Suisse
Interview

Aarau: Un armurier répond aux questions bêtes sur les armes

«Une kalachnikov à la maison, c'est légal?» On a posé toutes nos questions bêtes à un armurier
Peut-on vraiment acheter une kalachnikov en Suisse? La garder fonctionnelle chez soi? Aller au stand ...
Concrètement, qui achète une AK en Suisse? Pourquoi?Image: watson

Voici qui possède des kalach’ en Suisse, «l’un des rares pays où c’est possible»

Peut-on vraiment acheter une kalachnikov en Suisse? La garder fonctionnelle chez soi? Aller au stand de tir? Chasser le chevreuil avec? Après la fusillade d’Aarau, on a soumis toutes nos interrogations de profanes à Marco Fusini, armurier de formation et spécialiste des armes de chasse.
06.09.2026, 07:0306.09.2026, 11:33

Depuis la fusillade d’Aarau, une question revient régulièrement dans les discussions de comptoir. Comment un particulier peut-il posséder légalement une kalachnikov en Suisse? Le tireur présumé, un Suisse de 43 ans domicilié dans le Jura, est soupçonné d’avoir tué une jeune femme et blessé six personnes lors d'une rave party. Parmi les armes utilisées figurait un AK-74 qu’il avait acquis légalement en 2005.

La législation s’est durcie depuis. En 2019, les armes longues semi-automatiques équipées d’un chargeur de grande capacité (plus de dix cartouches) nécessitent notamment une autorisation exceptionnelle. Les armes automatiques sont elles aussi classées parmi les armes interdites pouvant uniquement être acquises dans certains cas particuliers.

Mais concrètement, qui achète une AK en Suisse? Pourquoi? Et que peut-on réellement en faire une fois qu’elle est à la maison? Nous avons posé toutes nos questions, y compris les plus naïves, à un expert: Marco Fusini armurier de formation et spécialiste des armes de chasse.

Commençons par la question bête: est-ce que n’importe qui peut entrer dans une armurerie suisse, demander une arme et repartir avec?
Non, absolument pas. Il est impensable de rentrer dans une armurerie et d’en ressortir une heure plus tard avec une kalachnikov, par exemple. Il faut au préalable un certain nombre de documents, dont certains sont délivrés directement par la gendarmerie du Bureau des armes du canton. Ce sont les autorités qui effectuent les vérifications, notamment au niveau du casier judiciaire, et déterminent si la personne peut obtenir un permis d’acquisition. Ensuite, tout dépend de la catégorie de l’arme.

Qui est notre expert?
Marco Fusini, 37 ans, est armurier de formation. Après cinq années d’études en Belgique, dans l’une des rares écoles d'armurerie d’Europe, pour apprendre notamment la fabrication d’armes à feu, le Vaudois a obtenu, en Suisse, une équivalence de sa formation, puis sa patente de commerce d’armes.

En 2018, il a cofondé l’Armurerie Nouvelle Lausannoise, à Renens, qu’il a depuis quittée. Son domaine de prédilection? Les armes de chasse, «celles avec notamment de belles gravures, une mécanique précise avec de l'acier et du bois de qualité», sourit-il. Il est par ailleurs instructeur pour le permis de chasse dans le canton de Vaud, et fait partie des six membres de la commission d’examen pour ce permis.

Justement, aujourd’hui, qu’est-ce qu’il faudrait faire pour acheter légalement une kalachnikov?
Tout dépend du modèle. Une kalachnikov semi-automatique peut relever d’un permis d’acquisition classique (PAA) ou d’une autorisation exceptionnelle (PAE). Pour une arme longue semi-automatique, dès que la capacité du magasin (le «chargeur» dans les appellations du public) dépasse dix coups, on entre dans le régime de l’autorisation exceptionnelle. Et là, la procédure est plus lourde.

«Pour une arme entièrement automatique, c’est encore autre chose. Il est possible d’en obtenir une dans des conditions très particulières, notamment pour la collection, mais les autorisations sont délivrées au compte-gouttes.»

