Le service citoyen, une bonne idée coulée par le dogmatisme
Ce dimanche, la Suisse vote. L’initiative concernant le «service citoyen», qui veut créer un service obligatoire tant militaire que civil, prend l’eau. Selon les derniers sondages, à peine 32% de la population y est favorable. La droite considère que le système actuel, où l'obligation de servir ne concerne que les hommes, suffit. La gauche, d'habitude prompte à réclamer plus de solidarité, se retranche derrière une conception sélective de l’égalité. Résultat: seules 22% des femmes soutiendraient le projet.
Et c'est vraiment dommage. Car ce «service citoyen» a tout pour réconcilier les genres autour d’un objectif commun: servir la collectivité «à la hauteur de ses capacités», comme le veut l'adage. John Kennedy disait: «Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays». Aujourd’hui, cette logique noble est inaudible et les «devoirs» relégués au rayon des antiquités civiques.
Pour l'UDC, le stato quo genré domine
Mais le fond du débat n’est pas tant la défense nationale qu'une certaine vision de la société. A droite, c’est le réflexe du statu quo qui domine. Le sénateur UDC Werner Salzmann évoque par exemple une «aberration» et refuse de «bouleverser le service militaire obligatoire». Le parti évoque une «attaque déguisée contre l'armée», agitant le spectre de «tâches floues», des coûts élevés, des risques pour l’économie.
Traduction: ne surtout rien changer, sinon pour serrer la vis aux hommes récalcitrants à servir sous les drapeaux. Les soldates y sont tolérées à la marge, dans un chiffre échantillonnaire. Les rôles restent soigneusement préservés. Les femmes, à la cuisine plutôt qu'à la caserne? Voilà en substance l'architecture de ce système de pensée.
Les mauvais arguments de la gauche
On pouvait s'attendre à ce genre d'argument venant de la droite conservatrice. A gauche, c'est plus surprenant, mais pas mieux. Au nom de l'égalité, exposée comme un totem, on préfère renoncer à l’idée d'effort collectif et commun. On invoque par exemple le travail domestique des femmes pour justifier le refus d'un service obligatoire. Mais est-ce vraiment la réalité des jeunes femmes de 18 à 25 ans, concernées par le projet de service citoyen? La plupart n’ont pas encore fondé de famille.
Même confusion opportune avec l’inégalité salariale, réelle mais mineure à poste égal — l'OFS indique un écart de salaire médian de 8,4% en 2024 — et déjà encadrée par la loi. Plus étonnant encore: les féminicides brandis comme argument contre une obligation de servir. Une instrumentalisation émotionnelle qui n’a strictement rien à voir avec des obligations civiques. La lutte contre ces crimes appartient à la justice, pas à un débat sur les devoirs citoyens.
Plus de choix, plus de profils
C’est aussi oublier que le projet proposé dimanche donne aux femmes un choix que les hommes n’ont jamais eu. Les filles peu attirées par l’armée peuvent ainsi décider de servir dans le civil. Celles tentées par l’uniforme, mais qui n’osaient pas franchir le pas, auraient une occasion de le faire. Et plus de femmes à l’armée, c’est aussi plus de liberté pour les hommes réfractaires, qui pourraient intégrer le service civil sans compromettre les effectifs militaires — comme en Norvège.
Plus de choix lors du recrutement, c'est donc plus de profils adaptés, malgré l'argument à l'ouest du conseiller fédéral en charge de la Défense, Martin Pfister, selon lequel l'armée se retrouverait avec «trop d'effectifs».
Une alliance improbable
Le service, civil ou militaire, repose sur une idée simple: contribuer. Dans une société obsédée par l’individualisme, ce n’est pas absurde d’exiger un petit coup de pouce de chacun. Beaucoup de jeunes en retireraient un bénéfice concret: structure, expérience, compétences, horizon.
De fait, voir certaines féministes habitées par la colère ou la rancune et des conservateurs very old school se ranger côte à côte en dit long. Il s'agit de deux extrêmes qui refusent de bouger d’un centimètre sur leurs positions, barricadés dans leur vision du monde, incapables d’imaginer un terrain commun.
C'est cette alliance improbable et amère qui risque d'enterrer le service citoyen. Pas faute d’arguments, mais faute d’ouverture sur les compromis possibles entre hommes et femmes. Au final, ce triste et édifiant tableau est assez révélateur de notre époque.
