Suisse
Economie

Energie: voici ce que pense le patron d’Axpo du nucléaire suisse

Le Conseil f
La centrale nucléaire de Leibstadt, dans le canton d'Argovie.Keystone

De nouvelles centrales nucléaires en Suisse? Le boss d'Axpo a un autre plan

A la tête d’Axpo depuis dix ans, Thomas Sieber a vu défiler crises et pénuries. Il estime aujourd’hui que la Suisse arrive à un tournant énergétique.
14.05.2026, 18:5514.05.2026, 18:55
Benjamin Rosch
Benjamin Rosch
Florence Vuichard

Thomas Sieber a dirigé pendant dix ans le plus grand groupe énergétique suisse. Fin mai, il quittera ses fonctions de président du conseil d'administration d'Axpo. «Sur le plan opérationnel, nous sommes sur la bonne voie», dit-il, «et les trois dernières années ont été les meilleures de nos plus de 100 ans d'existence.»

Sur le plan de l'approvisionnement en électricité en Suisse, le bilan est plus mitigé. Les responsables politiques et le secteur ne parviennent pas à s'entendre sur l'avenir de la sécurité énergétique à moyen terme. Ils préfèrent s'affronter sur la question des centrales nucléaires.

La guerre en Iran fait grimper les prix de l’énergie. Enregistrez-vous à nouveau des records de chiffre d’affaires, de bénéfices et de primes?
Thomas Sieber: Les prix de l’électricité fluctuent, du fait de l’incertitude qui règne autour du détroit d’Ormuz et d’autres événements géopolitiques. Cela n’a pas d’impact immédiat sur Axpo. Nous avons sécurisé notre production d’électricité sur plusieurs années afin de protéger nos clients contre les variations de prix.

Il n’y a pas de perturbations, comme lors de la guerre en Ukraine. Comment l’expliquez-vous?
C’était une situation tout à fait différente. A l’époque, nous avons assisté à des perturbations comme on en avait rarement vu auparavant. L’Europe était alors fortement dépendante du gaz russe, ce qui a entraîné une hausse massive du prix du gaz et, par conséquent, de l’électricité. Heureusement, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Actuellement, les prix fluctuent d’un jour à l’autre en fonction des décisions ou des déclarations politiques. Ces deux situations ne sont pas comparables.

«A moyen terme, les prix devraient plutôt baisser»
Thomas Sieber a présidé le conseil d'administration d'Axpo pendant dix ans.
Thomas Sieber a présidé le conseil d'administration d'Axpo pendant dix ans.Image: Alex Spichale

Pourquoi?
Plusieurs facteurs entrent en jeu. A l’échelle mondiale, les énergies renouvelables sont de plus en plus présentes dans le réseau, ce qui a tendance à faire baisser les prix. Début mai, nous avons même constaté l’apparition de prix négatifs très importants, pouvant atteindre 800 euros (730 francs) par mégawattheure.

On lit partout que l’on va vers une pénurie d’énergie. De plus, avec les nouveaux centres de données destinés à l’intelligence artificielle, les besoins en énergie vont continuer d’augmenter. Cela laisserait plutôt présager une hausse des prix.
Je préfère m’abstenir de faire des prévisions sur les prix. Notre branche s’est souvent trompée dans ses prévisions sur les prix de l’énergie.

Non seulement la branche s’est souvent trompée, mais elle change régulièrement d’avis: actuellement, les centrales nucléaires sont de nouveau à la mode.
Les préférences technologiques dépendent essentiellement de la politique. Nous avons toujours suivi une approche ouverte à toutes les technologies et n’en avons jamais exclu aucune.

Mais vous avez donné un nouvel élan au débat sur le nucléaire avec vos «Energy Reports», qui montrent qu'il est possible de financer la construction d'une nouvelle centrale nucléaire.
Nos analyses nous ont permis de dresser un état des lieux factuel. La question centrale était la suivante: comment la Suisse peut-elle garantir un approvisionnement suffisant en électricité en hiver et assurer la sécurité d'approvisionnement d'ici 2050? L'ensemble a été délibérément abordé sans privilégier aucune technologie particulière.

Qu'en retenez-vous?
Le principal enseignement est le suivant: il est possible de fournir suffisamment d'électricité en hiver, mais la Suisse doit agir maintenant. Nous avons présenté deux scénarios, qui reposent tous deux sur l'hydroélectricité. Le premier scénario combine l'hydroélectricité, les énergies renouvelables et les centrales à gaz. Le second associe l'hydroélectricité et les énergies renouvelables, plus deux centrales nucléaires.

