Voici l’origine de la guerre entre l’UDC et la SSR
100 francs de plus dans le porte-monnaie. C’est avec cet argument que l’UDC défend son initiative sur la SSR. La Suisse se prononcera le 8 mars sur une baisse de la redevance SSR à 200 francs et une exonération totale pour les entreprises.
Ce n’est pas la première offensive du parti contre le service public. Et peut-être pas la dernière. Pour comprendre pourquoi, il faut remonter vingt ans en arrière.
Blocher fixe le cap
Décembre 2007. Un véritable thriller politique se joue au Palais fédéral à Berne. Au centre de l’intrigue: l’homme qui a fait de l’UDC le premier parti du pays en trente ans: Christoph Blocher.
De nombreux parlementaires se plaignent de lui depuis longtemps déjà. A plusieurs reprises, le conseiller fédéral d'alors n'aurait ainsi pas respecté le principe de collégialité. Il aurait, en outre, mené une politique partisane. Peu avant le renouvellement intégral du Conseil fédéral, une alliance secrète se forme, de la gauche au centre. Le 12 décembre, Christoph Blocher n’est pas réélu au gouvernement.
Malgré cette défaite, il continue de tirer les ficelles au sein de sa formation. C'est désormais lui qui coordonne la stratégie et les campagnes.
En 2010, il élabore le programme 2011 - 2015. Il travaille avec le conseiller national UDC, Christoph Mörgeli, qui s'est distingué par ses chroniques dans le journal gratuit Metropole. Il écrira plus tard dans la Weltwoche de son collègue UDC, Roger Köppel.
L’objectif est clair: atteindre 30% des voix lors des prochaines élections fédérales. L'offensive a démarré. Contre les «étrangers criminels», contre l’Union européenne. Et contre la SSR.
Blocher réclame toute une série de changements dans le paysage médiatique national. Parmi eux: l’«interdiction pour la SSR de réaliser des sondages d’opinion lors des élections et votations», une «réduction drastique de l’offre de programmes de la SSR […] accompagnée d’une baisse des redevances». Il exige aussi la «fixation des redevances par l’Assemblée fédérale» plutôt que par le département fédéral de l’Environnement, des Transports, de l’Energie et de la Communication (Detec). La majorité parlementaire pourrait ainsi sanctionner plus facilement la SSR en cas de couverture jugée indésirable.
Ces revendications s’éclairent à la lumière du passé de Blocher. Dès les années 1980, il adhère au Hofer-Club, cercle de politiciens bourgeois accusant la SSR de «parti pris à gauche» et plaidant pour un contrôle accru de l’Etat sur ses programmes (à lire dans le deuxième volet de cette série). Parallèlement, Blocher commence à bâtir son propre empire médiatique. Il rachète des journaux locaux, notamment le Bündner Tagblatt en 1986. Peu avant son éviction du Conseil fédéral en 2007, il devient le premier et, à ce jour, le seul conseiller fédéral à disposer de sa propre émission: Teleblocher.
En 2010, sa tournée d’achats se poursuit: Blocher reprend la Basler Zeitung. Objectif affiché: créer un titre de presse à portée nationale, à l’image du Tages-Anzeiger ou de la NZZ.
Il n’y parviendra pas. L’UDC n’atteint pas non plus la barre des 30% en 2011. Mais le Zurichois réussit à fixer la ligne de sa formation en matière de politique des médias pour les quinze ans à venir. Dans le programme 2011-2015, on peut lire que:
«No Billag», né autour d’une bière
En novembre 2013, trois étudiants des Jeunes UDC et des Jeunes libéraux-radicaux se retrouvent autour d’une bière. Ils s’indignent contre Billag, l’entreprise chargée, à l'époque, d’encaisser la redevance radio et télévision. A leurs yeux, le système n’est plus adapté. Les ménages ne devraient payer que pour les contenus qu’ils consomment réellement. La SSR devrait fonctionner selon les règles du marché.
