Il esquivait les snipers et préside aujourd’hui Sandoz
Gilbert Ghostine prend une gorgée de thé et se lance spontanément, avec son optimisme inébranlable. L'économie mondiale? Résiliente malgré toutes les turbulences. L'inflation? En recul dans de nombreuses régions. L'état du monde? Difficile, mais avec de nombreuses évolutions positives.
Le président du géant bâlois des génériques, Sandoz, se montre confiant et imperturbable en ce jour de février. Nous l'avons rencontré avant l'éclatement de la guerre en Iran.
Gilbert Ghostine reste serein, malgré la menace d'une bulle de l'IA, le chaos douanier et la résurgence de certains conflits. «Je ne fais pas abstraction de ces problèmes. Mais nous ne devons pas nous laisser abattre par ce bruit de fond négatif», dit-il. «Il y a aussi de bonnes nouvelles: une diminution de la pauvreté ou une espérance de vie nettement plus longue.»
Une jeunesse marquée par la guerre
Le regard que porte Ghostine sur le monde s'inspire directement de son parcours. C'est pendant la guerre du Liban, au milieu des explosions, des tirs de snipers et des décombres, qu'il a appris la leçon la plus importante de sa vie. Cet «Armageddon», comme il dit, l'a alors poussé à faire un choix: allait-il se laisser entraîner dans le tourbillon de la destruction et accepter son destin? Ou allait-il, malgré tout, essayer de voir le positif et saisir sa chance? Il a choisi la seconde option.
Ghostine grandit à Beyrouth avec un frère et une sœur. Son père gère des salles de cinéma et des magasins de disques, sa mère est issue d’un milieu aisé. Il a 15 ans en avril 1975, lorsqu'éclate le conflit entre groupes politiques et religieux éclate au Liban.
Ghostine se souvient qu’il était en voiture avec ses parents lorsqu’ils ont appris la nouvelle du déclenchement de la guerre. Il a compris, à l'expression de son père, que leur vie allait changer du jour au lendemain. Et c’est exactement ce qui s’est passé. La maison familiale, située à 200 mètres de la ligne de front, a été bombardée. Son père a tout perdu, et la famille s’est retrouvée sans rien.
Malgré tout, Ghostine peut faire des études de marketing à l’université Saint-Joseph de Beyrouth. Pour la famille, l’éducation est la clé de l’ascension sociale. Mais il est impossible de mener une vie universitaire insouciante dans cette ville en proie aux combats. Pour se rendre sur le campus, Ghostine doit esquiver les tirs des snipers et choisir l’itinéraire le moins risqué possible. C’est ainsi qu’il apprend une autre leçon essentielle: il est vital de savoir prendre des décisions rapidement, même dans l’incertitude.
Ces deux traits de caractère, l’optimisme et la capacité à prendre des décisions, façonnent aujourd’hui la conception du leadership de Gilbert Ghostine. Ils expliquent également pourquoi cet homme de 65 ans a une grande confiance en ses capacités. Depuis 2023, il est président du conseil d’administration du groupe bâlois Sandoz, leader des médicaments génériques. Par ailleurs, il siège aux conseils d’administration du groupe agroalimentaire français Danone et de la chaîne hôtelière de luxe Four Seasons. Le 26 mars, le groupe suisse de l’inspection et de la certification SGS proposera la candidature de Ghostine au poste de président du conseil d’administration.
Des débuts professionnels en Afrique
A la fin de ses études, Ghostine n'aurait jamais imaginé qu'il vivrait un jour en Suisse et occuperait des postes prestigieux au sein de grandes entreprises. «Je ne me suis jamais fixé de grand plan de carrière. J'ai avancé pas à pas.» Bien sûr, il y a eu aussi une bonne dose de chance, dit-il, tout en nuançant:
En 1986, après avoir obtenu son diplôme en marketing, il part avec sa femme qu’il a rencontrée pendant ses études, pour l’ancien Zaïre, aujourd’hui République démocratique du Congo. Il y travaille pour une entreprise de construction libanaise. Il retourne ensuite au Moyen-Orient et décroche un poste chez Diageo, un fabricant de spiritueux présent dans le monde entier. Le groupe possède de nombreuses marques, dont Johnnie Walker, Guinness ou Baileys.
Lorsque l’entreprise lui propose un poste aux Etats-Unis, il accepte, bien que ses amis lui déconseillent de partir. La vie au Moyen-Orient est agréable, la guerre civile libanaise est terminée, sa famille vit là-bas et il ne paie pratiquement pas d’impôts. Mais Ghostine ne les écoute pas. «Je dois régulièrement sortir de ma zone de confort», dit-il. « Sinon, je me repose sur mes acquis et ce n'est pas bon du tout.»
