La présidente de la Slovénie a de grands projets avec la Suisse
La Suisse, elle la connaît bien, tant sur le plan privé que professionnel. La présidente slovène, Natasa Pirc Musar, y est souvent venue en touriste avec son mari et son fils, notamment au Tessin. Mandatée par Bruxelles, elle y a également travaillé comme experte principale des normes de protection des données lors de l’adhésion du pays à l’espace Schengen.
Elle vient d'y effectuer un nouveau séjour, au cours duquel elle a rencontré le président de la Confédération, Guy Parmelin, dans le cadre d’une visite officielle. Elle s'est entretenue le lendemain avec les dirigeants des groupes pharmaceutiques suisses Novartis, Roche et Sandoz.
Quel est l’objectif de votre visite en Suisse?
Natasa Pirc Musar:
On nous appelait autrefois la «petite Suisse». Je suis venue en 2023 pour le sommet sur la paix en Ukraine, au Bürgenstock (réd: à Lucerne), aux côtés d’environ 110 présidents et premiers ministres. C’était la première tentative sérieuse pour discuter de la manière de mettre fin à cette guerre.
Elle se poursuit.
Oui. Jusqu’à présent, aucun d’entre nous n’y est parvenu, mais l’espoir demeure toujours. Je continue de croire que nous trouverons un médiateur capable d’instaurer la paix.
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Ce sujet a-t-il également été abordé lors de votre entretien avec Guy Parmelin?
Oui. En 2024, la Suisse et la Slovénie ont siégé au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) en tant que membres non permanents. Nous partagions des positions très proches sur des sujets comme le multilatéralisme et le droit international.
La Suisse est également très importante pour nous sur le plan économique.
Pourquoi?
Elle est l’un des principaux investisseurs en Slovénie, en particulier dans le secteur pharmaceutique. Les entreprises suisses y emploient environ 8500 personnes, principalement dans des postes à forte valeur ajoutée. Au cours des vingt dernières années, elles ont investi 5,5 milliards d’euros, avec une accélération récente. Quelque 600 postes devraient être créés dans les deux prochaines années.
Vous qualifiez la Slovénie de «petite Suisse». Il y a pourtant d'importantes différences entre les deux pays.
La Suisse n’est ni membre de l’Union européenne ni de l’Otan, mais elle est membre de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), qu’elle préside actuellement. Elle n’est pas en dehors de la politique internationale.
Devrait-elle se rapprocher d’un système ou d’une organisation de défense européenne?
La Suisse coopère déjà avec de nombreux pays sur le plan de la sécurité, dans un cadre bilatéral, et elle est prête à contribuer à la résolution des conflits internationaux. C’est l’un des pays les plus riches du monde. Et elle dispose d’une armée solide.
Nos officiers seront ravis de l’entendre.
Oui. Mais tout le monde doit renforcer ses capacités militaires. Reste à savoir dans quelle mesure la population accepterait une hausse des dépenses de défense.
La Slovénie est longtemps restée à la traîne parce qu’elle n’investissait pas suffisamment. Nous commençons seulement à atteindre l’objectif des 2% fixé il y a dix ans. Entre-temps, l’Otan réclame encore 1,5% supplémentaire pour des infrastructures à double usage et d’autres investissements comparables. C’est un défi majeur pour nous.
Appelez-vous de vos vœux la création d’une armée européenne?
Non. L’UE doit certes discuter sérieusement d’une défense commune, mais pas d’une armée commune. Une armée européenne n’est pas la bonne voie. Etre soldat, c’est servir son pays. Dans ce contexte, la nationalité conserve une importance fondamentale.
Que proposez-vous alors?
Lorsqu’on examine les capacités militaires de l’Otan, environ 75% proviennent actuellement des Etats-Unis. C’est considérable.
Et pas seulement parce que le président Donald Trump nous pousse dans cette direction et souhaite réduire la présence militaire américaine sur le continent. En tant que commandante en chef des forces slovènes, je suis de près les évolutions. Et je peux vous dire qu’il y a dix ans, avec 1,3% du produit intérieur brut, nous pouvions acheter davantage qu’aujourd’hui avec 2%, car les prix ont explosé sous l’effet des conflits et des guerres en cours.
C’est une lutte permanente. Peut-on encore éviter un vaste réarmement?
Non, même si je regrette profondément que nous cheminions dans ce sens. Au fond de moi, je suis pacifiste. J’aimerais vivre dans un monde sans guerres. Mais il existe aujourd’hui plus de 100 conflits armés dans le monde, un niveau jamais atteint depuis la Seconde Guerre mondiale. Et ce, au 21ᵉ siècle.
Les Nations unies semblent plus ou moins impuissantes. Vous confirmez?
Voilà un autre sujet qui me fait mal.
Elle a vu le jour il y a 81 ans pour préserver la paix et la sécurité. Les cinq membres permanents ont reçu un droit de veto parce qu’ils ont gagné la Seconde Guerre mondiale. Le reste du monde a accepté cet ordre, convaincu qu’il permettrait d’éviter de futurs conflits.
