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Economie

Voici comment le monde retourne les armes de Trump contre lui

Un geste de triomphe, même si son pouvoir s'effrite: le président américain Donald Trump.
Un geste de triomphe, même si son pouvoir s'effrite: le président américain Donald Trump.Image: Alex Brandon / AP
Analyse

L'Iran a retourné l'«arme» favorite des Etats-Unis contre Trump

Les Etats-Unis ont transformé les interdépendances mondiales en armes. Mais d’autres puissances ripostent désormais avec les mêmes leviers.
20.04.2026, 16:5620.04.2026, 16:56
Niklaus Vontobel

C'est toujours la même logique qui régit des conflits en apparence radicalement différents. La guerre chaotique de Trump contre l'Iran. Sa guerre commerciale, tout aussi chaotique. L'attaque de Vladimir Poutine contre l'Ukraine. La liste des exemples remonte jusqu'à la destruction du secret bancaire suisse par les Etats-Unis. Tout a commencé le 11 septembre 2001 avec les attentats terroristes d'Oussama ben Laden contre le World Trade Center à New York.

Avec le recul, les Etats-Unis ont reconnu qu'ils auraient pu déjouer ces attaques, comme le décrivent deux professeurs américains dans leur ouvrage Underground Empire. Pour cela, ils auraient dû faire ce qu'ils n'osaient pas encore faire avant le 11 septembre, mais que Trump fait aujourd'hui presque sans retenue: transformer des réseaux mondiaux, comme le commerce ou les systèmes de paiement, en armes.

Un redoutable moyen de dissuasion

Le réseau en question à l'époque était le système de communication Swift, une sorte de service postal par lequel les banques du monde entier communiquent entre elles et règlent leurs paiements. En surveillant ce réseau, les Etats-Unis auraient pu suivre les flux financiers d'Oussama ben Laden, détecter ses plans et les déjouer.

Ils ne l'ont pas fait avant le 11 septembre, par crainte de détruire la confiance du public dans le système financier mondial, comme l'indique l'ouvrage. En revanche, après le 11 septembre, ils ont fait du système Swift un «serviteur omniscient».

Les Etats-Unis ont ainsi pu surveiller le système financier mondial. Ils pouvaient détecter quand une entreprise ou un particulier faisait quelque chose qui leur déplaisait. Mais ils n'avaient pas encore la capacité de les sanctionner. C’est le système de compensation en dollars qui leur a conféré cette capacité. En effet, 90% du commerce mondial transite par cette monnaie. Ainsi, pratiquement tout paiement doit, en fin de compte, être traité ou «compensé» par des banques américaines.

En substance, lorsque les Etats-Unis ordonnaient à leurs banques d'exclure une structure étrangère de ce système, celle-ci n'était pas seulement hors jeu sur le marché américain, elle se trouvait purement et simplement exclue du commerce mondial. Via le système de compensation en dollars, les Etats-Unis ont pu exercer un pouvoir sur les banques étrangères. Par leur intermédiaire, ils pouvaient également exclure des individus du système financier mondial. Les Etats-Unis disposaient dès lors d'un serviteur qui n'était pas seulement «omniscient», mais capable de brandir une arme redoutable.

Celle-ci s'abattit sur la Suisse en 2008. A l'époque, des données bancaires suisses parvinrent à des autorités étrangères, révélant comment les banques helvétiques aidaient leurs clients allemands ou américains à frauder le fisc. Le conseiller fédéral Hans Rudolf Merz (PLR) s'était encore moqué en affirmant que les Etats-Unis se casseraient les dents sur le secret bancaire suisse. Mais le président américain Barack Obama avait une réponse.

Une défaite mémorable pour la Suisse

Obama n'attaqua pas d'emblée l'Etat suisse, mais s'en prit directement à la grande banque UBS, comme le décrivit bien des années plus tard le professeur d'économie bâlois Yvan Lengwiler dans une contribution à la revue économique Die Volkswirtschaft. Les Etats-Unis engagèrent des poursuites pénales contre UBS. Lengwiler se souvient:

«Il était clair que, si elle était condamnée, l'UBS, établissement d'importance systémique, serait considérée comme une organisation criminelle et n'aurait plus de base économique raisonnable aux Etats-Unis. La menace pesant sur le règlement en dollars était particulièrement lourde de conséquences.»

Le secret bancaire devint alors de l'histoire ancienne. La simple menace avait suffi.