Quel scénario privilégiez-vous?
Pour nous, le modèle combinant hydroélectricité, énergies renouvelables et gaz est prioritaire.

Le gaz n’est pas très écologique.
Les centrales à gaz présentent de grands avantages: elles sont facilement modulables, peuvent être construites relativement rapidement, nécessitent moins de subventions et apportent de la flexibilité au réseau.

«Les centrales à gaz complètent bien les énergies renouvelables et l’hydroélectricité»

Concrètement, de combien de centrales à gaz a-t-on besoin?
Cela dépend fortement du développement des énergies renouvelables. Les besoins réels dépendront du bouquet énergétique des prochaines années. Dans notre scénario, nous tablons sur 3 à 4 centrales à gaz.

Des télécoms à l'électricité
Originaire de Glaris, Thomas Sieber, 64 ans, a débuté sa carrière chez HP et Fujitsu Siemens après des études de gestion d'entreprise à l'université de Saint-Gall (HSG), avant de prendre la direction puis la présidence d'Orange, prédécesseur de Salt, en 2009. Au printemps 2016, il passe des télécommunications à l'électricité et devient président d'Axpo. Il se retire aujourd’hui après dix ans à ce poste. Thomas Sieber est marié, père de deux fils adultes et réside à Stäfa, au bord du lac de Zurich.
infobox image
Thomas Sieber, patron d'Axpo depuis 2016.Image: sda

Ce scénario prévoit également un allongement de l'exploitation des centrales nucléaires existantes, ce qui nécessite des mises à niveau, probablement aux frais du contribuable.
Oui, nous avons également défini des mesures que nous estimons judicieuses dans tous les cas. Il s'agit tout d'abord de prolonger l'exploitation des centrales nucléaires existantes. Cela nous donne le temps de développer d'autres moyens de production et constitue, d'un point de vue économique, l'option la plus rentable pour l'approvisionnement en électricité en hiver au cours des prochaines années, voire des prochaines décennies. Deuxièmement, les subventions devraient être davantage axées sur l’électricité hivernale plutôt que sur la production estivale; troisièmement, il faut faire progresser le développement de l’énergie éolienne.

«Et quatrièmement, il faut créer les conditions nécessaires pour pouvoir construire des centrales à gaz si besoin, et cela nécessite des adaptations législatives. La principale mesure reste toutefois la prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires existantes.»

Il s’agit avant tout des sites de Gösgen (SO) et de Leibstadt (AG).
Exactement. Nous parlons, pour ces centrales, de durées d’exploitation pouvant aller jusqu’à 80 ans. Nous sommes toutefois sur une trajectoire critique: pour Gösgen, nous devons décider d’ici 2029 si l’exploitation se poursuivra ou si la centrale sera mise hors service comme prévu.

A Gösgen, vous n’êtes qu’actionnaire minoritaire. C’est Alpiq qui est responsable de la production. Etes-vous fâché qu’il n’y ait pas d’avancées?
Nous avons fait notre travail à Beznau. Nous y avons mené des études approfondies et sommes en mesure de prolonger la durée de vie de quelques années. A Gösgen, c’est Alpiq qui mène la danse. Les travaux nécessaires sont en cours.

Vous êtes dans le secteur depuis dix ans maintenant et vous le connaissez bien. Selon vos prévisions, certaines installations resteront en service plus longtemps.
Les risques et les probabilités sont trop variés pour qu'une seule entreprise ou le secteur à eux seuls puissent les assumer. Imaginez: on investit des milliards dans la préparation technique, puis un incident se produit quelque part dans le monde, le climat change et la centrale est mise hors service. Ou alors, il faut soudainement procéder à des mises à niveau pour une autre raison. Qu'advient-il alors de ces investissements? C'est complexe et cela prend du temps.

La centrale nucléaire de Gösgen a dû être mise hors service pendant 10 mois.
La centrale nucléaire de Gösgen a dû être mise hors service pendant 10 mois.Image: Bruno Kissling

Vous avez évoqué les prix négatifs, jusqu’à 800 euros par mégawattheure. Quel rôle jouent les centrales nucléaires dans un système où les énergies renouvelables occupent une place de plus en plus importante?
Les centrales nucléaires peuvent stabiliser le système et assurer l’approvisionnement en électricité en hiver. Mais il arrive que de telles situations de prix se produisent, par exemple pendant les jours fériés, les week-ends ou les mois d’été. Le système doit s’adapter progressivement. Il arrive souvent que ces signaux de prix ne soient pas transmis aux producteurs et restent donc des prix négatifs. Il faut ici davantage de marché, d’innovation et de nouvelles technologies pour mieux amortir ces fluctuations.