Aujourd’hui, cela ne fonctionne plus.
Lorsque des responsables politiques placent leur opinion au-dessus du droit international, cela m’inquiète énormément. Je suis juriste, et, pour moi, le droit constitue le fondement de la sécurité et des relations internationales. Si on ne le respecte plus, il ne reste rien. Les sanctions prises contre les juges de la Cour pénale internationale sont d’autant plus préoccupantes.
Vous faites référence à la plainte visant des politiciens israéliens. L’Afrique du Sud les accuse de génocide dans le contexte palestinien.
Je suis ce dossier de très près, car l’une des juges est slovène. Elle fait actuellement l’objet de sanctions: elle ne peut plus utiliser son compte bancaire ni se rendre aux Etats-Unis. L’ensemble de la Cour subit une pression immense. Les tribunaux, nationaux ou internationaux, constituent le dernier recours de la justice entre les êtres humains. Les juges tendent un miroir à la société et nous indiquent ce qui est juste et ce qui ne l'est pas.
Et quelle est votre réponse?
Le mouvement olympique compte 206 pays et territoires membres. Cela signifie qu’il existe environ 206 présidents, 206 premiers ministres, ainsi que des rois. Quelques centaines de dirigeants seulement portent donc la responsabilité de plus de huit milliards d’êtres humains. Certains d’entre nous ressentent cette responsabilité. Malheureusement, ce n’est pas le cas de tout le monde.
Est-ce que vous dites cela aussi aux autres chefs d’Etat?
Oui, je le fais.
Ils apprécient?
Certains, non.
Je l’ai affirmé dans un discours devant le Parlement européen. La division de l’hémicycle sautait aux yeux: la gauche s’est levée pour applaudir, tandis que la droite a réagi avec beaucoup plus de retenue. Trois membres du groupe d’extrême droite Patriotes ont même quitté la salle. Cela montre à quel point le monde s'est polarisé.
De nombreux Etats sont en train de glisser vers la droite.
Oui, y compris en Europe. Pendant de nombreuses années, la Slovénie a été le seul pays de la région dirigé par un gouvernement de gauche, mais il a perdu les élections cette année. Nous sommes désormais engagés dans un processus de formation d’un nouveau gouvernement de droite. Je me demande souvent pourquoi celle-ci gagne du terrain.
N’est-ce pas plutôt parce que les organisations multilatérales comme l’UE dysfonctionnent?
Il est vrai qu’elles ne fonctionnent pas bien. Mais pourquoi? Parce qu’elles manquent d’unité. Même si la Slovénie est alliée aux Etats-Unis au sein de l’Otan et que je considère toujours les Américains comme des amis, on a vu Donald Trump se retirer de l’Accord de Paris sur le climat, quitter l’Organisation mondiale de la santé et se désengager récemment de dizaines d’organes de l’ONU, dont l’Unesco et bien d’autres.
Vous insistez sur l’importance des organisations multilatérales pour les petits pays. La Slovénie est membre de l’Union européenne. Avec ses deux millions d’habitants, peut-elle réellement peser dans la balance?
Les petits Etats ont davantage d’influence à Bruxelles qu’à l’ONU. Chacun dispose d’une voix et, dans de nombreux cas, l’unanimité avec droit de veto s’applique. Les petits peuvent ainsi peser sur les décisions, ce qui peut parfois poser problème. A l’ONU, en revanche, ce sont les cinq membres permanents du Conseil de sécurité qui dominent. Leurs résolutions sont contraignantes, contrairement à celles de l’Assemblée générale. Et puis, un détail: la Slovénie compte désormais 2,1 millions d’habitants. Il y a dix ans, c'était moins de 2 millions.
Votre population augmente donc.
Oui, principalement grâce à la migration.
En Suisse, la migration est actuellement un sujet majeur, mais souvent perçu négativement.
La nouvelle génération souhaite aujourd’hui davantage de confort et de temps libre. Même lorsque les jeunes ont des enfants, ils n’en ont généralement qu’un ou deux. Autrefois, les familles en comptaient souvent cinq à sept. Les chiffres le montrent: le nombre de naissances en Slovénie est passé d’environ 19 000 en 2022 à quelque 16 500 en 2025.
D’où arrivent les migrants?
Principalement des Balkans occidentaux. De nombreuses personnes viennent étudier grâce aux bourses que nous proposons. Pour être honnête, je me sens parfois mal à l’aise à ce sujet, car nous attirons d’une certaine manière les jeunes les plus brillants d'autres régions. Mais c’est évidemment un choix personnel.
Ces étudiants sont-ils bien acceptés?
Les personnes originaires des Balkans sont généralement bien accueillies, car nous avons autrefois appartenu au même pays. Nous parlons des langues proches, ce qui facilite l'intégration.
