Le Chuv attaqué par des ados: «Des témoignages très choquants»
«J'ai vécu huit hospitalisations en une année», démarre Julie*, l'une des deux jeunes femmes derrière le compte TikTok intitulé temoignage.chuv. Et la suite ne fait pas dans la nuance:
Le compte est né en janvier. Julie voulait simplement «parler de ce qu'elle a vécu» au sein de l'unité d'hospitalisation psychiatrique pour ados du Chuv (UHPA). «On ne pensait pas que ça allait marcher autant», reconnaît-elle. Les demandes ont afflué, avant de perdre en intensité cet été, mais au lancement, dit-elle, «mon téléphone n'arrêtait pas de sonner».
Le format est presque toujours le même: un long message WhatsApp, découpé, publié tel quel. Parfois un témoignage face caméra, à visage découvert ou dissimulé. Certaines vidéos dépassent les 50 000 vues, la plus regardée dépasse les 120 000. La page compte 1213 abonnés à ce jour et près de 13 000 j'aime. 19 témoignages composent aujourd'hui le compte et égratignent en majorité l'Uhpa du Centre hospitalier universitaire vaudois.
Tous ne sont pas publiés, comme le confie Julie:
A ses côtés, Laurence*, mineure, a passé près d'une semaine à l'Uhpa, hospitalisée au moment où Julie s'y trouvait. C'est là qu'elles ont noué un lien et réfléchi à lancer un compte. De ce séjour, Laurence dit avoir gardé «une terreur des hôpitaux», marquée par des scènes de jeunes patientes qui se faisaient du mal, et par ses propres scarifications, selon les dires de sa mère.
Cette dernière, d'ailleurs, a découvert l'existence du témoignage sur TikTok un peu plus tard: «Ma fille m'a avertie après coup avoir témoigné sur ce compte», nous précise-t-elle.
Un témoignage publié sur le compte TikTok
Manque de filtrage
Interrogée sur le séjour de sa fille à l'Uhpa, la mère commence pourtant sur une note rassurante: «Nous avons été très bien accueillis dans la structure. Tout a été bien expliqué, avec un cadre, notamment avec l'interruption de l'utilisation du téléphone.» Elle se dit alors «en confiance». Mais ce sentiment va peu à peu s'effriter.
D'abord, la question des visites. Elle s'étonne de voir défiler à l'hôpital de nombreux amis de sa fille, sans que le personnel ne fasse de tri.
Puis vient la découverte du téléphone, que sa fille aurait gardé nuit et jour, en dépit du cadre annoncé au départ par le Chuv. «J'en ai touché un mot au personnel soignant, qui n'était pas au courant et m'expliquait même qu'elle avait dû feinter pour l'utiliser. C'était leur défense», glisse-t-elle, sans qu'aucune remise en question ne semble avoir suivi de leur côté.
Et de compléter:
Le bilan qu'elle en tire est sans appel: «En faisant la balance, ma fille aurait été mieux à la maison. J'ai eu l'impression qu'en sortant, elle était encore plus mal qu'en arrivant.» Et de conclure, sans détour:
Sur le reste, la mère refuse d'en dire davantage, par crainte qu'on identifie sa fille.
Des récits accablants
Le sentiment de Laurence et de sa mère n'est pas isolé. Julie, elle aussi, a mal vécu ces séjours à répétition : «Je suis sortie en plus mauvaise santé mentale après mes hospitalisations», lâche-t-elle, avant de poursuivre:
Parmi les 19 témoignages publiés sur le compte, certains relatent des situations plus graves encore. Une jeune patiente qualifie son passage à l'Uhpa de «pire expérience vécue»: en pleine détresse, alors qu'elle convulsait, elle dit avoir été livrée à elle-même. Un autre témoignage rapporte qu'un infirmier aurait choisi de terminer son repas avant d'intervenir, pendant qu'une patiente se cognait violemment la tête.
