La Suisse doit s’émanciper des Etats-Unis de Trump
La manière dont le président américain Donald Trump s’en est pris au pays hôte, lors du Forum économique mondial (WEF) à Davos, a laissé les Suissesses et les Suisses incrédules.
S’agissait-il d’un simple dérapage verbal, d’un homme qui parle beaucoup? Nullement. L’image d’une Suisse qui ne doit sa richesse qu’aux Etats-Unis est un narratif que Trump construit depuis avril 2025. Dès lors, lui et son homme de main, le secrétaire au Commerce Howard Lutnick, ont à plusieurs reprises cloué la Suisse au pilori.
Trump a choisi la Suisse comme une cible qu’il peut facilement exposer à la vindicte de l’opinion publique mondiale, sans en subir les conséquences. Par la taille de son économie, la Suisse est certes une puissance moyenne. Elle se situe au 21e rang des plus grandes économies mondiales. Sur le plan politique, en revanche, ce pays neutre est vu comme faible. Il n’appartient ni à l’Otan, ni à l’Union européenne, et ne peut ainsi pas vraiment espérer beaucoup de soutien de ses voisins, face à la guerre économique menée par Trump.
Car il s’agit bien d’une guerre économique, comme l’illustrent plusieurs exemples.
Premièrement, la question monétaire. Le 29 septembre 2025, le Département fédéral des finances, la Banque nationale et le Département du Trésor américain ont signé un accord monétaire unilatéral, conclu sous la pression des Etats-Unis: la Banque nationale renonce à intervenir, sauf en cas de turbulences. Or, le franc fort actuel a déjà conduit des entreprises suisses à délocaliser des dizaines de milliers d’emplois à l’étranger.
Deuxièmement, la question des médicaments. La note pourrait être bien plus salée pour la Suisse. Des indices laissent penser que Trump fera pression sur la Suisse pour qu’elle augmente les prix de ses médicaments. Un tel accord existerait entre Novartis, Roche et le gouvernement américain, comme l'écrit le «Tages-Anzeiger».
Troisièmement, la question des droits de douane. On ignore ce qu’il adviendra désormais de l’accord tarifaire conclu avec la Suisse, maintenant que la Cour suprême américaine a invalidé ces taxes. Dans le contexte précédant ces rebondissements, l’industrie suisse avait promis 200 milliards de francs d’investissements aux Etats-Unis.
Enfin, la question de l’armement. La livraison des cinq systèmes Patriot que la Suisse a achetés aux Etats-Unis devait commencer en 2026. Comme l’Ukraine est approvisionnée en priorité, la livraison est retardée. À ce jour, aucun calendrier n’a été communiqué, et la Suisse ne reçoit actuellement aucune information à ce propos de la part des Etats-Unis. Sept cents millions de francs ont déjà été versés, d’autres paiements ont été suspendus.
Traite-t-on ainsi un Etat ami? Le bilan du second mi-mandat de Trump montre que la Suisse donne beaucoup, mais reçoit peu, voire rien, en retour. Et, l’histoire le montre: grâce à son pouvoir de sanction dans les domaines monétaire, financier et douanier, les Etats-Unis tiennent le couteau par le manche.
La Suisse a désormais besoin de prendre des décisions avisées. «Suivre le courant, s’adapter, éviter les ennuis, espérer que la docilité achète la sécurité» ne fonctionne plus, à une époque où l’ordre mondial se disloque, a déclaré le Premier ministre canadien Mark Carney à Davos. Il décrivait ainsi parfaitement la pusillanimité de la Suisse.
Alors, que faire? Tout d'abord, le Conseil fédéral devrait gagner en dignité. Il pourrait s’inspirer du Canada: le Premier ministre Carney répond aux attaques verbales de Trump de manière factuelle, mais ferme.
Deuxièmement, la Suisse devrait se dégager de l’étreinte des Etats-Unis. Sans grands discours, mais avec détermination. L’abandon envisagé par l’administration fédérale de Microsoft 365 constitue un premier exemple qui irait en ce sens. Le fait que le Sommet mondial sur l’IA ne se tienne pas aux Etats-Unis, mais en Suisse, en est un second. La souveraineté numérique est l’impératif du moment.
Sur le plan de la politique économique, la Suisse devrait se tourner davantage vers l’Asie du Sud-Est. Les potentiels dans des pays comme le Vietnam, l’Inde, l’Indonésie et la Malaisie sont considérables. En outre, la Suisse devrait renforcer ses liens avec les puissances moyennes, et avec l’Union européenne.
Rompre complètement avec les Etats-Unis serait toutefois une erreur. Ni l’économie, ni la diplomatie, ni la recherche n'y suivraient. La Suisse doit rester liée au pays de l'oncle Sam, mais elle doit s’en émanciper — car il est pour l'heure dirigé de manière quasi mafieuse.
(bzbasel.ch/adapt. dal)
