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Comment les grandes plateformes américaines menacent la Suisse

Le Conseil fédéral se montre réticent à réglementer les plateformes américaines, car il ne veut pas contrarier Donald Trump, explique le conseiller national Gerhard Andrey (à droite).
Le Conseil fédéral se montre réticent à réglementer les plateformes américaines, car il ne veut pas contrarier Donald Trump, explique le conseiller national Gerhard Andrey (à droite).Image: Keystone

«Sans fausse pub, Facebook et les autres perdraient beaucoup d’argent»

Selon Gerhard Andrey, conseiller national écologiste et spécialiste du numérique, la Suisse doit imposer des obligations beaucoup plus strictes aux plateformes technologiques américaines. Entretien.
25.01.2026, 18:5625.01.2026, 18:56
Othmar von Matt / ch media

La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter a été victime d’une fausse publicité diffusée sur Microsoft News. Celle-ci affirmait qu’elle avait tenu une conférence de presse sur une plateforme d’investissement étatique. Mais la publicité avait été inventée de toutes pièces. A quel point ce cas est-il grave?
Gerhard Andrey: C'est très grave. Microsoft News devrait pouvoir déterminer sans difficulté qu’une conseillère fédérale est impliquée et que le contenu est faux. Le phénomène des fausses publicités est de plus en plus fréquent, et les faux contenus, de même que la désinformation, augmentent fortement à cause de l’intelligence artificielle.

Les politiciens et les dirigeants économiques sont de plus en plus ciblés par ce type de fausses publicités. En quoi consiste exactement le danger?

«Lorsque l’on peut de moins en moins distinguer le vrai du faux, on peut parler de recul civilisationnel»

La confiance s’amenuise. Certes, la désinformation, la mésinformation et la propagande ont toujours existé. Mais, aujourd’hui, les grandes plateformes technologiques nous posent un défi immense. Grâce à leur énorme puissance de marché, elles orientent les contenus de manière à ce qu'ils soient aussi provocateurs que possible afin de maximiser leur portée. C’est leur modèle économique, et cela devient un problème de plus en plus grave, car il ne s’agit pas seulement de fraude, mais aussi de campagnes de désinformation et de guerre hybride.

Qui est le principal responsable de la fausse publicité visant Karin Keller-Sutter?
Plusieurs acteurs sont impliqués. En premier lieu, il y a des escrocs qui veulent tromper les gens. Mais ils disposent d’aides importantes. D’un côté, des outils de l’IA qui permettent, à l’aide de vidéos truquées, le vol d’identité, y compris celle de conseillers fédéraux. De l'autre, les plateformes technologiques qui diffusent ces faux contenus.

«Et la seule chose qui compte pour elles est la monétisation de notre attention. Sans fausses publicités, elles perdraient énormément d’argent»

Que peut-on faire contre les vidéos «deepfake» générées par l’IA?
Une telle vidéo ne devrait pas pouvoir être produite si elle ne respecte pas certains principes fondamentaux. Mais je dois admettre que c'est extrêmement difficile à mettre en œuvre. La question qui se pose donc en premier lieu est celle de la diffusion. C'est les plateformes qui doivent en assumer la responsabilité

Mais justement, il est très facile de diffuser anonymement de fausses publicités via les outils de campagne des grandes plateformes technologiques.
Tout à fait. Il s'agit ici d'une question de règles et de gestion de la qualité.

«Nous devons responsabiliser davantage ces plateformes»

La réglementation proposée par le Conseil fédéral est beaucoup trop laxiste. La responsabilité relative aux algorithmes n'est pas réglementée de manière suffisamment stricte et la protection des mineurs est inexistante. En plus, les sanctions envisagées seront probablement difficiles à appliquer.

