Suisse
Politique

Pourquoi l’UDC s’acharne contre la SSR depuis 15 ans

Geschichte der SRG Teil 3: Wie die SVP seit Jahren die SRG angreift
Image: keystone/ watson

Voici l’origine de la guerre entre l’UDC et la SSR

Pour le troisième et dernier volet de notre série consacrée à la SSR, focus sur l’époque Teleblocher. On s'intéresse aussi à la manière dont l’initiative No Billag a donné naissance au projet soumis au vote ce 8 mars.
04.03.2026, 18:5604.03.2026, 18:56
Aylin Erol
Aylin Erol

100 francs de plus dans le porte-monnaie. C’est avec cet argument que l’UDC défend son initiative sur la SSR. La Suisse se prononcera le 8 mars sur une baisse de la redevance SSR à 200 francs et une exonération totale pour les entreprises.

Ce n’est pas la première offensive du parti contre le service public. Et peut-être pas la dernière. Pour comprendre pourquoi, il faut remonter vingt ans en arrière.

Blocher fixe le cap

Décembre 2007. Un véritable thriller politique se joue au Palais fédéral à Berne. Au centre de l’intrigue: l’homme qui a fait de l’UDC le premier parti du pays en trente ans: Christoph Blocher.

Der abgewaehlte Bundesrat Christoph Blocher schreitet am Donnerstag, 13. Dezember 2007, im Bundeshaus in Bern vor der Vereinigten Bundesversammlung zum Rednerpult, um eine Abschiedsrede zu halten. Am  ...
Christoph Blocher, au moment de sa non-réélection, le 13 décembre 2007. Image: KEYSTONE

De nombreux parlementaires se plaignent de lui depuis longtemps déjà. A plusieurs reprises, le conseiller fédéral d'alors n'aurait ainsi pas respecté le principe de collégialité. Il aurait, en outre, mené une politique partisane. Peu avant le renouvellement intégral du Conseil fédéral, une alliance secrète se forme, de la gauche au centre. Le 12 décembre, Christoph Blocher n’est pas réélu au gouvernement.

Malgré cette défaite, il continue de tirer les ficelles au sein de sa formation. C'est désormais lui qui coordonne la stratégie et les campagnes.

En 2010, il élabore le programme 2011 - 2015. Il travaille avec le conseiller national UDC, Christoph Mörgeli, qui s'est distingué par ses chroniques dans le journal gratuit Metropole. Il écrira plus tard dans la Weltwoche de son collègue UDC, Roger Köppel.

L’objectif est clair: atteindre 30% des voix lors des prochaines élections fédérales. L'offensive a démarré. Contre les «étrangers criminels», contre l’Union européenne. Et contre la SSR.

Roger Koeppel, links, Herausgeber der Zeitung "Weltwoche", und Christoph Blocher, rechts, anlaesslich des SVP-Abendprogramms "200 Jahre voelkerrechtliche Neutralitaet am Don ...
Roger Köppel, éditeur de la Weltwoche, et Christoph Blocher lors d’un événement de l’UDC, en mars 2015 au Kongresshaus de Zurich.Image: KEYSTONE

Blocher réclame toute une série de changements dans le paysage médiatique national. Parmi eux: l’«interdiction pour la SSR de réaliser des sondages d’opinion lors des élections et votations», une «réduction drastique de l’offre de programmes de la SSR […] accompagnée d’une baisse des redevances». Il exige aussi la «fixation des redevances par l’Assemblée fédérale» plutôt que par le département fédéral de l’Environnement, des Transports, de l’Energie et de la Communication (Detec). La majorité parlementaire pourrait ainsi sanctionner plus facilement la SSR en cas de couverture jugée indésirable.

Die Standpunkte der SVP zur Schweizer Medienpolitik im Parteiprogramm 2011 bis 2015.
Extrait du programme 2011 à 2015, partie sur la politique médiatique.Image: screenshot svp

Ces revendications s’éclairent à la lumière du passé de Blocher. Dès les années 1980, il adhère au Hofer-Club, cercle de politiciens bourgeois accusant la SSR de «parti pris à gauche» et plaidant pour un contrôle accru de l’Etat sur ses programmes (à lire dans le deuxième volet de cette série). Parallèlement, Blocher commence à bâtir son propre empire médiatique. Il rachète des journaux locaux, notamment le Bündner Tagblatt en 1986. Peu avant son éviction du Conseil fédéral en 2007, il devient le premier et, à ce jour, le seul conseiller fédéral à disposer de sa propre émission: Teleblocher.

