«Il y a trop de vaches en Suisse»: la boss d'Emmi pointe un problème
La Suisse connaît actuellement un excédent de lait. Dans quelle mesure le prix du lait en rayon va-t-il baisser?
Ricarda Demarmels: Cette décision revient en fin de compte au détaillant. Nous répercutons les prix plus bas conformément aux indicatifs de la branche. Cette année, nous avons jusqu'ici transformé 10% de lait de plus que l'année précédente. Cela tient notamment à la très bonne qualité des fourrages de base, ce qui a stimulé la production laitière.
Comment y réagissez-vous?
Nos sites de production tournent à plein régime, y compris les week-ends, notamment pour la fabrication de lait en poudre. Nous atteignons ainsi les limites de nos capacités. La branche collabore toutefois très bien pour traiter ces volumes supplémentaires du mieux possible, afin qu'aucun lait excédentaire ne doive être éliminé.
Pourtant, on vient d'apprendre que Mondelez, le fabricant américain du Toblerone, importe du lait en poudre. Dans quelle mesure cela vous irrite-t-il?
L'actuel excédent de lait est un phénomène temporaire, et mondial, pas seulement suisse.
Malgré tout, cela doit bien vous contrarier.
Je prends acte. En général, peu de choses me font sortir de mes gonds. De plus, comme je le disais, nous partons du principe que l'excédent de lait actuel est passager. La branche anticipe même qu'à l'avenir, la demande de produits laitiers au niveau international croîtra plus vite que l'offre. Les produits riches en nutriments et en protéines constituent une mégatendance.
10% de lait en plus pour environ un demi-million de vaches laitières en Suisse signifierait, en déduction logique, que nous avons 50 000 vaches de trop.
Je ne peux pas avancer de chiffre précis, d'autant que, comme je l'ai dit, il s'agit d'une situation temporaire.
Vous avez également pu augmenter votre chiffre d'affaires grâce à l'engouement pour les protéines. Le pic est-il atteint?
Il ne s'agit pas d'un engouement, mais d'une évolution structurelle. Derrière cela se cache un besoin physiologique accru de protéines. Cela est aussi lié au vieillissement de la société. En Suisse, plus de 50% des personnes de plus de 65 ans présentent un déficit en protéines. Par ailleurs, la musculation est nettement plus pratiquée, toutes tranches d'âge confondues. Et les protéines favorisent la satiété et l'entretien musculaire.
Et pour maigrir grâce aux injections de GLP-1, les besoins en protéines augmentent également.
Exactement. L'utilisation des GLP-1 requiert une alimentation plus riche en nutriments et en protéines.
Pourtant, cela ressemble à un engouement. On a l'impression que le mot «protéine» figure presque partout sur les emballages. Quand arrivera la fondue protéinée?
Nous ne l'avons pas encore dans le pipeline (rires). Je pense qu'à l'avenir, on parlera moins de la quantité brute de protéines, mais davantage de leur qualité. Car toutes les protéines ne se valent pas. Le lait contient les 9 acides aminés essentiels, qui peuvent être bien assimilés par l'organisme.
Au printemps dernier, vous avez fait votre entrée dans le secteur de l'eau avec une eau protéinée. Comment cela se passe-t-il?
Bien. Nous avons revu la recette au niveau de la texture, afin que la présence des protéines soit moins perceptible au goût. Nous travaillons également à positionner ce produit dans les centres sportifs et de fitness. Car il se prête particulièrement bien à la consommation après un match de padel ou de football, lorsque les muscles ont été sollicités.
Vous souhaitez développer davantage le secteur des aliments dits fonctionnels, et avez créé pour cela le pôle d'activités «Nutrition+». Que peut-on encore imaginer dans ce domaine?
Avec cette plateforme, nous nous concentrons sur nos produits à valeur ajoutée. Il s'agit de produits existants comme Aktifit, Energy Milk ou le repas à boire I'm Your Meal, mais aussi de nouveautés, comme la gamme Kefir. Nous allons prochainement lancer, par exemple, un format de bouteille plus petit pour les repas à boire, car le besoin d'une alimentation rapide et complète en déplacement ne cesse de croître et on n'a pas toujours le temps de prendre un long petit-déjeuner.
Certains fabricants alimentaires réagissent aussi aux sensations de satiété plus rapides des patients sous GLP-1 en proposant des mini-portions. Est-ce également l'idée derrière la nouvelle mini-bouteille d'I'm Your Meal?
Bien sûr, cette plus petite portion est aussi pensée pour eux. Par ailleurs, nous livrons désormais ces repas à boire à un très grand nombre d'établissements pour personnes âgées et d'hôpitaux.