Microsoft Suisse affirme avoir développé des directives contre les contenus trompeurs. L’entreprise a retiré la fausse publicité concernant Karin Keller-Sutter après avoir été interpellée. Pourtant, quelques minutes plus tard, une autre fausse publicité du même genre apparaissait sur la plateforme.
Cela montre que les mesures volontaires de Microsoft ne fonctionnent pas. Les plateformes ont un modèle économique très strict: elles tirent le meilleur profit possible des contenus les plus provocateurs. Mais il y a encore autre chose. Il ne faut pas perdre de vue que c'est une poignée de grandes entreprises, principalement américaines, qui dominent ce marché.

«Elles servent l’agenda de Donald Trump. C’est une dimension totalement différente»

Vous dites que les Etats-Unis utilisent les plateformes technologiques comme instrument de pouvoir à l'échelle mondiale. Est-ce pour cette raison que le Conseil fédéral hésite à prendre des mesures contre ces plateformes?
Le Conseil fédéral ne l'admet pas ouvertement, mais c'est mon analyse. L'administration Trump a conscience du pouvoir des plateformes et l'utilise de manière brutale à des fins géopolitiques.

«Pour moi, l'enjeu est surtout l'attitude du Conseil fédéral à l'égard de Trump»

Je trouve que c'est tout à fait inadéquat et dangereux de chercher à plaire à ce gouvernement désormais autocratique et arbitraire, de vouloir obtenir un meilleur accord douanier par des amabilités et en anticipant ses exigences. On voit bien que ces accords ne valent pas grand-chose. L'UE en fait actuellement les frais. Il faut une meilleure stratégie.

A quoi devrait ressembler cette stratégie?
Nous devons nous affranchir de la forte dépendance vis-à-vis des grandes plateformes technologiques et créer des alternatives. L'infrastructure de confiance E-ID en tant que service public en est un bon exemple. Nous disposons d'un espace de travail numérique très performant: développement de logiciels, cloud computing, cryptographie, IA, technologie quantique. Avec l'Europe, notre alliée la plus proche en matière d'Etat de droit, de droit international et de droits humains, nous pouvons construire des alternatives numériques européennes basées sur des logiciels open source.

«C'est toute l'Europe qui a besoin de plus de souveraineté numérique»

Ce qui est frappant dans ces affaires de fausses publicités, c’est que le Ministère public de la Confédération, l’Office fédéral de la cybersécurité et l’Office fédéral de la communication semblent se renvoyer la responsabilité.
La Suisse a tendance à aborder ces questions avec retenue. Nous sommes un pays très libéral. Mais à un moment donné, il faut poser des limites. Et l'on peut commencer avec des choses très simples.

Lesquelles?
La Confédération ne peut pas se permettre de faire de X son seul canal de communication sur les réseaux sociaux.

«X n'en est pas digne, c'est devenu un vrai cirque, on y trouve des choses pas possibles»

Et la Confédération ne peut pas se contenter d'être présente sur un seul réseau social. Il existe désormais de bonnes alternatives avec une culture différente.

La Suisse doit-elle aussi lutter contre les fake news?
Le plus important est de ne pas affaiblir la SSR lors de la votation sur l'initiative populaire en mars. Elle doit pouvoir continuer à se développer dans l'espace numérique, ne doit pas rester cantonnée à des canaux obsolètes. Les gens sont désormais passés au numérique. Nous devons prendre soin de l'espace médiatique suisse dans son ensemble, où les personnes et les directives éthiques garantissent la qualité des contenus.

Le Parlement souhaite réduire de 25% les dépenses de communication de l'administration fédérale à moyen terme. Qu'en pensez-vous?
Je dois être catégorique sur ce point. Nous traversons une période de crises multiples, dans laquelle nous devrions investir massivement dans de nouvelles infrastructures et institutions, comme l’ont fait nos prédécesseurs au siècle dernier.

«Les finances fédérales sont en excellente santé, nous pouvons investir sans difficulté dans l’avenir»

Mais Berne fait exactement l’inverse: on coupe les budgets dans de nombreux domaines essentiels. Si les prestations se dégradent, c'est la confiance dans les institutions qui en pâtit, ce qui nuit considérablement à notre démocratie.

Traduit de l'allemand par Anne Castella

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