Ausschnitt aus der ersten Folge Teleblocher, die in Blochers Stube in Herrliberg aufgezeichnet wurde. Das Konzept der Sendung ist bis heute dasselbe geblieben: Journalist Matthias Ackeret stellt Bloch ...
Extrait du premier épisode de Teleblocher, enregistré dans le salon de Blocher à Herrliberg (ZH). Le concept n’a pas changé: le journaliste Matthias Ackeret (à droite) pose des questions ouvertes sur l’actualité politique, auxquelles Blocher répond sans contradiction, sans montage et sans relance critique. Environ vingt minutes par semaine.Image: screenshot teleblocher.ch

En 2010, sa tournée d’achats se poursuit: Blocher reprend la Basler Zeitung. Objectif affiché: créer un titre de presse à portée nationale, à l’image du Tages-Anzeiger ou de la NZZ.

Il n’y parviendra pas. L’UDC n’atteint pas non plus la barre des 30% en 2011. Mais le Zurichois réussit à fixer la ligne de sa formation en matière de politique des médias pour les quinze ans à venir. Dans le programme 2011-2015, on peut lire que:

«L’avenir médiatique ne réside pas dans des monopoles d’Etat et des redevances obligatoires, mais dans les médias privés et les nouvelles technologies»

«No Billag», né autour d’une bière

En novembre 2013, trois étudiants des Jeunes UDC et des Jeunes libéraux-radicaux se retrouvent autour d’une bière. Ils s’indignent contre Billag, l’entreprise chargée, à l'époque, d’encaisser la redevance radio et télévision. A leurs yeux, le système n’est plus adapté. Les ménages ne devraient payer que pour les contenus qu’ils consomment réellement. La SSR devrait fonctionner selon les règles du marché.

Un an plus tard, ils lancent l’initiative Oui à la suppression des redevances radio et télévision, rapidement rebaptisée «initiative No Billag».

Olivier Kessler, No-Billag-Initiant, und Lukas Reimann, Nationalrat SVP-SG, von links, waehrend der Podiumsdiskussion zur No-Billag-Initiative am Mittwoch, 17. Januar 2018, im Hotel Schweizerhof in Lu ...
Olivier Kessler devient le visage de l’initiative. Il avait rejoint les Jeunes UDC en 2008, dans le sillage du texte contre les minarets. Entre 2015 et 2016, il est rédacteur en chef du titre national-conservateur Schweizerzeit.Image: KEYSTONE

Les conditions semblent favorables pour récolter suffisamment de signatures. Depuis les années 1990, la redevance n’a cessé d’augmenter. En 2015, elle atteint 451 francs par ménage. Dans le même temps, la SSR s’est fortement développée: nouvelles chaînes radio thématiques, deuxième et troisième chaînes de télévision. Dès les années 1990, elle investit également un terrain flou, celui des activités en ligne financées par la redevance.

Das Kennzeichen von Schweiz4, einem Fernsehprogramm der SRG, waren von einem Hubschrauber aus aufgenommene Luftaufnahmen eines ueber der Schweizer Landschaft fliegenden Heissluftballons in Form einer  ...
En mars 1995, la SSR fait s’élever une montgolfière en forme de quatre au-dessus de Lugano pour marquer le lancement de la chaîne Schweiz4.Image: KEYSTONE

Cette expansion suscite les critiques de l’UDC. Selon elle, internet, les radios thématiques et les programmes de divertissement devraient revenir aux acteurs privés. Mais No Billag divise le parti. En Suisse romande et dans les régions rurales notamment, de nombreux électeurs UDC consomment volontiers les programmes de la SSR.

La collecte de signatures débute difficilement, jusqu’à ce que la Gewerbezeitung (tirage: 140 000 exemplaires) et la Weltwoche (62 000) viennent prêter main-forte à grands coups de feuilles de signatures dans leurs éditions.

Ce soutien n’est pas désintéressé. La même année, le Conseil fédéral propose une réforme. Tous les ménages devraient désormais payer, au motif que smartphones et tablettes permettent à chacun de recevoir des contenus de la SSR. Les entreprises réalisant un chiffre d’affaires annuel supérieur à 500 000 francs seraient également assujetties. En contrepartie, la redevance serait abaissée à 365 francs par ménage.