C’est pourquoi nous avons récemment ouvert un consulat et une ambassade aux Philippines, car nous avons besoin de main-d’œuvre. Nous n’accueillons toutefois pas encore beaucoup de ressortissants d’Asie ou d’Afrique. Malgré cela, chez nous aussi, les gens ont souvent peur de ce qu’ils ne connaissent pas.
Il existe donc également en Slovénie une certaine méfiance envers l’immigration?
Exactement. Et les responsables politiques exploitent cette peur, la peur de nouvelles cultures, de personnes qui ne parlent pas slovène, d’autres religions. La Slovénie demeure un pays majoritairement catholique, à environ 90%.
Suivez-vous le débat migratoire en Suisse?
Je sais que la Suisse a également besoin de main-d’œuvre et cherche des solutions pour attirer suffisamment de travailleurs, ce qui suscite des discussions. Mais il n’existe aucun pays ethniquement «pur».
En 2015, lorsque la grande vague migratoire a atteint l’Europe, j’étais présidente de la Croix-Rouge slovène. Nous devons lutter contre la migration illégale, mais l’Union européenne était alors totalement prise au dépourvu. Puis Angela Merkel est entrée en scène.
Vous faites allusion à son célèbre «Wir schaffen das» (réd: «Nous y arriverons»)?
Oui. L’UE a mis six ans, de 2015 à 2021, pour adapter ses règles en la matière. C'est un sujet difficile partout, d'où l'importance de distinguer clairement migration légale et illégale. Nous luttons contre la migration illégale tous ensemble, tandis que chaque pays décide de son côté du nombre de travailleurs dont il a besoin. Les demandeurs d’asile constituent une troisième catégorie: des personnes qui invoquent des persécutions ou des violations des droits humains. Numériquement, ce n’est toutefois pas le groupe le plus important.
Si le peuple acceptait l’initiative contre une Suisse à 10 millions d’habitants le 14 juin, nous devrions probablement remettre en cause la libre circulation des personnes. Quelles conséquences cela aurait-il pour les relations avec l’Union européenne ou avec la Slovénie?
Aucun pays ne peut simplement dire: «C’est notre décision, point final». En cas de «oui», il faudrait des discussions avec la Commission européenne. Je suis convaincue que le dialogue permet toujours de trouver des solutions.
Vous êtes également ici pour rencontrer les groupes pharmaceutiques bâlois. Qui venez-vous voir?
Novartis, Sandoz et Roche. Toutes sont présentes chez nous, Sandoz et Novartis à grande échelle. Roche dans une moindre mesure.
L’économie slovène dépend donc fortement de l’industrie pharmaceutique suisse.
Pas exactement, car nous possédons aussi un grand groupe pharmaceutique national. Il compte environ 12 500 employés, davantage que vos trois entreprises suisses réunies sur notre territoire. Mais des sociétés comme Sandoz et Novartis apprécient clairement la Slovénie comme site économique. Elles regardent les impôts, les salaires, les conditions de travail et surtout les compétences ainsi que le savoir-faire. Notre faculté de pharmacie est considérée comme l’une des meilleures d’Europe. Aujourd’hui, le secteur représente environ 6% du produit intérieur brut slovène, et nous prévoyons une hausse à 10% d’ici à 2030.
Espérez-vous obtenir davantage d’investissements des dirigeants de l’industrie pharmaceutique bâloise?
Pourquoi pas? La coopération fonctionne néanmoins dans les deux sens. La Slovénie contribue aussi à l’économie suisse. Notre armée utilise, par exemple, des avions Pilatus. L’entretien de nos hélicoptères Cougar est également réalisé ici. Quant à notre avion gouvernemental Falcon, il est régulièrement révisé à Genève.
Au début de cet entretien, vous avez souligné les similitudes entre nos deux pays. Tous deux sont alpins. Mais il existe une différence importante: la Slovénie a un accès à la mer. Nous vous envions un peu.
Nous disposons de 47 kilomètres de côte, et nous en sommes très fiers. En revanche, vous avez bien plus de lacs que nous. La région alpine constitue un autre domaine important de coopération. Nous sommes également particulièrement conscients du changement climatique, dont les effets sont très visibles en montagne. La neige et les glaciers fondent. Lors de notre rencontre, Guy Parmelin m’a expliqué qu’il pouvait désormais cultiver des cépages qui ne poussaient autrefois pas en Suisse, les températures étant aujourd’hui nettement plus élevées. Mais nous sommes aussi de sérieux concurrents en sport, notamment en ski alpin.
Contrairement au football, où la Suisse s’est qualifiée pour la Coupe du monde aux dépens de la Slovénie.
Oui, malheureusement. Je souhaite plein succès à la Suisse. En hockey sur glace, en revanche, la Suisse nous a porté chance. Grâce à nos victoires contre la Tchéquie et l’Italie lors du Championnat du monde disputé chez vous, nous avons évité la relégation de l’élite mondiale.
(Traduit et adapté par Valentine Zenker)