Il faut fournir un dossier très complet, montrer comment et où l’arme sera conservée, les dispositifs de sécurité prévus, etc. Dans certains cas, il peut aussi y avoir un entretien avec le Bureau des armes, voire une évaluation psychiatrique.

La kalachnikov qu’un particulier achète en Suisse est-elle la même qu’utilise un militaire?
Non. Déjà il ne s'agit pas de la même marque et du même modèle. L'Armée Suisse utilise comme fusil d'assaut standard le SIG-550 (Fusil d'Assaut; F ass 90). La grande différence entre les armes militaires et leur contrepartie civile, c’est le tir automatique.

«Avec une arme automatique, maintenir la détente permet de tirer en rafale jusqu’à épuisement des munitions du magasin. Avec une arme semi-automatique, il faut relâcher la détente et appuyer à nouveau pour chaque coup.»

Une arme entièrement automatique peut exceptionnellement être détenue par un particulier, mais on est dans une catégorie totalement différente et beaucoup plus restrictive. C’est un dossier de 15 centimètres d’épaisseur qu’il faut fournir et ça n’est pas dit que la demande soit acceptée!

Vous est-il déjà arrivé de refuser de vendre une arme à quelqu’un qui avait pourtant ses papiers en ordre?
Bien sûr. Cela fait même partie de notre formation. Si vous avez un doute, si vous ne «sentez» pas un client, vous avez parfaitement le droit de refuser la vente. Et dans le cadre d’une armurerie, nous sommes également invités à prévenir le Bureau des armes. Quand je travaillais à l’Armurerie Nouvelle Lausannoise, je l’ai fait plusieurs fois. Il m’est même arrivé de téléphoner pour signaler quelqu’un et qu’on me réponde: «Oui, vous n’êtes pas le premier à nous appeler à son sujet.»

Vous demandez systématiquement pourquoi quelqu’un souhaite acheter une arme?
Neuf fois sur dix, le client nous le dit spontanément: «Je chasse», «je fais du tir sportif», «cette arme m’intéresse pour ma collection». Mais s’il ne le dit pas, oui, on lui pose la question. C’est nécessaire pour pouvoir l’orienter vers une arme adaptée, évidemment, mais aussi pour comprendre qui achète quoi, pourquoi, et de quelle manière l’arme risque d’être utilisée.

Si quelqu’un arrive dans votre armurerie en disant: «Je veux une arme pour me défendre»?
Là, tous les signaux d’alarme s’allument. Les trois grands profils que nous rencontrons sont les chasseurs, les tireurs sportifs et les collectionneurs.

«Quelqu’un qui dit vouloir une arme pour se défendre, c’est tout de suite beaucoup plus problématique»

Dans ce cas-là, on peut éventuellement lui parler d’autres moyens de défense qui ne mettront pas sa personne dans le risque d'une conséquence légale ou pénale, comme un spray au poivre. Mais l’idée qu’on achète une arme à feu, en Suisse, «au cas où quelqu’un entre chez moi» ne correspond pas du tout à l'usage.

Et alors, qui achète une kalachnikov en Suisse?
Neuf fois sur dix, ce sont des collectionneurs. C’est une arme qui possède une histoire extrêmement importante et une mécanique particulière qui intéresse beaucoup les amateurs. Il existe aussi une utilisation dans certaines disciplines de tir sportif, mais la collection reste, selon mon expérience, le principal motif. Des dérivés de marques ou de modèles de la «Kalachnikov» originale sont cependant utilisés en tir sportif.

Et ces armes de collection sont réellement fonctionnelles?
Oui. En Suisse, il est possible de posséder des armes de collection fonctionnelles. Nous sommes l’un des rares pays où c’est encore possible, grâce aussi à notre rapport et notre histoire plus saine aux armes.

