore être nécessaires jusqu’en 2030 et des dons continuer d’arriver jusque-là: «Nous poursuivrons notre travail aussi longtemps qu’une aide sera nécessaire et que des dons seront disponibles.» (trad. jzs)