«L’énergie solaire est particulièrement touchée par ce phénomène»

Tout à l'heure, nous avons évoqué les besoins en électricité en hiver. Sauf que les hivers ont tendance à raccourcir et que l’énergie solaire suscite parfois des critiques, y compris dans le rapport d’Axpo. Est-elle sous-estimée?
Le solaire n’a pas été sous-estimé dans notre rapport. Nous avons nous-mêmes développé ces dernières années environ 1,5 gigawatt de puissance solaire en Europe, principalement grâce à des installations en plein air, qui sont pratiquement impossibles à mettre en place en Suisse. Ici, nous construisons toutefois plus de 1000 installations solaires sur toiture par an. Mais ces installations, combinées à un peu d’hydroélectricité, ne suffisent pas à garantir l’approvisionnement en hiver.

Faut-il cesser de subventionner les installations solaires sur les toitures?
Oui, mais en mettant l’accent sur les installations de plus grande envergure. Celles-ci seraient bien moins coûteuses et plus efficaces.

Il y a déjà eu de nombreuses initiatives en faveur des grandes installations, mais leur développement est en deçà des attentes.
Les responsables politiques ont pris des mesures importantes à travers différents programmes, notamment les initiatives solaires et éoliennes. Pour autant, il y a encore trop peu d'installations. En ce qui concerne le solaire alpin, on a en partie surestimé les possibilités, chose qui est aujourd'hui largement admise. Quant à l'hydroélectricité, les projets définis lors de la table ronde doivent désormais être mis en œuvre.

Vous êtes également responsable de ces projets. Pourquoi ne les concrétisez-vous pas?
Nous faisons avancer nos projets, mais nous ne sommes pas impliqués dans les plus grands d’entre eux. De plus, certains facteurs font baisser la production hydroélectrique: moins de neige, moins de précipitations, des réglementations plus strictes sur les débits résiduels. Globalement, nous partons du principe que l’hydroélectricité doit au moins être maintenue à un niveau stable, et, pour cela, nous avons besoin de nouveaux projets.

On avait pourtant promis 2 térawattheures supplémentaires.
Dans le meilleur des cas, la production hydroélectrique actuelle pourra être maintenue grâce à de nouveaux projets, à condition qu'ils soient réalisés.

On a souvent l’impression que le secteur et la politique se paralysent mutuellement et que personne ne fait le premier pas.
Nous ne sommes pas tout à fait au point mort. Il y a eu quelques développements, notamment en matière d’énergie solaire, et on peut en être fiers. Mais le débat de fond sur la sécurité de l’approvisionnement n’a commencé qu’il y a cinq ou six ans. Il est souvent marqué par des critiques envers les technologies, par des postures du type «c'est bien, mais pas dans mon jardin» et par une absence de décisions.

«Nous avons encore un système qui fonctionne bien, mais nous devons agir de toute urgence»

Ne pourrait-on pas simplement importer davantage d’électricité? Les limites actuelles semblent arbitraires.
Les importations ont toujours fait partie du système et cela ne changera pas. Nous les avons intégrées dans nos scénarios. Mais nous estimons qu’une stratégie reposant principalement sur une forte augmentation des importations est trop risquée. La Suisse devrait avant tout développer ses propres capacités hivernales.

On spécule sur le fait que le Conseil des Etats ne se prononcera pas sur l’accord sur l’électricité. Est-ce un problème?
Cela reviendrait à priver la Suisse d’une opportunité importante.

«L’accord sur l’électricité est très important pour la Suisse»

Il permettrait de garantir juridiquement notre raccordement au réseau européen et renforcerait ainsi la sécurité de l’approvisionnement, car nous serions intégrés à un réseau plus étendu. Nous estimons également que cela réduirait les coûts pour la Suisse. Dans l'ensemble, ce serait donc clairement avantageux. Pour Axpo, ce n'est pas forcément un avantage sur le plan économique. Il y a des pour et des contre, et, dans tous les cas, ce n'est pas un facteur décisif pour nous.

Dans ces conditions, vous pouvez dormir tranquille.
Je dors généralement très bien. Quand je repense à ces dix dernières années, je me dis qu'elles ont été passionnantes. Mais nous avons aussi connu des moments difficiles, comme la période de prix bas entre 2015 et 2017. A l'époque, nous avons même dû envisager des scénarios de survie. Depuis, nous avons complètement revu notre modèle d'affaires pour être moins dépendants du prix de l'électricité. Nous avons également développé nos activités à l’étranger ainsi que nos activités clients et de trading.

