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Les soins à domicile deviennent une machine à cash

Une main tient une statue en or.
montage watson

Les soins à domicile deviennent une machine à cash

Les soins à domicile sont devenus particulièrement lucratifs. Mais ce secteur en pleine croissance semble hors de contrôle.
19.05.2026, 18:5619.05.2026, 18:56
Henry Habegger

C'est l'histoire d'un passant surpris en découvrant une affiche dans un pressing de son quartier: les propriétaires gèrent désormais également une entreprise privée de soins à domicile, spécialisée dans l'aide aux proches.

Le secteur des soins est rentable. Les chiffres parlent d'eux-mêmes: en 2024, l’entreprise a accompagné une bonne vingtaine de clients et réalisé un bénéfice de près de 150 000 francs. En 2025, elle a quintuplé son chiffre d’affaires. Elle a réalisé la majeure partie de ses recettes avec les soins de longue durée. Et la famille est également active dans d’autres domaines: le secteur sanitaire et l’informatique.

Gagner rapidement de l'argent

Cet exemple illustre une évolution qui tire parti des synergies, des opportunités et des failles du système de santé suisse. Il existe de nombreux entrepreneurs habiles et professionnels des soins compétents, dont beaucoup viennent d'Allemagne, des Balkans occidentaux ou de Turquie, qui permettent de garantir une prise en charge efficace tout en réduisant les coûts. Mais certains d'entre eux cherchent avant tout à gagner rapidement de l'argent.

Ce boom a été rendu possible par une décision du Tribunal fédéral de 2019: les caisses d’assurance maladie doivent financer les prestations de soins de base même lorsqu’elles sont prodiguées par des proches aidants. Depuis, certaines entreprises de soins à domicile rémunèrent les proches aidants selon un tarif oscillant entre 35 et 40 francs de l’heure.

Deux professionnelles analysent la situation 👇

Les caisses d’assurance maladie et les communes remboursent toutefois ces prestations à hauteur de 80 francs de l’heure, si ce n'est plus. La différence permet de financer les tâches administratives, l’encadrement, le contrôle et les risques. Certains prestataires en tirent des bénéfices très importants.

Des contrôles insuffisants

Depuis quelque temps, la Confédération publie chaque année des statistiques de plus en plus fournies. Ce sont les «Les chiffres-clés pour le domaine des soins et d'aide à domicile». La dernière publication, qui contient les données de 2024, compte 1387 pages, contre 1162 pages en 2021. Or, l’année où les soins prodigués par les proches ont véritablement connu un boom et pris de l’ampleur n’est pas encore prise en compte dans ces statistiques.

Pour les assureurs et les autorités, ce nouvel essor est pratiquement impossible à contrôler. Notamment parce qu’il n’existe encore aucune distinction claire entre les services de soins à domicile classiques et ceux spécialisés dans les soins prodigués par les proches aidants. Bon nombre d'entreprises proposent les deux, ce qui complique fortement le contrôle des facturations. De plus, la règlementation varie d'un canton à l'autre: les entreprises de soins à domicile ne sont pas toujours tenues d'indiquer si une prestation a été dispensée par un professionnel de la santé ou par un non-professionnel.

C'est pourquoi de plus en plus d'entreprises se disputent le marché des proches aidants: grandes et petites, sérieuses et moins sérieuses. Elles attirent les candidats avec un «salaire horaire attractif», une assurance sociale et une prévoyance professionnelle. Certains sites Internet ne permettent pas de savoir clairement qui se cache derrière ces entreprises: les noms des responsables sont introuvables, et il semble que le seul objectif soit de recruter le plus de clients possible.

La chasse aux clients

On estime que les caisses d'assurance maladie et les communes ont versé plus de 100 millions de francs pour les soins prodigués par des proches aidants en 2024, et près de 150 millions en 2025. Entre 2022 et 2024, le nombre de proches aidants salariés aurait été multiplié par neuf. Selon les données de la Confédération, la plupart d'entre eux étaient employés à un taux d'occupation de 20 à 25%. Mais comment contrôle-t-on les prestations réellement fournies? Les entreprises facturent-elles correctement? Ne facture-t-on pas trop d'heures dans les soins de longue durée?

Une chose est sûre: la perspective de réaliser de juteux profits attire les acteurs les plus divers. C'est le cas, par exemple, d'une Sàrl du canton de Zurich, active depuis environ un an et qui enregistre une forte hausse de son chiffre d'affaires. Son propriétaire s'était auparavant essayé à la restauration et aux produits de consommation. Aujourd’hui, il propose une rémunération pouvant atteindre 45 francs pour les proches aidants. C’est nettement plus que ce que promet le leader controversé du secteur, Pflegewegweiser, qui propose actuellement un salaire horaire de 37,90 francs.