Votre rêve serait donc que les repas puissent tous se boire à l'avenir!
Certainement pas, il s'agit ici de praticité. Cela ne remplace pas une alimentation saine et équilibrée. C'est conçu pour les moments intermédiaires, quand on est pressé.
Vous parlez beaucoup du boom des protéines, mais on n'entend plus beaucoup parler des alternatives végétales au lait…
Les engouements sont généralement surestimés à court terme et sous-estimés à long terme. Nous observons désormais une consolidation du marché des laits végétaux.
Vous réalisez désormais 61% de votre chiffre d'affaires à l'étranger. La croissance de l'année dernière est venue notamment du Mexique, du Chili et du Brésil. Où cela croche-t-il en revanche?
Dans l'ensemble, tout se passe très bien pour nous, comme le montre la croissance organique de 4,3% sur l'ensemble du groupe. Mais, bien sûr, aux Etats-Unis, nous ne sommes pas sur la trajectoire de croissance que nous souhaiterions.
Votre BAII (réd: bénéfice avant intérêts et impôts) a été amputé de 6 millions de francs par les droits de douane de Trump. Exigez-vous désormais, après la décision de la Cour suprême américaine, le remboursement de vos pertes?
Cela n'est pas encore décidé. Nous suivons bien entendu de près l'évolution de ce dossier.
Dans quelle mesure sera-t-il difficile de reconquérir ces clients américains qui ont été découragés?
Je suis confiante à ce sujet. Car les ventes n'ont pas reculé autant que nous avons dû augmenter les prix. Cela montre que les Américains apprécient toujours le fromage suisse.
Emmi avait dû abandonner, il y a quelques années, sa tentative d'implanter le Caffè Latte aux Etats-Unis. Le café froid est pourtant une grande tendance. Vous misez maintenant sur la coentreprise avec la marque californienne Equator Coffees. Avec quel succès?
Les bouteilles de café sont désormais disponibles non seulement en Californie, mais aussi dans d'autres Etats américains. Nous avons également lancé des bouteilles de plus grand format pour la consommation à domicile, comme nous le proposons aussi en Suisse avec les grandes bouteilles de Caffè Latte.
L'année dernière, les effets de change négatifs ont grevé votre bénéfice de 19 millions de francs. Quel est le poids du franc fort en 2026?
Notre organisation décentralisée nous aide à cet égard:
Parallèlement, nous effectuons des achats en devises étrangères. Au final, environ 3% de notre chiffre d'affaires est exposé à ces fluctuations de change.
Dans le commerce de détail suisse, Migros appuie sur l'accélérateur avec sa stratégie de prix bas, et Coop lui emboîte le pas. On observe régulièrement des rayons vides dans les deux enseignes. Avez-vous vous aussi été touchée par des déréférencements?
Nous ressentons de la pression sur les prix. Parallèlement, nous observons une polarisation de la consommation. Oui, il y a des clients qui achètent les produits d'entrée de gamme. Mais il y a aussi ceux qui souhaitent des déclinaisons de haute qualité à valeur ajoutée. Nous proposons les deux.
Pour revenir à la question: des produits Emmi ont-ils été temporairement déréférencés en raison de négociations tarifaires?
Je ne souhaite pas commenter cela.
Il y a deux ans, vous avez racheté la société française Mademoiselle Desserts, ce qui vous a permis de vous lancer dans la boulangerie-pâtisserie, avec des lava cakes ou des mini-beignets. Qu'est-ce qu'Emmi en a retiré jusqu'ici?
Le secteur des desserts est un domaine d'activité stratégique que nous développons depuis plus de 10 ans. Avec Mademoiselle Desserts, il a pris un élan considérable.
D'autres acquisitions sont-elles envisageables?
Notre priorité est actuellement l'intégration du secteur des desserts et la croissance organique avec notre propre portefeuille. Je table donc sur moins d'acquisitions dans les années à venir.
Quelles innovations sont prévues pour 2026?
Nous lançons un Emmi Matcha Latte. Cette création barista figure désormais parmi les trois boissons les plus populaires dans les cafés du monde entier. Je suis donc convaincue que cela correspondra à l'air du temps.
Grâce notamment à des programmes d'efficience, Emmi a pu limiter l'impact des fluctuations monétaires ainsi que des droits de douane américains, a communiqué le groupe jeudi. Le bénéfice net du groupe, dont le siège est à Lucerne, est passé de 220 à 227 millions de francs, soit une hausse de 3,2%. Le dividende devrait être relevé de 1 franc pour atteindre 17,50 francs par action. Pour l'exercice 2026, Emmi table sur une croissance organique de 1 à 3%. (bwe)