Un fil rouge
Ghostine travaille pour Diageo pendant 21 ans, sur presque tous les continents. En 2014, c'est la Suisse qui l'appelle: le fabricant genevois de parfums Firmenich le nomme au poste de PDG, le premier à ne pas être issu de la famille fondatrice. Ghostine s'installe alors à Genève, sa ville d'adoption actuelle, et reste chez Firmenich pendant une dizaine d'années.
L'homme reste déterminé à s'aventurer hors de sa zone de confort. C'est pourquoi il est convaincu d'avoir encore la capacité de s'investir pour le groupe SGS, en plus de ses fonctions chez Sandoz, Danone et Four Seasons. Il fait le calcul: un mandat au conseil d'administration correspond grosso modo à une charge de travail de 10%. Une présidence, c'est 25%. Son agenda est donc loin d'être rempli.
A première vue, les spiritueux, les parfums et les médicaments génériques n’ont pas grand-chose en commun. Mais du point de vue de Ghostine, il existe un «fil rouge» qui relie les étapes de sa carrière: les trois entreprises pour lesquelles il a travaillé ont une longue histoire. Sandoz a été fondée 1886, Firmenich en 1895, et les marques de Diageo telles que Johnnie Walker sont tout aussi anciennes. SGS s’inscrit également dans cette tendance: cette société genevoise de contrôle des marchandises a été fondée en 1878.
Ces entreprises de tradition intéressent particulièrement l’expert en marketing qu'est Ghostine en raison de leur réputation. En effet, dit-il:
Cette réflexion n’est pas de lui. C’est son père qui la lui a répétée à maintes reprises. «J’avais 14 ans à l’époque – et je n'ai jamais oublié.»
Ce n’est donc pas un hasard si, sous la houlette de Ghostine, Sandoz met à nouveau en avant ses origines et la «Suissitude», appréciée dans le monde entier. Sur ses affiches publicitaires, le groupe met l’accent sur ses racines suisses et arbore fièrement la croix blanche sur fond rouge.
La renaissance de Sandoz
Cette stratégie se veut une rupture avec l’ancienne société mère Novartis, qui a cédé Sandoz en 2023. Le groupe Novartis, sous la direction de Vas Narasimhan, est régulièrement soupçonné de mépriser la Suisse. Ses détracteurs l'accusent de ne s'intéresser qu’au marché américain, et de délaisser Bâle et la Suisse.
Ghostine, quant à lui, ne se lasse pas de vanter les mérites du site bâlois. Et il se montre proche des gens. Cela s’est vu lors de la première assemblée générale de Sandoz il y a deux ans. A la Halle Saint-Jacques de Bâle, il a accueilli personnellement de nombreux petits actionnaires. Mais à ce moment-là, beaucoup ne savaient pas encore qu’ils serraient la main du président du conseil d’administration. Ghostine a donc été accueilli par des regards perplexes.
«J’ai un tempérament méditerranéen. J’aime les gens», explique Ghostine. Les actionnaires le lui rendent bien: sous sa direction, Sandoz a fait une entrée fulgurante en bourse. Depuis octobre 2023, la valeur des actions Sandoz a plus que doublé.
Genève un jour, en Suisse toujours
Aujourd’hui, Gilbert Ghostine a 65 ans. Quand prendra-t-il sa retraite? A cette question, lui qui se livre habituellement avec franchise, il répond en se réfugiant derrière un langage de manager. «Je ne vois pas cela comme un travail, mais comme une façon de rendre la pareille», dit-il. «Ce qui est bien avec les conseils d’administration suisses, c’est que les actionnaires peuvent renouveler le conseil chaque année. Cela signifie que je peux me représenter chaque année – ou pas.»
Il se voit bien continuer encore quelques années. Sandoz, comme de nombreuses entreprises, a fixé une limite d’âge: il devra quitter ses fonctions au plus tard à 70 ans. Il ne souhaite pas accepter de nouveaux mandats par la suite et se réjouit d’avoir plus de temps à consacrer à ses cinq petits-enfants. Et pour une fois, s’agissant de sa ville d’adoption, Genève, il ne compte pas sortir de sa zone de confort. Il y vit avec sa femme depuis déjà 12 ans, et entend bien y passer ses vieux jours.
Il devrait bientôt devenir citoyen genevois. Et donc Suisse. «Je suis très fier de devenir citoyen de ce pays.» La procédure de naturalisation est en cours. Sur ce point aussi, Ghostine est confiant. (trad.: mrs)