Pour la Suisse, ce fut une défaite douloureuse; pour les Etats-Unis, une démonstration de puissance. Ils avaient montré au monde un mécanisme que les chercheurs allaient plus tard appeler «Weaponized Interdependence», l'interdépendance transformée en arme, en français.

Ces interdépendances se forment lorsque des pays coopèrent et intègrent leurs économies. Naissent ainsi des réseaux mondiaux, dans le commerce, l'énergie ou les systèmes de paiement. Les marchandises sont transportées par la mer ou par les airs, les données circulent dans des réseaux de câbles souterrains. Tout le monde en profite, en principe. Tout le monde s'enrichit.

Ces interdépendances deviennent des armes lorsque certains pays peuvent actionner des leviers à des points précis de ces réseaux, étendant ainsi leur pouvoir sur les pays qui y participent. En anglais, ces points névralgiques sont appelés «choke points».

Avant Trump, les Etats-Unis faisaient encore un usage relativement mesuré de ce pouvoir. Ils craignaient que d'autres pays ne ripostent. Leurs adversaires géopolitiques, notamment, chercheraient des moyens de se prémunir de ces points de pression.

De la coopération à la soumission

Trump, lui, n'a pas ces scrupules. Mais il n'a pas eu recours au règlement en dollars comme «choke point»: c'est le marché américain qu'il a choisi. Le message adressé au monde est le suivant: faites ce que je veux, sinon je vous exclus du marché américain (ou je vous y complique la vie avec des droits de douane). En ce sens, Trump s'était déchaîné sans retenue lors du «Liberation Day» du 2 avril.

Mais le monde a percé le jeu de Trump, et riposte. Le Premier ministre canadien, Mark Carney, a averti:

«Les grandes puissances utilisent de plus en plus l'intégration économique comme une arme, les droits de douane comme levier de pression et l'infrastructure financière comme instrument de coercition.»

Carney a appelé à reconnaître ce nouveau monde:

«On ne peut pas vivre dans l'illusion du bénéfice mutuel par l'intégration lorsque celle-ci mène à la soumission»

De plus en plus, d'autres pays transforment eux aussi les interdépendances mutuelles en armes.

La Chine joue ce même jeu avec une efficacité particulièrement redoutable en matière de terres rares. Là encore, il s'agit en réalité d'une relation normale entre fabricant et client. Mais, lorsque la Chine a cessé d'approvisionner les Etats-Unis en terres rares, il est apparu clairement que le client américain avait davantage besoin de ces matières que le fabricant chinois n'avait besoin de son client. L'économie américaine a protesté, et Trump a fini par capituler, en baissant à nouveau ses droits de douane sur les marchandises chinoises. La Chine avait ainsi réussi à battre les Etats-Unis avec leurs propres armes.

Ce fut une défaite humiliante, mais la situation risque d'être encore plus embarrassante pour Trump dans la guerre contre l'Iran. Ce dernier a démontré qu'une puissance de troisième rang, dotée d'une armée dérisoire comparée à celle des Etats-Unis, peut, elle aussi, transformer l'intégration économique en arme et la retourner contre les Américains.

Le détroit d'Ormuz, que l'Iran bloque désormais avec succès, est lui aussi un «choke point», au même titre que le règlement en dollars, le marché américain ou les terres rares chinoises. Tout comme Trump menace autrui d'exclusion du marché américain, l'Iran peut en faire autant avec le détroit d'Ormuz: faites ce que nous voulons, ou nous bloquons 20% de l'offre pétrolière mondiale.

Le Wall Street Journal titrait alors:

«Par son contrôle du détroit d'Ormuz, l'Iran rejoint les Etats-Unis et la Chine dans la liste des pays qui utilisent les choke points comme armes.»

Un jeu dangereux qui pourrait se démocratiser

Cette tendance que les Etats-Unis ont créée, et dont ils ne pourront probablement plus se débarrasser, pourrait, bientôt, se déchaîner bien davantage encore contre eux.

Car, à la façon des Etats-Unis, de la Chine et de l'Iran, de nombreux autres pays peuvent employer les mêmes méthodes, écrit l'économiste Paul Krugman sur la plateforme Substack. Sans Taïwan, le monde n'aurait pas assez de semi-conducteurs; sans la Corée du Sud, pas assez de puces mémoire; sans l'Inde, pas assez de produits pharmaceutiques, vaccins compris.

Aujourd'hui, des dizaines de pays sont économiquement si interdépendants et produisent ensemble de manière si complexe «qu'il y a des choke points partout où l'on regarde».

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