Sollicité sur l'épisode des convulsions, le Chuv indique ne pas être en mesure de se prononcer sur des situations individuelles. «Je ne dirais jamais qu’un ou une patiente ne dit pas la vérité. Nous devons dans tous les cas tenir compte du vécu de nos patients et patientes», précise Kerstin von Plessen, cheffe du Service universitaire de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent (Supea), qui nous reçoit un jour de septembre dans son bureau de l'hôpital de Cery.
De ce fatras de plaintes, des expériences traumatisantes au personnel en sous-effectif, une ligne de fracture se dessine: le sentiment, chez les jeunes témoins, d'une attention qui se dérobe, jusqu'à friser le mépris, selon des récits.
Le Chuv face au miroir
Le Chuv avait connaissance du compte et Kerstin von Plessen ne cherche pas à minimiser: «C'est important de dire, avant de commencer, que ces témoignages nous touchent beaucoup et nos équipes de soin en sont également affectées.»
Un commentaire a été publié sous une vidéo du compte, rappelant l'existence de l’Espace de médiation entre patients, proches & professionnels du Chuv.
Pourtant, la direction du Chuv a choisi de ne pas contacter les créatrices du compte directement. «Nous avons fait ce choix pour respecter leur démarche et ne pas exercer de pression. En publiant ce message en commentaire, nous montrons que notre porte est ouverte», explique Kerstin von Plessen.
Puis elle confie:
Kerstin von Plessen évoque alors le devoir «de mieux co-construire les prises en charge avec ces jeunes, pour que chacune et chacun se sente entendu».
Reste la question, plus complexe, qui flotte sur l'Uhpa: le personnel est-il dépassé? «Pourquoi ne font-ils pas plus attention au personnel qu'ils engagent?», interroge Julie au téléphone, avant d'affirmer:
Kerstin von Plessen ne dément pas la difficulté, mais la nuance: «La vie d'une unité passe par des moments calmes et d'autres plus agités. Certains patients nous sollicitent peu, d'autres traversent des moments de crise qui mobilisent fortement l'équipe. Il y a des pics. Quand cela arrive, certains jeunes hospitalisés peuvent avoir le sentiment d'être délaissés.»
Elle évoque un turnover de 10% en pédopsychiatrie, le recours ponctuel à des intérimaires «qui connaissent forcément moins bien l'unité et les jeunes que les équipes en place depuis des années», mais refuse le mot de pénurie:
La fréquentation, ajoute-t-elle, a changé: il y a désormais davantage de jeunes femmes. La sensibilité, aussi, s'est exacerbée chez les jeunes en général - l'après-Covid a laissé des traces. «Les jeunes sont sensibles aux gestes et aux retours que l’on peut faire. Aujourd'hui, on essaie de trouver un cadre adapté pour chacun.»
Un dialogue qui ne prend pas
Les unités psychiatriques du Chuv tentent, depuis deux ans, de mobiliser les jeunes patients autour de différents projets pour comprendre et recueillir leur vécu dans les soins. Sans grand succès. «Ça nous interpelle. On a des espaces privilégiés pour échanger», explique la psychiatre
Lorsque nous leur avons posé la question, les deux créatrices du compte assurent n'avoir jamais entendu parler de ces projets. Kerstin von Plessen reconnaît:
Elle désire comprendre ces jeunes «qui se sont sentis abandonnés». Elle relativise aussi la portée des témoignages, qu'elle situe à un «petit pourcentage», certains datant de plusieurs années.
Et de rappeler, en contrepoint: «Il ne faut pas oublier que des jeunes sont repartis très contents de cette unité.»
Sollicité par nos soins, le Département de la santé et de l’action sociale (Dsas) renvoie la responsabilité au Chuv: «Il est de la responsabilité de l’hôpital d’ouvrir le dialogue avec les patientes et patients qui affichent leur mécontentement.» Le Département ajoute que les problématiques structurelles lui sont, quoi qu'il en soit, systématiquement remontées par la direction du Chuv.
*Prénoms d'emprunt.
