Suisse
Interview

Comment le service civil a évité la prison à certains Suisses

Une manifestation contre la criminalisation des objecteurs organisée à La Chaux-de-Fonds en 1991.
Une manifestation contre la criminalisation des objecteurs organisée à La Chaux-de-Fonds en 1991.Image: KEYSTONE

«Les objecteurs savaient qu'ils allaient finir en prison»

Avant l'introduction du service civil, en 1996, refuser le service militaire était puni par la prison en Suisse. Un nouvel ouvrage revient sur l'histoire des objecteurs, leurs profils et leurs motivations - tout en démontant quelques idées reçues sur ce chapitre très clivant de l'histoire helvétique.
31.05.2026, 07:0331.05.2026, 11:09

Le 14 juin prochain, la population suisse décidera si elle souhaite durcir les conditions d'accès au service civil. En cause: les demandes d'admission continuent de battre des records, tandis que le nombre de jours de service militaire accomplis ne cesse de grimper. Un tel scénario était inimaginable il y a encore 30 ans. Avant l'introduction de cette option, en 1996, les jeunes hommes qui ne voulaient pas passer sous les drapeaux n'avaient qu'une seule alternative: la prison. On les appelait les objecteurs.

Ce phénomène fait l'objet d'un livre qui vient de paraître. Basé sur des entretiens avec d'anciens objecteurs, des archives judiciaires et militantes, ainsi que d'autres sources, l'ouvrage revient en détail sur un épisode encore récent et très clivant de l'histoire helvétique. L'occasion de poser quelques questions à son auteur, Niels Rebetez, docteur en histoire contemporaine à l’Université de Fribourg et actuellement responsable des thématiques LGBTIQ au Bureau fédéral de l’égalité. Interview.

A partir des années 1960, on assiste à un véritable boom de l'objection en Suisse. Dans votre livre, vous expliquez que ce phénomène est dû à plusieurs raisons. Quelles sont les principales?
Ce phénomène s'inscrit dans la vague de contestation qui a traversé les pays d'Europe occidentale à partir des années 1960. Jusque-là, la plupart des objecteurs agissaient pour des raisons religieuses.

«A ces individus commencent à s'ajouter des profils plus politiques ou politisés, qui viennent gonfler le contingent historique»

Cela va de pair avec la montée du militantisme. Si des groupes militants existaient avant cette période, leur nombre croît nettement à partir des années 1960. Ces organisations rendent le phénomène plus visible et montrent aux hommes intéressés par l'objection qu'ils ne sont pas seuls. Ces derniers peuvent désormais avoir du soutien, accéder à des brochures d'information et à des permanences de conseil.

Vous dites que, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l'armée suisse jouit d'une large popularité auprès de la population, et que les voix critiques étaient minoritaires et mal vues. Comment explique-t-on un tel changement?
Le regard de la population n'a pas vraiment changé, et la désapprobation face à l'objection est restée très répandue en Suisse. Ces critiques n'atteignaient toutefois pas les milieux concernés. A cette époque, un décalage se creuse entre l'armée et une partie de la jeunesse. La première promouvait des valeurs telles que l'obéissance, la discipline et l'esprit de sacrifice, tandis que la deuxième aspirait à la liberté et à l'autonomie.

Les objecteurs n'étaient-ils donc pas sensibles à la désapprobation sociale?
Pas pour ceux que j’ai interrogés pour ma recherche, même si elle était très forte et que tous ont dit avoir fait l'objet de critiques. Pour eux, il y avait toutefois un autre enjeu: la reconnaissance par les pairs.

«L'objection leur donnait une opportunité de s'affirmer et d'être valorisés par les gens qui comptaient à leurs yeux, comme les amis et les autres militants»

Le profil des objecteurs était très différent par rapport à celui des recrues. Pourtant, il était assez varié. Est-il possible de dresser un profil type?
On peut plutôt parler de tendances. En termes de profession, la situation était assez variée, mais on retrouve beaucoup d'étudiants parmi les objecteurs, ce qui n'est pas surprenant. Dans les milieux étudiants, il y a plus de critique et de contestation politique. De plus, les étudiants vivent souvent dans un entre-soi jeune et en ville, où les groupes militants sont plus développés.