L’UDC, le PLR, les Vert’libéraux et l’Union suisse des arts et métiers lancent un référendum. Au moment de la récolte des signatures pour No Billag, le pays est en pleine campagne sur la nouvelle loi sur la radio et la télévision (LRTV). La radicalité du texte pourrait attiser les débats – et inversement.

Von links: Die Initianten Alain Buehler, Christian Riesen, Andreas Kleeb, Sonja Barbosa, Olivier Kessler und Florian Maier bei der Einreichung der Unterschriften fuer die Initiative "Ja zur A ...
Les initiants lors du dépôt des signatures pour l’initiative Oui à la suppression des redevances radio et télévision, le vendredi 11 décembre 2015.Image: KEYSTONE

Le 14 juin 2015, le résultat est le plus serré de l’histoire des votations fédérales: 50,08% des votants acceptent la nouvelle LRTV. En décembre, la récolte de signatures pour l’initiative No Billag a abouti.

Les bots, Billag et Blocher

La votation sur l’initiative No Billag n’aura lieu qu’en mars 2018. Entre-temps, de l'eau coule sous les ponts à l'étranger.

En Allemagne, l’aile droite radicale prend le contrôle de l’AfD, qui entre pour la première fois au Bundestag. En Autriche, l’ÖVP forme une coalition avec le FPÖ, qui souhaite lui aussi supprimer la redevance pour le service public. En France, Marine Le Pen accède au second tour de la présidentielle. En Hongrie, Viktor Orban restreint de plus en plus les médias indépendants. Le Royaume-Uni quitte l’Union européenne. Aux Etats-Unis, Donald Trump est élu président et popularise la notion de «faits alternatifs». Le scandale Cambridge Analytica révèle l’exploitation de millions de données d’utilisateurs Facebook à des fins électorales.

En Suisse, en 2017, quatre groupes privés se partagent 35% de l’influence médiatique: Tamedia (17%), Ringier (7%), NZZ (6%), AZ Medien (5%). La SSR représente, elle, 41%.

Dans ce contexte, Christoph Blocher réorganise son empire. En 2017, il vend la Basler Zeitung à Tamedia. En échange, il obtient en échange le Tagblatt der Stadt Zürich ainsi que quatre journaux gratuits. Deux sont en Suisse romande Lausanne Cités et GHI, mais le propriétaire. Le fondateur de ces denriers décide d'exercer son droit de préemption et de racheter la totalité des actions détenues jusqu'ici par le groupe Tamedia. Blocher ne les aura pas.

En revanche, il rachète également l’éditeur Zehnder en Suisse orientale, portant à 25 le nombre de gratuits sous son contrôle. Leur indépendance rédactionnelle est garantie, promet-il d’abord. Mais en août 2018, 700 000 ménages recevront des éditions dans lesquelles le politicien apparaît à deux reprises. Une fois pour dénoncer les «juges étrangers» dans une interview sponsorisée, l'autre pour fustiger le «traité de soumission à l’UE» dans un article signé de sa main.

«Tribune» de Blocher publié dans ses journaux gratuits le 8 août 2018.
«Tribune» de Blocher publié dans ses journaux gratuits le 8 août 2018.Image: screenshot st. galler nachrichten

Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que l’UDC décide en 2018 de soutenir officiellement l’initiative No Billag de sa jeunesse, aux côtés notamment de l'UDF.

Ein Plakat vom ueberparteilichen Kommitee "No Billag JA", am Dienstag, 20 Februar 2018, in Bern. (KEYSTONE/Anthony Anex)
Affiche pour No Billag en février 2018 à Berne.Image: KEYSTONE

Tous les autres partis recommandent de rejeter le texte. L’organisation Operation Libero mène une contre-offensive. Selon une étude a posteriori de la Haute école spécialisée du nord-ouest de la Suisse, les deux camps ont utilisé des bots pour diffuser massivement leurs slogans sur Twitter.

Ein Mann klebt Plakate mit der Aufschrift "Pressefreiheit zerstoeren? Nein!" im Hauptbahnhof in Zuerich unter der "No Billag"-Aktion "Musik gegen den Sende ...
L'une des actions d'Operation Libero contre No Billag: des affiches de campagne scotchées par terre à la gare centrale de Zurich.Image: KEYSTONE

En mars 2018, l’initiative est rejetée par 71,6% des votants. L’ampleur du refus surprend. La SSR pousse un ouf de soulagement . Mais le répit sera de courte durée.

Pendant la campagne déjà, l’UDC avait averti: en cas de rejet, elle reviendrait à la charge pour demander une division de moitié de la redevance. Une idée déjà défendue sous forme de contre-projet au Parlement, sans majorité toutefois.