«Aujourd’hui, nous sommes nettement plus résilients: nous avons triplé nos fonds propres, versé plus d’un milliard de dividendes, investi plus de 5 milliards sur les marchés et, ce dont je suis particulièrement fier, créé plus de 1300 nouveaux emplois en Suisse.»

Axpo est-elle encore une entreprise de production d’électricité ou plutôt une sorte de «banque d’électricité»?
Nous nous posons nous-mêmes cette question sur notre identité. Il y a dix ans, Axpo était très différente. Mais nous avons maintenu notre orientation suisse et, en tant que premier producteur d’électricité du pays, Axpo couvre environ 40% de la demande suisse en électricité. Dans le même temps, nous avons renforcé notre présence à l’international, notamment dans le trading et les activités clients, ainsi que dans le développement de parcs éoliens et solaires en Europe.

«Récemment, près des deux tiers de nos revenus provenaient de l’étranger, alors que nous réalisons plus de la moitié de nos investissements en Suisse. Cela nous rend plus résilients.»

Le trading a donc pris de l’importance.
Il nous permet de garantir l’approvisionnement en énergie de nos clients. Chaque mégawattheure produit doit être vendu. Nous avons également développé de nouveaux domaines d’activité. Depuis 2020, nous avons commencé à importer du gaz naturel liquéfié (GNL) en Europe à plus grande échelle. Ces dernières années, plus de 100 méthaniers ont été mobilisés. Cela contribue à remplir les réservoirs de stockage, ce qui est très important en ce moment, car les niveaux de stockage en Allemagne sont très bas.

La Suisse est le seul pays d’Europe centrale à ne pas disposer de ses propres installations de stockage de gaz. N’est-ce pas risqué?
La Suisse est en effet dépendante de l’étranger sur ce point. S’il y a suffisamment de gaz dans les pays voisins, notre approvisionnement est assuré. Sinon, nous n’en recevons pas non plus. C’est un sujet qui mérite d’être débattu.

«La crise du gaz a montré à quel point le système est vulnérable»

Pourquoi la résistance à l’énergie éolienne est-elle si forte?
La vraie question est plutôt de savoir si elle est vraiment si forte ou simplement très visible.

Et que répondez-vous à cela?
Notre expérience montre que l’éolien est en réalité plutôt bien accepté par une large partie de la population. Les opposants sont souvent minoritaires, mais bien organisés et très visibles. Fait intéressant: une fois les installations en place, les résistances ont souvent tendance à diminuer. Les habitants constatent alors sur place que les effets sont moins importants qu’ils ne le craignaient.

Malgré tout, on construit très peu d’éoliennes.
Oui, on en construit trop peu. Pourtant, l'éolien présente de nombreux avantages: des délais de construction courts, un démantèlement aisé, un faible impact environnemental et une production élevée en hiver. Il faut savoir que près des deux tiers de la production d'électricité sont générés pendant cette saison.

«L'éolien complète parfaitement l'énergie solaire, mais son développement est freiné par les résistances et la longueur des procédures d'autorisation»

Si, sur 15 éoliennes prévues, il n'en reste plus que trois au bout de 15 ans, ce n'est pas viable économiquement et c'est de mauvais augure pour la sécurité de l'approvisionnement. (trad.: mrs)

Voici à quoi pourrait ressembler la Suisse en 2085
1 / 10
Voici à quoi pourrait ressembler la Suisse en 2085
partager sur Facebookpartager sur X
Ce chef romand transforme des espaces en restaurant éphémère
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
3 Commentaires
Votre commentaire
YouTube Link
0 / 600
3
Taupe chez Fedpol: la piste mène à un Russe, Genève et une firme suisse
L'arrestation d'un employé de l'Office fédéral de la police (Fedpol) s'inscrit dans le cadre d'une opération policière internationale. Au cœur de l'affaire: une société suisse de transfert de fonds.
Nous sommes le mardi 28 avril, jour d'une vaste opération policière. En pleine rue à Bâle, un homme est sorti de force d'un véhicule, pistolets braqués sur lui. Des voitures de police convergent vers le quartier bancaire de la ville. Des corps de police coordonnés lancent de nombreuses perquisitions, non seulement dans la région de Bâle, mais aussi dans les pays voisins et dans d'autres cantons.
L’article