Niels Rebetez
Niels Rebetez est docteur en histoire contemporaine à l’Université de Fribourg et actuellement responsable des thématiques LGBTIQ au Bureau fédéral de l’égalité.Image: dr

On sait également que les Romands étaient surreprésentés dans les rangs des objecteurs. Vous excluez d'attribuer cette situation à des différences culturelles. Comment l'expliquez-vous, alors?
Pour moi, il y a essentiellement deux explications. Tout d'abord, le climat politique était plus défavorable à l'objection en Suisse alémanique, où les autorités étaient beaucoup plus crispées qu'en terres romandes. A titre d'exemple, les cantons de Genève et Neuchâtel ont activement essayé d'assouplir les peines des objecteurs.

«En Suisse alémanique, on ne trouve pas cette ouverture»

Et le deuxième élément?
Je l'ai découvert un peu par hasard. Quand j'ai croisé le profil professionnel des objecteurs avec leur région de provenance, je me suis rendu compte que les Romands étaient beaucoup plus souvent étudiants que les Alémaniques. C'est une tendance que l'on retrouve au sein de la population masculine en général, et qui influence les chiffres de l'objection.

Venons-en aux motivations. Dans le livre, vous soulignez qu'il ne s'agit pas d'un choix purement individuel, mais qu'il était motivé par plusieurs influences. Quelles étaient les principales?
Traditionnellement, les motivations des objecteurs étaient divisées en trois catégories, utilisées également par la justice militaire: les motifs religieux, éthiques et politiques. J'ai essayé de questionner cette classification et je suis arrivé à la conclusion que l'image de l'objecteur qui se forge des convictions tout seul, de manière absolue et sans influence extérieure, n'existe pas.

Pourquoi?
Quand on prend une décision aux conséquences aussi lourdes, les motivations dépendent beaucoup du milieu où l'on a grandi, des personnes que l'on fréquente, etcétéra.

«Quand j'ai demandé à mes témoins ce qui les avait poussés à ne pas ou plus faire de service militaire, ils ont souvent évoqué le contexte»

D'autant plus que les convictions ne sont pas tout. Comme je l'ai dit avant, l'objection permettait aussi d'être reconnu par son milieu.

Une manifestation en faveur de l'instauration du service civil, en 1970.
Une manifestation en faveur de l'instauration du service civil, en 1970.Image: PHOTOPRESS-ARCHIV

Une autre image très répandue est celle de l'objecteur «martyr». Or, vous écrivez que ces personnes n'étaient pas prêtes à tout sacrifier. Quelles étaient leurs principales limites?
Les objecteurs faisaient une évaluation des risques à tout moment de leur parcours. Ils savaient tous qu'ils allaient finir en prison, l'emprisonnement étant systématique pour ce type de délit. Face à ce constat, plusieurs stratégies étaient alors possibles.

Lesquelles?
L'une consistait à renoncer à l'objection. Pour certains, le prix à payer était trop fort. On pouvait alors essayer d'être réformés médicalement. D'autres tentaient quand même de faire le service militaire, ou demandaient à le faire sans arme. Cela était assez difficile, parce qu'il fallait faire une demande et que les autorités ont serré la vis quand elles ont compris que cette option attirait des hommes qui n'osaient pas objecter.

La durée de l'emprisonnement variait énormément. Comment était-elle fixée?
La durée dépendait en partie des motivations retenues par la justice militaire. Si celle-ci considérait qu'un objecteur avait agi pour des motifs religieux ou éthiques, qu'elle appelait «honorables», et qu'il était en «grave conflit de conscience», la peine était en général plus légère. Les autres, notamment ceux qui avaient des motivations politiques, étaient plus sévèrement punis.