Il se peut que ce Suisse d’origine turque ne soit qu’un prête-nom. Le site web de son entreprise ressemble à beaucoup d’autres, acec des images provienant de banques d’images ou générées par IA. On y voit deux infirmières portant des noms de famille typiquement suisses, mais leurs prénoms se résument à une initiale. Ces infirmières existent-elles vraiment? On voit deux fois la même personne, mais coiffée différemment. Ce site, comme d'autres, s'adresse manifestement à une clientèle allophone: il existe notamment en albanais, en arabe, en russe et en turc. Ce qui est certain, c'est que l'entreprise a récemment enregistré une forte hausse de son chiffre d'affaires.

La politique doit reprendre les choses en main

Il ne fait aucun doute que les soins prodigués par les proches sont fondamentalement utiles. La prise en charge à domicile est souvent préférable pour les personnes concernées et permet de soulager les collectivités publiques, car elle est souvent moins coûteuse qu’une place en EMS. C’est l’avocat glaronais Hardy Landolt qui a obtenu en 2019 devant le Tribunal fédéral que les proches aidants soient indemnisés. Aujourd’hui, il est lui-même un acteur majeur de ce marché, à la tête de plusieurs entreprises de soins à domicile. Dans une interview accordée à la SonntagsZeitung , Landolt a déclaré:

«Oui, j’ai été le premier à fonder une telle entreprise. Elle s’adresse en partie à des personnes qui ont quitté leur emploi ou considérablement réduit leur temps de travail pour s’occuper de membres de leur famille gravement malades.»

Après avoir obtenu gain de cause devant les tribunaux, il a voulu faire en sorte que cette indemnisation soit concrètement possible. Selon lui, la dérive du marché est le résultat de l’inaction politique. Les responsables politiques éludent les questions essentielles: d’une part, personne ne veut dire ouvertement que le système de santé a besoin de milliards supplémentaires pour financer les soins à domicile. D’autre part, il serait impopulaire d’expliquer que les proches devront à l’avenir effectuer gratuitement une partie de ces soins.

De l'argent très facile

Les promesses de milliards supplémentaires devraient réjouir les plus habiles. Qu'il s'agisse de soins prodigués uniquement par des proches aidants ou d'une formule mixte intégrant des services de soins à domicile, il semble qu'il soit possible de gagner beaucoup d'argent même avec peu de clients.

Les statistiques fédérales mentionnent par exemple une entreprise du canton d'Argovie qui a réalisé en 2024 un bénéfice de plus de 120 000 francs avec huit clients seulement. L'entreprise a facturé 450 heures par dossier de soins de longue durée, soit neuf fois la moyenne cantonale. Elle a ainsi pu facturer 42 000 francs par dossier, alors que ses dépenses ne s'élevaient qu'à 27 000 francs.

Les bénéfices supérieurs à 10 000 francs par client ne sont pas rares. Selon les données fédérales, un service de soins à domicile fondé en 2020, à Zurich a pris en charge environ 150 bénéficiaires en 2024, soit une cinquantaine de plus que l'année précédente. Son bénéfice est passé d'un peu moins d'un million à plus de 1,7 million de francs. Cela représente près de 12 000 francs par client. En 2025, l'entreprise a à nouveau enregistré une hausse significative de son chiffre d'affaires. Le propriétaire unique, un Suisse issu de l'immigration, a travaillé comme responsable des soins dans des entreprises de soins à domicile avant de se mettre à son compte.

En 2024, au moins 25 entreprises de soins à domicile ont enregistré des bénéfices supérieurs à un demi-million de francs. Sur le podium, on trouve une entreprise fondée en 2021 en Suisse orientale, dont les propriétaires sont originaires d’Asie du Sud et opèrent dans plusieurs cantons. Rien qu’en Argovie, l’entreprise a réalisé en 2024 un bénéfice de près de 170 000 francs avec seulement 13 clients. Selon les données fédérales, des dépenses de 130 000 francs ont été compensées par des recettes de 300 000 francs. Cette entreprise a elle aussi considérablement augmenté son chiffre d'affaires en 2025, mais les chiffres définitifs de l'OFSP ne sont pas encore disponibles.

On trouve un autre exemple dans le canton de Zurich. En décembre 2024, une entreprise a réalisé un chiffre d'affaires de 42 000 francs. Un an plus tard, celui-ci s'élevait à 1,28 million de francs. Cette Sàrl appartient à une infirmière. Dans la même région, deux femmes originaires elles aussi des Balkans occidentaux dirigent depuis 2024 un service d'aide et de soins à domicile. Le chiffre d’affaires a grimpé en flèche et s’élevait déjà à 100 000 francs par mois en 2025. Au sein de leur diaspora, ces femmes se présentent comme des entrepreneuses à succès qui ont réussi en Suisse malgré une situation de départ difficile. Le fait que les clients de ces structures soient souvent issus de la même communauté ne facilite pas le contrôle des prestations facturées.

Il existe des dizaines de sociétés de ce type. Beaucoup sont parties de rien. Certaines exploitent des contacts dans d'autres secteurs, d'autres recrutent leur clientèle de manière ciblée via des réseaux de compatriotes, ce qui complique également tout contrôle externe. On observe des schémas similaires notamment dans le secteur des assurances, où des portefeuilles de clients sont transférés d'un employeur à un autre, générant ainsi des primes élevées. (trad.: mrs)

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