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Crans-Montana

Pourquoi Crans-Montana aura besoin d’un bouc émissaire

Comment une communauté se relève-t-elle d’une telle catastrophe? Alors que les réponses manquent encore à Crans-Montana, l’anthropologue Fanny Parise tente pour watson de mettre des mots sur l’angoiss ...
Comment une communauté se relève-t-elle d’une telle catastrophe? Alors que les réponses manquent encore à Crans-Montana, l’anthropologue Fanny Parise tente pour watson de mettre des mots sur l’angoisse, la douleur, la colère, la mort: «Ce type de drame s’inscrit dans la mémoire collective, redéfinit des dates, des rites, des silences». images: dr, keystone, getty

«Crans-Montana aura sans doute besoin d’un bouc émissaire»

Alors que l’enquête continue à Crans-Montana, que l’identification des victimes est difficile, des centaines de familles sont plongées dans une angoisse insoutenable. Comment une communauté gère-t-elle un tel drame, surtout quand les réponses manquent? On en parle avec l’anthropologue Fanny Parise.
03.01.2026, 11:5103.01.2026, 11:51

Depuis cette terrible nuit de la Saint-Sylvestre à Crans-Montana, de nombreux proches sont encore dans l’attente de savoir si leur enfant, leur copain, leur sœur fait partie des personnes décédées ou gravement blessées. Des avis de recherche sont postés sur les réseaux sociaux, des groupes de soutien sont créés. Comment l’être humain gère-t-il ce type d’attente que l’on imagine insoutenable?
Fanny Parise: Il faut commencer par cette attente, parce qu’elle est souvent reléguée au second plan, alors qu’elle constitue, en soi, une violence majeure. Attendre de savoir si son enfant est vivant, blessé ou mort, c’est être placé dans un entre-deux radical. Arnold Van Gennep parlait de rites de passage, Victor Turner de liminalité.

C’est un flottement qui paraît interminable...
Oui. Nous sommes face à une liminalité sans rituel, sans seuil, sans cadre collectif stabilisant. Les parents ne peuvent ni faire leur deuil ni se rassurer. Ils oscillent en permanence. Cette oscillation épuise. Elle pousse à guetter les listes, les appels, les rumeurs, à s’accrocher à des indices minuscules.

«Les avis de recherche, les groupes Facebook, les messages qui circulent ne sont pas seulement des outils pratiques: ils deviennent des dispositifs de survie psychique, des manières de tenir dans l’attente»

On retrouve exactement les mêmes mécanismes dans les crashs d’avion ou les grandes disparitions collectives: ce qui est insupportable, ce n’est pas uniquement la mort possible, c’est l’impossibilité de nommer, de situer, de clore.

Crans-Montana va devoir trouver la force de se relever, de panser les plaies, de trouver des explications, voire des coupables. Quels sont les étapes et les mécanismes en action?
Lorsqu’un drame de cette ampleur survient, il ne touche jamais seulement des individus. Il affecte un collectif tout entier. On observe généralement plusieurs mouvements, qui s’entremêlent plus qu’ils ne se succèdent. Il y a d’abord la sidération: les mots manquent, le temps semble figé. Puis très vite, la communauté entre dans une quête de sens. Que s’est-il passé? Comment est-ce possible? Pourquoi ici? Les récits émergent avant même que les faits soient établis.

Une communauté a donc tendance à verser dans l’irrationnel à défaut de pouvoir compter sur des réponses concrètes?
Contrairement à ce que l’on croit souvent, ce n’est pas une dérive irrationnelle, mais une nécessité anthropologique: une société ne peut pas rester durablement face à un événement brut. Vient ensuite la question des responsabilités, voire des coupables. Même lorsque la catastrophe est qualifiée d’accident, la communauté cherche des défaillances, des fautes, des manquements. Il ne s’agit pas seulement de justice au sens juridique, mais de réparer symboliquement un ordre du monde qui s’est effondré.

Cette catastrophe ne s’est pas déroulée dans une grande ville, mais dans une station d’altitude. On considère bien souvent la montagne comme une communauté. En quoi cette configuration particulière modifie-t-elle la perception du drame?
Le fait que cela se produise à Crans-Montana est déterminant.

