La France peut sauver l'armée suisse
Lorsque des responsables étasuniens ont informé, début avril, plusieurs Etats européens de retards importants dans les livraisons d’armement, la frustration s’est répandue dans les capitales du continent. La Suisse, elle aussi, a reçu de mauvaises nouvelles à cette période.
Berne a ainsi d’abord appris que les livraisons des missiles Patriot PAC-2 GEM-T seraient retardées. Puis est tombé le véritable coup de massue: le coût des cinq systèmes Patriot de longue portée a doublé, passant de 2,3 à 4,6 milliards de francs. L’acquisition des Patriot tourne ainsi au véritable désastre.
Car le problème ne concerne pas seulement les finances, mais aussi, et surtout, la politique de sécurité. Pour comprendre l’enjeu, il faut rappeler qu’une défense aérienne moderne, telle que l’imagine le nouveau chef de l’armée Benedikt Roos avec son projet «Swiss Dome», inspiré du système israélien Dome de fer, repose sur une architecture en couches, comparable à un oignon, destinée à contrer les différentes menaces aériennes:
- Des systèmes anti-drones.
- Des systèmes de défense de courte portée (jusqu’à 15 kilomètres) contre les hélicoptères et les avions volant à basse altitude.
- Des systèmes de moyenne portée (50 à 100 kilomètres) contre les avions de combat, les grands drones et les missiles de croisière.
- Des systèmes de longue portée (100 à 400 kilomètres) contre les missiles balistiques et les missiles de croisière.
Mais le problème est le suivant: à l’exception d’un nouveau système anti-drones, la Suisse ne dispose d’aucune de ces couches de défense. Les systèmes allemands Iris-T de moyenne portée commandés par la Suisse ne devraient pas être livrés avant 2029 au plus tôt. Quant aux Patriot, qui devaient arriver dès 2026, ils ne seraient désormais livrés qu’entre 2032 et 2035. Si tant est qu’ils le soient un jour.
Cet état des lieux est préoccupant et le gouvernement est sous pression. Il devra déjà trancher en juin une question fondamentale: faut-il sortir des contrats Patriot? Ou poursuivre le programme Patriot tout en achetant parallèlement un système européen supplémentaire de défense aérienne longue portée? Troisième option: continuer comme jusqu’ici, sans changement majeur.
Mais le Conseil fédéral ne peut plus se permettre de ne rien faire. Depuis 2022, année de l’achat des systèmes Patriot, la situation stratégique de la Suisse s’est dégradée à une vitesse que peu imaginaient possible. Et les guerres en Ukraine et en Iran ont transformé les systèmes Patriot en ressource rare. Pour les Etats-Unis, la Suisse est devenue un client d’armement totalement secondaire: elle figure au 15ᵉ rang sur 17 dans une liste interne américaine. A cela s’ajoute une détérioration générale des relations entre Berne et Washington. Les Etats-Unis ne sont plus un partenaire fiable.
S'il est vrai que le Patriot, aux côtés des systèmes israéliens Flêche et Fronde de David, compte parmi les systèmes de défense les plus performants et les plus éprouvés du monde occidental... mais à quoi sert le meilleur système du monde si l’on ne peut pas l’obtenir?
La Suisse ferait donc bien de se préparer à une rupture avec Patriot. Dans un premier temps, elle devrait adopter une stratégie à deux voies: maintenir la commande actuelle tout en évaluant un système européen complémentaire. Avec la possibilité claire d’en faire, à terme, son système principal. Dans ce contexte et pour une mission similaire, seul le système français Samp/T New Generation semble entrer en ligne de compte.
Il s’agit d’une évolution de l’ancien système qui avait perdu, lors de l’évaluation de 2019-2020, face au Patriot. Mais aujourd’hui, le Samp/T New Generation est vu comme «l’alternative européenne aux Patriot américains», écrit la Frankfurter Allgemeine Zeitung.
L’Office fédéral de l’armement Armasuisse a également sollicité des fabricants allemands, israéliens et sud-coréens. Mais leurs solutions semblent peu crédibles: soit parce qu’elles restent trop dépendantes des Etats-Unis (Israël), soit parce qu’elles sont insuffisamment développées (Allemagne), soit parce qu’elles ne disposent pas de partenaire européen (Corée du Sud).
Pourquoi la Suisse regarde-t-elle uniquement vers les Etats-Unis, alors que la France pourrait livrer plus rapidement, à moindre coût et avec davantage de fiabilité? Ces dernières décennies, les tensions n’ont pas manqué entre Paris et Berne, notamment lorsque la Suisse avait choisi les F/A-18 plutôt que les Mirage 2000, puis envisagé le Gripen au lieu du Rafale.
Mais ces querelles paraissent désormais bien dérisoires au regard de la situation géopolitique actuelle. La Suisse ne doit pas oublier une chose: pour la France, l’absence de défense aérienne suisse constitue un véritable problème stratégique sur son flanc oriental. (trad. hun)