Une baisse continue

L'entreprise Serafe reprend la perception de la redevance en 2019. La conseillère fédérale PDC d'alors, Doris Leuthard décide de plafonner les recettes de la SSR à 1,2 milliard de francs. Cela correspond à une baisse de 20% du budget et conduit à un vaste programme d’économies.

Précisément ce que l’UDC réclamait dans son programme 2011-2015. Mais cela ne lui suffit pas. En 2020, la pandémie de Covid-19 donne un nouvel élan au parti. Les théories du complot et la désinformation circulent massivement en ligne. La confiance envers l’Etat et les médias traditionnels s’effrite.

Dans ce contexte, la nouvelle baisse décidée par le Conseil fédéral en 2021 – de 365 à 335 francs – ne convainc pas. Pas plus que la réduction des tarifs pour 93% des entreprises assujetties.

Le 2 juin 2021, l’UDC annonce, par communiqué, vouloir agir «contre SRF, la chaîne militante rose-verte». En 2022, le parti lance la récolte de signatures pour l’initiative populaire 200 francs, ça suffit! (initiative SSR). Parmi les initiants figure le conseiller national bernois, Albert Rösti.

La même année, le Parlement l'élit justement au Conseil fédéral. Il prend la tête du Detec et devient par conséquent ministre des médias.

Le 10 août 2023, l’UDC dépose 126 000 signatures pour son initiative. Peu après, Albert Rösti décide unilatéralement de réduire progressivement la redevance à 300 francs d’ici à 2029. Il exonère en outre 80% des entreprises, soit 5% de plus qu’auparavant.

Son objectif: contrebalancer l’initiative. Et cela fonctionne, alors que normalement, ce sont les contre-projets parlementaires que l'on mobilise dans ce genre de situations.

Bundesrat Albert Roesti, erscheint auf Bildschirmen im Regieraum des Schweizer Fernsehens SRF, an einer Medienkonferenz ueber die Eidgenoessische Volksinitiative "200 Franken sind genug! (SRG ...
Le conseiller fédéral Albert Rösti sur les écrans de la régie de SRF. Il donne une conférence de presse consacrée à l’initiative «200 francs, ça suffit! (initiative SSR)», le 8 novembre 2023.Image: KEYSTONE

La SSR doit ainsi à nouveau réduire la voilure en 2025. Elle ferme notamment sa rédaction scientifique, créée pendant la pandémie. Ces coupes interviennent alors que les acteurs privés Ringier, NZZ, Tamedia et CH Media (auquel appartient watson) suppriment eux aussi massivement des postes de journalistes.

Et après?

Le 8 mars, le peuple dira s’il souhaite allouer encore moins de moyens au service public. Pourtant, corrigée de l’inflation, la redevance est aujourd’hui à son plus bas niveau depuis 1990 (les 280 francs de l’époque équivalent à 397 francs actuels). Et la SSR est bien plus affaiblie qu’en 2007, année du lancement de Teleblocher.

Thomas Matter, Nationalrat, SVP-ZH beantwortet Fragen der Journalisten nach der Medienkonferenz des ueberparteilichen Ja-Komitees zur SRG-Halbierungsinitiative, fotografiert am Mittwoch, 14. Januar 20 ...
Le conseiller national UDC Thomas Matter s’engage activement en faveur de l’initiative. Investisseur dans les médias, il détenait 1% des actions de la NZZ, a racheté en 2002 l’éditeur Jean Frey (qui publiait alors la Weltwoche). Il a aussi participé à la création de la chaîne privée 3+ et exploite la chaîne YouTube In den Sümpfen von Bern.Image: keystone

Le conseiller fédéral, Albert Rösti fait aujourd'hui campagne pour le camp du non. Le comité d’initiative continue toutefois de le présenter comme membre sur son site.

Screenshot von der Website des SRG-Initiativkomittees, in dem SVP-Bundesrat Albert Rösti nach wie vor als Initiant geführt wird.
Capture d’écran du site du comité contre la SSR. Albert Rösti y figure encore parmi les initiants.Image: screenshot srg-intiative.ch

Ce plongeon dans le passé révèle une constante: aucune baisse de la redevance n’a conduit l’UDC à modifier ses revendications ni ses critiques envers la SSR. On peut en conclure que le parti entend poursuivre sur cette voie, quel que soit le verdict des urnes.

(Traduction et adaptation: Valentine Zenker)

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Video: watson
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