«Une station de montagne est souvent perçue comme un espace protecteur, presque familial, où l’on se sent à l’abri»

Dans ce type de configuration, la frontière entre victimes, proches, témoins et habitants est extrêmement poreuse. Tout le monde est potentiellement concerné. Le drame devient immédiatement incarné. Il n’est pas lointain, il est raconté par des visages connus, des prénoms, des trajectoires familières.

De quoi renforcer la solidarité?
Oui, cela renforce la solidarité, mais rend aussi la mise à distance beaucoup plus difficile. L’événement atteint l’identité même du lieu, et pas seulement sa population.

On imagine également que la symbolique du Nouvel An, une période destinée à la famille, à la fête, à l’espoir et à l’avenir, risque de graver encore davantage l’horreur dans l’inconscient collectif.
Le moment où survient la catastrophe compte énormément. Le 31 décembre est un temps de passage, de projection, de promesse. Lorsqu’un drame éclate à cet instant précis, il fracture violemment le récit collectif du renouveau. Anthropologiquement, ces dates deviennent des points d’ancrage mémoriels.

«ll est très probable que, pour longtemps, chaque 31 décembre à Crans-Montana soit traversé par une mémoire silencieuse, même lorsque la fête reprendra. On ne sort pas indemne d’un tel renversement symbolique. On apprend à vivre avec»

Est-ce que le sentiment d’injustice est encore plus grand lorsque les victimes sont majoritairement des jeunes?
Cela renforce considérablement la violence symbolique du drame. Robert Hertz parlait de la mort comme d’un désordre social. La mort des jeunes constitue un désordre radical, parce qu’elle inverse l’ordre attendu des générations. Elle touche l’avenir même de la communauté. Elle rend l’acceptation presque impossible et installe un sentiment d’injustice durable, souvent accompagné de colère et d’incompréhension.

Tous les drames ne se ressemblent pas. Un incendie, ce n’est pas un accident de la route, un crash d’avion, ni même un attentat. Le feu abrite-t-il une symbolique particulière dans une catastrophe comme celle de Crans-Montana?
Le feu n’est jamais une catastrophe neutre. Il est totalisant. Il détruit, il efface, il rend les corps difficiles à identifier. Il laisse peu de formes stables auxquelles s’accrocher. Dans de nombreuses cultures, le feu est à la fois purificateur et très angoissant.

«Ici, le feu agit comme une violence archaïque: il brouille les frontières entre lieux, objets et personnes. Il complique le travail de deuil parce qu’il rend la mort elle-même difficile à saisir, à nommer, à ritualiser»

En marge de l’enquête, qui vient seulement de démarrer, va-t-on tous se mettre à chercher un bouc émissaire?
Même si le drame est, à ce stade, qualifié d’accident, la communauté aura très probablement besoin de désigner des responsabilités symboliques.

«L’anthropologue René Girard a bien montré que la recherche d’un bouc émissaire n’est pas un réflexe archaïque, mais un mécanisme social de régulation de la violence»

Comme dans l’affaire du petit Emile, le bouc émissaire n’est pas nécessairement une personne: il peut être une institution, une norme de sécurité, une organisation, parfois même une abstraction. Ce mécanisme ne vise pas seulement à accuser, mais à rendre l’événement supportable. Sans mise en récit, la violence reste brute, ingérable.

La station de Crans-Montana sera-t-elle marquée à vie par cette terrible épreuve?
Je ne dirais pas que Crans-Montana ou la Suisse seront «marquées à vie» au sens d’une blessure figée. Mais elles seront durablement transformées. Ce type de drame s’inscrit dans la mémoire collective, redéfinit des dates, des rites, des silences. Ce qui permet, à long terme, de se relever, ce n’est ni l’oubli, ni la seule désignation de coupables, mais la capacité à ritualiser, à raconter et à transmettre une mémoire partageable. Une mémoire qui permet de continuer à vivre sans nier ce qui a eu lieu.

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