«Mais les collectionneurs, qui sont d’ailleurs répertoriés comme tels, font l’objet d’un suivi particulier»

Certains peuvent posséder énormément d’armes. Les collections que j’ai vues ressemblaient parfois à celles de musées. Armes sous vitrine, petits panneaux avec l’année, la provenance… Certaines personnes collectionnent les armes comme d’autres collectionnent les petites voitures.

Donc oui, quelqu’un peut légalement avoir une kalachnikov fonctionnelle et potentiellement létale chez lui…?
Oui, tout à fait. Mais il faut remettre ça dans tout ce qu’on vient d’expliquer. Selon le type d’arme, il faut avoir obtenu les autorisations nécessaires et avoir montré patte blanche, et encore une fois, c’est un long processus.

Et peut-elle être conservée prête à l’emploi, avec ses munitions?
Pour certaines catégories d’armes particulièrement réglementées, notamment les armes automatiques détenues sous autorisation exceptionnelle, les conditions de stockage sont très strictes. Il peut être exigé que des éléments essentiels de l’arme soient conservés séparément et que les munitions soient elles aussi stockées à part.

«Après, évidemment, il existe des gens qui ne respectent pas la loi. Mais c’est un autre problème»

Presque tout le monde peut passer le permis de conduire, mais seuls quelques individus dérangés utiliseront une voiture pour foncer dans une foule.

Combien coûte une kalachnikov?
Il y a énormément de variantes. On peut aller d’environ 800 francs à plusieurs dizaines de milliers de francs, selon l’origine, l’état, la rareté et surtout le mécanisme. Une version automatique peut coûter beaucoup plus cher qu’une version standard.

Un tireur sportif interrogé par Blick disait qu’une kalachnikov n’avait pratiquement aucun intérêt pour le tir sportif parce qu’elle est trop imprécise. Vous êtes d’accord?
Ce n’est effectivement pas une arme qui a particulièrement brillé par sa précision. Pour du tir classique au coup par coup, elle ne représente pas un grand intérêt, ce n’est d’ailleurs pas sa vocation première. Mais il existe beaucoup de disciplines différentes. Nous avions à l'armurerie par exemple déjà préparé des kalachnikovs ou leurs variantes pour des tireurs sportifs. Certaines disciplines impliquent du tir en mouvement, avec un parcours, un chronomètre, différentes cibles et énormément de règles de sécurité. Dans ce genre de contexte, ce type d’arme peut avoir davantage de sens.

Donc on peut arriver avec une kalachnikov dans un stand de tir suisse?
Avec une version semi-automatique, cela peut être possible selon le stand et la discipline pratiquée. En revanche, pour une arme automatique, même si vous faites partie des très rares personnes ayant obtenu l’autorisation nécessaire pour en posséder une, la quasi-totalité des stands l’interdisent. Certains peuvent organiser dans de rares occasions des sessions spéciales, après en avoir informé les autorités.

Techniquement, pourrait-on aller à la chasse du chevreuil avec une kalachnikov?
Non. C’est parfaitement interdit. Aucune chance!

Vous êtes justement très impliqué dans la chasse. Comment le milieu évolue-t-il?
Je suis instructeur pour le permis de chasse vaudois et membre de sa commission d’examen. La chasse est un milieu qui évolue avec son temps et l'on voit par exemple de plus en plus de femmes s’inscrire, et c’est une très bonne chose.

«Le monde de la chasse reste malheureusement un milieu où les clichés et la misogynie sont encore très présents, à l'interne comme à l'externe. On essaie de faire évoluer ça et d’instaurer une ambiance beaucoup plus saine et sécurisante.»

Et les mentalités changent également sur ce que signifie «passer son permis de chasse». Certaines personnes s’inscrivent en disant dès le premier jour qu’elles ne tireront probablement jamais sur un animal. Elles viennent pour la formation, qui est extrêmement complète: faune, flore, biologie, balistique, législation, éthique…

Revenons à Aarau. Imaginons quelqu’un qui a acheté légalement une arme il y a vingt ans, mais dont l’état psychique se dégrade depuis. Qui est censé s’en rendre compte?
En premier lieu, le détenteur lui-même. Je connais des personnes qui ont spontanément remis leurs armes au Bureau des armes parce qu’elles traversaient un burn-out ou une dépression et ne se sentaient plus capables de les posséder. Evidemment, tout le monde n’aura pas cette démarche. Des contrôles inopinés peuvent aussi intervenir. Il n’existe pas forcément un contrôle périodique automatique pour chaque détenteur, mais les autorités peuvent effectuer des vérifications à domicile. La police contrôle les armes détenues, les numéros de série et leur concordance avec les registres déclarés.

