«United by Music» (Unis par la musique), telle est la devise de l'Eurovision song contest. Mais parfois, le concours a tendance à provoquer la désunion. La SSR a annoncé que Bâle et Genève étaient les finalistes pour l'organisation de la compétition, éjectant au passage l'autre grand favori de la course: Zurich. Pour la plus grande ville de Suisse et sa région, qui ont l'habitude de se profiler comme des acteurs d'importance sur ce genre de projets, c'est la douche froide.
Le motif pourrait toutefois être purement politique. La ville de Zurich a fait savoir vendredi que l'une des deux raisons principales invoquées par la SSR était le risque de voir la manifestation entravée par un référendum. En effet, l'UDF et les Jeunes UDC ont annoncé leur intention de récolter des signatures contre le crédit de 20 millions accordé par le Parlement de la ville si la SSR s'était décidée pour Zurich. Du côté de la SSR, pourtant, on dément:
La SSR décidera d'ici fin août si le concours mythique investira Bâle ou Genève.
La ville de Zurich maintient sa version des faits. Selon elle, la SSR lui aurait donné deux raisons: le fait que d'autres villes auraient fait une offre moins lourde pour la SSR sur le plan financier, ainsi que le risque d'une votation populaire. «La SSR veut absolument éviter un référendum», estime Nadine Markwalder, porte-parole de la ville de Zurich. Les autorités zurichoises disent toutefois ne pas vouloir «spéculer» sur les raisons pour lesquelles la SSR prétend le contraire. Une petite pique qui montre que la ville a avalé la décision de travers.
Ce n'est pas le seul point litigieux. A la SSR, on dit par exemple avoir «expliqué en détail aux représentants des candidatures de Zurich et de Berne, qui n'ont pas été retenues, quels facteurs étaient mieux remplis par les autres villes et pourquoi cela a finalement conduit à leur élimination». Mais la ville de Zurich ne veut rien savoir. Hormis le critère du budget, la SSR n'a donné «aucun véritable feedback», estime-t-elle.
En ce qui concerne les autres facteurs, comme la capacité de la salle, le nombre de lits d'hôtel disponibles ou la présence de liaisons internationales, Zurich a toutes les chances d'avoir obtenu de meilleurs résultats que Berne ou Bienne. Mais pas Genève ou Bâle. Selon elle, la SSR aurait aussi mis en avant des facteurs plus subjectifs qui auraient fait pencher la balance, comme «la volonté d'une ville d'accueillir le concours».
Edi Estermann ne s'étale pas sur ce point. Mais il indique que I'engagement et la motivation, comme la créativité du projet déposé par les villes, ont été pris en compte dans l'évaluation, en plus du catalogue d'exigences. Le fait que la ville de Zurich ait déposé sa candidature le dernier jour du délai pourrait avoir été à son désavantage.
Dans tous les cas, le processus de sélection n'est pas transparent: la SSR ne rendra pas publics les facteurs sur lesquels les villes ont été évaluées et comment. Elle souligne toutefois que l'expert-comptable Pricewaterhouse-Coopers (PwC) accompagne le processus, preuve de la bonne gestion financière des dossiers. Mais Edi Estermann confirme cependant que les experts de PwC ne sont pas impliqués dans le choix définitif des villes. La SSR ne révèle pas non plus ce que prévoit son mandat.
Un autre élément a joué en défaveur de Zurich dans la composition du dossier: la présence de certains frais mal comptés. Sur le papier, il s'agissait «seulement» d'un peu moins de 29 millions de francs pour la candidature de la plus grande ville suisse, alors que Genève en prévoyait 30 et Bâle de 30 à 35. Mais Zurich n'y a pas inclus les prestations de la police municipale, ce qui, selon plusieurs experts, aurait pu représenter jusqu'à 10 millions de francs supplémentaires. Ce qui en aurait fait le montant le plus élevé de toutes les candidatures.
Il semble que les candidatures bâloises et genevoises ont aussi mieux anticipé les besoins de la SSR: elles ont réparti leur budget de manière à ce qu'une partie du montant soit directement versée à la SSR, Berne et Zurich y ont renoncé. L'institution, pressée de faire des économies, a sans doute accordé plus d'importance à l'organisation la moins chère qu'à la plus grande salle ou à la meilleure offre hôtelière.
A cela s'ajoute le fait que, outre-Sarine, la SSR a la réputation d'être trop axée sur Zurich. Le fait de devoir se décider entre la deuxième et la troisième ville du pays, plus excentrées par rapport à l'axe Berne-Zurich, est aussi une manœuvre tactique liée à la future initiative visant à réduire de moitié les sommes allouées à la SSR.
Le processus de sélection a également suscité l'irritation à Berne, même si les autorités de la ville se sont gardées de toute critique. Pour les observateurs, il était évident dès le départ que la SSR ne retiendrait pas cette candidature au vu de la taille moyenne de la ville. Et puis la nouvelle salle des fêtes, avec laquelle elle s'est lancée dans la course, ne sera pas prête avant fin mars 2025. Le risque était donc trop important pour la SSR.
Toutefois, avant que Berne n'élabore sa candidature, la ville s'est renseignée auprès de la SSR. Celle-ci lui aurait signalé qu'une organisation dans la nouvelle salle des fêtes serait possible, s'agissant «de la salle de spectacles la plus moderne de Suisse». Edi Estermann ne souhaite pas commenter la raison pour laquelle la SSR n'a pas joué cartes sur table dès le début et n'a pas épargné aux autorités bernoises les efforts nécessaires à l'élaboration d'un dossier.