Quelles étaient les peines pour ces deux cas de figure?
Les premiers étaient en principe condamnés à des arrêts répressifs. Ils étaient assignés à un travail pendant la semaine, mais ils dormaient en prison la nuit et pendant le week-end.

«Ce régime n'avait rien à voir avec le service civil et restait une peine répressive, mais était moins lourd. Il pouvait durer jusqu'à six mois»

Les autres faisaient de la prison ferme, avec les détenus de droit commun. Il n'y avait pas de critères fixes pour déterminer la durée de la peine, mais la justice militaire disposait de normes usuelles qui lui servaient d'orientation. Un cas de refus de l'école de recrue de la part d'une personne sans motifs honorables était généralement puni avec quatre à huit mois de prison ferme.

Des personnes manifestent à Berne contre la guerre au Vietnam, en 1968.
Des personnes manifestent à Berne contre la guerre au Vietnam, en 1968.Image: PHOTOPRESS-ARCHIV

Les condamnations longues étaient fréquentes?
Il y en a eu. Quand le nombre d'objecteurs augmentait, par exemple au début des années 1970 et au début de la décennie suivante, les peines plus sévères avaient tendance à augmenter. La justice militaire essayait de juguler le phénomène de cette manière, mais la situation restait assez variable. Il est toutefois important de souligner que la durée de la peine n'était pas le seul enjeu pour les objecteurs.

Quel était l'autre?
Obtenir l'exclusion de l'armée, ce qui n'était pas automatique. Si un objecteur n'était pas exclu de l'armée, il était reconvoqué à sa sortie de prison. S'il persistait dans l'objection, il risquait alors un deuxième procès et une deuxième peine de prison, et ainsi de suite.

«Les cas les plus extrêmes que j’ai découverts allaient jusqu'à trois condamnations, ce qui peut facilement représenter une année ou une année et demie d'enfermement»

Le coût professionnel de l'objection était également très redouté. Dans quelle mesure se réalisait-il dans la pratique?
C'est difficile à documenter, mais je peux dire que les témoins qui travaillaient dans le secteur privé n'ont pas eu beaucoup de problèmes. Pour les employés de la fonction publique, en revanche, c'était plus risqué, en particulier pour les enseignants et les personnes en contact avec la jeunesse. On craignait qu'ils contaminent les jeunes avec de mauvaises idées. Dans certains cantons, des individus ont perdu leur travail pour cette raison.

L'objection existait également dans d'autres pays européens. Existe-t-il des spécificités relatives à la Suisse?
La différence principale réside dans le fait que la Suisse a été l'un des derniers pays européens à introduire le service civil. Cela s'explique en partie par le fait que notre pays est resté très attaché à l’armée et au système de milice. Encore dans les années 1990, le Conseil fédéral disait que «la Suisse n'a pas d'armée, elle est une armée».

«Pour cette raison, l'ouverture au service civil a longtemps suscité beaucoup de rejet»

Justement, comment se fait-il que, après avoir été rejeté deux fois dans les urnes, le service civil ait finalement été accepté par la population suisse?
Pour moi, c'est la fin de la Guerre froide qui a changé la donne. Le militantisme avait du mal à convaincre au-delà du cercle des convaincus, mais a préparé le terrain. La fin de la Guerre froide fait disparaître l'ennemi communiste. Le service civil est alors devenu acceptable. Les résultats des votations sont éloquents. En 1977 et 1984, les initiatives populaires proposant cette option ont été rejetées par plus de 60% de la population. En 1992, seulement huit ans plus tard, la troisième votation a été acceptée par 82% des votants.

Niels Rebetez, «Au temps de l'objection. Histoire du refus du service militaire en Suisse (1960-1996)», 2026, Alphil PUS, 270 pages

La première grève féministe de Suisse le 14 juin 1991
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La première grève féministe de Suisse le 14 juin 1991
La première grève des femmes* de Suisse avait impliqué plus de 500 000 femmes à travers le pays.
source: keystone
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