Un an plus tard, ils lancent l’initiative Oui à la suppression des redevances radio et télévision, rapidement rebaptisée «initiative No Billag».
Les conditions semblent favorables pour récolter suffisamment de signatures. Depuis les années 1990, la redevance n’a cessé d’augmenter. En 2015, elle atteint 451 francs par ménage. Dans le même temps, la SSR s’est fortement développée: nouvelles chaînes radio thématiques, deuxième et troisième chaînes de télévision. Dès les années 1990, elle investit également un terrain flou, celui des activités en ligne financées par la redevance.
Cette expansion suscite les critiques de l’UDC. Selon elle, internet, les radios thématiques et les programmes de divertissement devraient revenir aux acteurs privés. Mais No Billag divise le parti. En Suisse romande et dans les régions rurales notamment, de nombreux électeurs UDC consomment volontiers les programmes de la SSR.
La collecte de signatures débute difficilement, jusqu’à ce que la Gewerbezeitung (tirage: 140 000 exemplaires) et la Weltwoche (62 000) viennent prêter main-forte à grands coups de feuilles de signatures dans leurs éditions.
Ce soutien n’est pas désintéressé. La même année, le Conseil fédéral propose une réforme. Tous les ménages devraient désormais payer, au motif que smartphones et tablettes permettent à chacun de recevoir des contenus de la SSR. Les entreprises réalisant un chiffre d’affaires annuel supérieur à 500 000 francs seraient également assujetties. En contrepartie, la redevance serait abaissée à 365 francs par ménage.
L’UDC, le PLR, les Vert’libéraux et l’Union suisse des arts et métiers lancent un référendum. Au moment de la récolte des signatures pour No Billag, le pays est en pleine campagne sur la nouvelle loi sur la radio et la télévision (LRTV). La radicalité du texte pourrait attiser les débats – et inversement.
Le 14 juin 2015, le résultat est le plus serré de l’histoire des votations fédérales: 50,08% des votants acceptent la nouvelle LRTV. En décembre, la récolte de signatures pour l’initiative No Billag a abouti.
Les bots, Billag et Blocher
La votation sur l’initiative No Billag n’aura lieu qu’en mars 2018. Entre-temps, de l'eau coule sous les ponts à l'étranger.
En Allemagne, l’aile droite radicale prend le contrôle de l’AfD, qui entre pour la première fois au Bundestag. En Autriche, l’ÖVP forme une coalition avec le FPÖ, qui souhaite lui aussi supprimer la redevance pour le service public. En France, Marine Le Pen accède au second tour de la présidentielle. En Hongrie, Viktor Orban restreint de plus en plus les médias indépendants. Le Royaume-Uni quitte l’Union européenne. Aux Etats-Unis, Donald Trump est élu président et popularise la notion de «faits alternatifs». Le scandale Cambridge Analytica révèle l’exploitation de millions de données d’utilisateurs Facebook à des fins électorales.
En Suisse, en 2017, quatre groupes privés se partagent 35% de l’influence médiatique: Tamedia (17%), Ringier (7%), NZZ (6%), AZ Medien (5%). La SSR représente, elle, 41%.
Dans ce contexte, Christoph Blocher réorganise son empire. En 2017, il vend la Basler Zeitung à Tamedia. En échange, il obtient en échange le Tagblatt der Stadt Zürich ainsi que quatre journaux gratuits. Deux sont en Suisse romande Lausanne Cités et GHI, mais le propriétaire. Le fondateur de ces denriers décide d'exercer son droit de préemption et de racheter la totalité des actions détenues jusqu'ici par le groupe Tamedia. Blocher ne les aura pas.
En revanche, il rachète également l’éditeur Zehnder en Suisse orientale, portant à 25 le nombre de gratuits sous son contrôle. Leur indépendance rédactionnelle est garantie, promet-il d’abord. Mais en août 2018, 700 000 ménages recevront des éditions dans lesquelles le politicien apparaît à deux reprises. Une fois pour dénoncer les «juges étrangers» dans une interview sponsorisée, l'autre pour fustiger le «traité de soumission à l’UE» dans un article signé de sa main.
Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que l’UDC décide en 2018 de soutenir officiellement l’initiative No Billag de sa jeunesse, aux côtés notamment de l'UDF.
Tous les autres partis recommandent de rejeter le texte. L’organisation Operation Libero mène une contre-offensive. Selon une étude a posteriori de la Haute école spécialisée du nord-ouest de la Suisse, les deux camps ont utilisé des bots pour diffuser massivement leurs slogans sur Twitter.
En mars 2018, l’initiative est rejetée par 71,6% des votants. L’ampleur du refus surprend. La SSR pousse un ouf de soulagement . Mais le répit sera de courte durée.
Pendant la campagne déjà, l’UDC avait averti: en cas de rejet, elle reviendrait à la charge pour demander une division de moitié de la redevance. Une idée déjà défendue sous forme de contre-projet au Parlement, sans majorité toutefois.
Une baisse continue
L'entreprise Serafe reprend la perception de la redevance en 2019. La conseillère fédérale PDC d'alors, Doris Leuthard décide de plafonner les recettes de la SSR à 1,2 milliard de francs. Cela correspond à une baisse de 20% du budget et conduit à un vaste programme d’économies.
Précisément ce que l’UDC réclamait dans son programme 2011-2015. Mais cela ne lui suffit pas. En 2020, la pandémie de Covid-19 donne un nouvel élan au parti. Les théories du complot et la désinformation circulent massivement en ligne. La confiance envers l’Etat et les médias traditionnels s’effrite.
Dans ce contexte, la nouvelle baisse décidée par le Conseil fédéral en 2021 – de 365 à 335 francs – ne convainc pas. Pas plus que la réduction des tarifs pour 93% des entreprises assujetties.
Le 2 juin 2021, l’UDC annonce, par communiqué, vouloir agir «contre SRF, la chaîne militante rose-verte». En 2022, le parti lance la récolte de signatures pour l’initiative populaire 200 francs, ça suffit! (initiative SSR). Parmi les initiants figure le conseiller national bernois, Albert Rösti.
La même année, le Parlement l'élit justement au Conseil fédéral. Il prend la tête du Detec et devient par conséquent ministre des médias.
Le 10 août 2023, l’UDC dépose 126 000 signatures pour son initiative. Peu après, Albert Rösti décide unilatéralement de réduire progressivement la redevance à 300 francs d’ici à 2029. Il exonère en outre 80% des entreprises, soit 5% de plus qu’auparavant.
Son objectif: contrebalancer l’initiative. Et cela fonctionne, alors que normalement, ce sont les contre-projets parlementaires que l'on mobilise dans ce genre de situations.
La SSR doit ainsi à nouveau réduire la voilure en 2025. Elle ferme notamment sa rédaction scientifique, créée pendant la pandémie. Ces coupes interviennent alors que les acteurs privés Ringier, NZZ, Tamedia et CH Media (auquel appartient watson) suppriment eux aussi massivement des postes de journalistes.
Et après?
Le 8 mars, le peuple dira s’il souhaite allouer encore moins de moyens au service public. Pourtant, corrigée de l’inflation, la redevance est aujourd’hui à son plus bas niveau depuis 1990 (les 280 francs de l’époque équivalent à 397 francs actuels). Et la SSR est bien plus affaiblie qu’en 2007, année du lancement de Teleblocher.
Le conseiller fédéral, Albert Rösti fait aujourd'hui campagne pour le camp du non. Le comité d’initiative continue toutefois de le présenter comme membre sur son site.
Ce plongeon dans le passé révèle une constante: aucune baisse de la redevance n’a conduit l’UDC à modifier ses revendications ni ses critiques envers la SSR. On peut en conclure que le parti entend poursuivre sur cette voie, quel que soit le verdict des urnes.
(Traduction et adaptation: Valentine Zenker)