Et si quelque chose se passe dans la vie du détenteur entre-temps?
Cela peut aussi déclencher une intervention. Si quelqu’un est par exemple contrôlé au volant sous l’emprise d’alcool ou de stupéfiants, les autorités viennent rapidement vérifier la situation de ses armes, voire les séquestrer. Je trouve cette démarche parfaitement logique:

«Si l’on estime qu’une personne n’est plus apte à adopter un comportement responsable, il n’y a aucune raison de lui laisser ses armes»

A la chasse vaudoise nous avons par exemple un contrôle périodique de tir, tous les trois ans, pour vérifier si un chasseur est encore «suffisamment bon» et apte à continuer sa passion en toute sécurité. La sienne et celle des autres.

Après Aarau, voyez-vous des failles dans la législation suisse qu’il faudrait corriger?
En toute honnêteté, non. Je considère que la législation suisse sur les armes est l’une des meilleures au monde. Nous avons historiquement un rapport particulier aux armes en Suisse et nous sommes parfois comparés aux Etats-Unis parce que beaucoup de particuliers en possèdent. Pour moi, cette comparaison ne tient pas. La législation, la culture et surtout la possibilité de porter une arme sont complètement différentes.

«Je trouve le système actuel suffisamment accessible pour permettre aux personnes qui ont un motif légitime, chasse, tir sportif, collection, de posséder des armes, tout en étant suffisamment strict pour effectuer des contrôles et empêcher autant que possible des personnes inaptes d’en obtenir.»

Cela ne veut malheureusement pas dire qu’on pourra empêcher 100% des drames. Une arme posée sur une table ne fera rien toute seule. A la fin, il y aura toujours la question de la personne qui l’utilise. De toute façon, quelqu’un qui veut vraiment obtenir une arme pour tuer pourra le faire via des moyens détournés, par exemple un marché gris ou noir. Durcir encore davantage la législation ne pénaliserait que les amateurs d’armes honnêtes.

Et quel est, selon vous, le plus gros cliché que le grand public entretient sur les armes en Suisse?
Le fameux «permis de port d'armes». C’est l’une des grandes confusions. Dans l’immense majorité des cas, ce dont on parle est un permis d’acquisition d’armes. Il vous autorise à acquérir une arme, mais absolument pas à vous promener dans la rue avec.

«Le permis de port d’arme, lui, est quelque chose de très différent et de rarissime pour un particulier»

Il faut pouvoir démontrer un besoin réel de porter une arme, par exemple dans certaines professions particulièrement exposées ou lorsqu’une personne peut prouver qu’elle fait face à une menace grave. On pourrait citer le cas d’un bijoutier qui s’est fait braquer à plusieurs reprises, ou quelqu’un qui reçoit des centaines de lettres de menaces de mort. Et même dans ces situations, l’autorisation n’est évidemment pas automatique. Et puis il y a aussi les mots. Dans la presse, on utilise parfois «kalachnikov» pour n’importe quelle arme longue et «Glock» pour n’importe quel pistolet. Or ce ne sont pas des termes génériques, mais des familles, des marques ou des modèles précis.

«Kalachnikov est devenu un mot qui possède une aura très particulière. Quand quelqu’un qui ne connaît rien aux armes l’entend, il imagine immédiatement quelque chose de terrifiant. Je le comprends.»

Mon métier et ma passion consistent aussi à essayer d’expliquer tout cela. Parce qu’on a généralement moins peur de ce qu’on comprend mieux.

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