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«C'est un luxe»: pourquoi la Poste ferme des bureaux

«Les petits bureaux de poste de campagne, c'est un luxe», selon cet expert.
«Les petits bureaux de poste de campagne, c'est un luxe», selon cet expert.keystone / dr (montage)

«C'est un luxe»: pourquoi la Poste ferme des bureaux de campagne

La Poste a annoncé qu'elle allait réduire à 600 le nombre de ses guichets en 2028. Il y en avait plus de 3000 il y a 20 ans. Une situation logique alors que la société se numérise et que l'envoi de lettres chute. Mais quid de la fonction «sociale» de l'entreprise? Un expert en économique publique répond à nos questions.
29.05.2024, 18:5431.05.2024, 10:16
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Nouveau coup dur pour le service public: mercredi matin, La Poste annonçait qu'elle allait encore supprimer des centaines de bureaux de poste ces prochaines années. D'ici à 2028, le nombre de guichets devrait tomber à 600. A titre de comparaison, La Poste comptait encore plus de 1300 bureaux en 2016, et plus de 3000 il y a 20 ans. Une situation qui s'explique par le changement des habitudes des utilisateurs: l'envoi de lettres et les paiements au guichet sont en chute libre, conséquence directe de la numérisation de la société. Logiquement, la fréquentation dans les bureaux a baissé de 35% en 8 ans.

Les bureaux sont de plus en plus remplacés par des «points de clientèle» – ces zones souvent intégrées à des petits commerces où on peut envoyer ses colis –, dont certains en self-service. Au total, 2000 «filiales» de la poste (comprendre: bureaux, agences et zones en self-service) seront maintenues.

Pour les gens qui ont leurs habitudes au bureau de poste du village, la pilule va être dure à avaler. Mais l'ex-régie fédérale assure qu'aucun licenciement n'est à l’ordre du jour. De nombreux départs à la retraite ne seront, cependant, pas remplacés et des déplacements de lieu de travail sont prévus.

Comment La Poste va-t-elle évoluer ces prochaines années? Quels sont les enjeux pour les employés postaux? Nous avons évoqué toutes ces questions avec Matthias Finger, conseiller auprès de Swiss economics et professeur émérite en management des industries de réseau – parmi elles: la Poste – à l’EPFL.

Matthias Finger est professeur en management des industries de réseau à l’EPFL.
wikimedia commons

Que se passe-t-il avec la Poste en Suisse?
Comme toute entreprise, La Poste doit s'adapter à son environnement et la pression concurrentielle est grande. Mais elle n'a pas beaucoup d'opportunités commerciales.

«Elle n'est pas méchante, elle fait de son mieux avec le mandat qu'on lui a donné»

Quel serait un modèle économique fonctionnel pour la Poste, alors?
Là où la Poste faisait beaucoup de marge, c'était sur les lettres. Mais le volume a drastiquement chuté. Ensuite, il y a la logistique, avec les colis. Mais on n'y gagne pas tant d'argent que ça et puis ce secteur est très fragile pour la Poste: même s'il est en plein boom, il est accaparé par quelques entreprises phares, comme Amazon, Zalando ou Digitec. Si l'une d'entre elles décide de se passer de la Poste et de travailler avec un autre fournisseur ou mettre sur place son propre service d'envoi, la Poste va très vite se retrouver en situation difficile. Il y a les finances, mais les banques en ligne comme Revolut font monter la pression en termes de concurrence. Et puis CarPostal, c'est un peu une anomalie. Bref, il reste encore l'immobilier qu'on peut éventuellement vendre... mais seulement une fois.

Le vrai nœud gordien, ce sont donc les bureaux?
En termes de rentabilité, c'est simple: il faut de grands bureaux. La fréquentation des petits bureaux de poste a chuté et va continuer à le faire. En fait, les gens n'utilisent que très peu leurs petits bureaux de poste, même s'ils apprécient de les garder près d'eux.

«La vérité que peu de monde veut voir, c'est que ces petits offices, c'est un luxe»

La Poste a décidé de réduire le nombre de bureaux en Suisse à 600. A mon avis, seuls 400 d'entre eux seront vraiment rentables. Et puis on sous-estime l'importance de l'immobilier: un office de poste de campagne, c'est cher et peu flexible.

En conséquence, les bureaux vont devenir des offices «fourre-tout», dans lesquels on pourra trouver des guichets pour les assurances maladie, les banques ou des autorités. Que pensez-vous de cette solution?
Ça dépend. Pour ce qui est des guichets pour les banques ou les assurances-maladie, je suis un peu mitigé. On a tenté de le faire dans d'autres pays et ça ne fonctionne pas. Et puis, ce n'est pas réalisable dans un village où on devrait former des employés à plusieurs domaines, ce serait donc une solution conçue pour les villes et les gros offices.

Et pour les guichets des autorités?
C'est là que ça devient intéressant, même si je n'y crois pas trop non plus. Regardons à nouveau ce que font les autres pays: la France par exemple a réussi à créer un modèle économique stable. Pourquoi? Elle a transformé ses bureaux de poste en «bureaux de campagne du gouvernement»: on peut venir y faire renouveler sa carte grise ou y signer des documents administratifs importants. Vu que toute l'administration est centralisée à Paris, c'est très utile. Et l'Etat paie pour cela, ce qui permet de maintenir ces bureaux à flot. Mais en Suisse, avec le fédéralisme, cela demanderait beaucoup d'efforts. Je vois mal la Confédération déplacer son administration vers des bureaux de poste et les cantons devront décider de tout cela individuellement. Ce serait beaucoup plus compliqué.

Le mandat de la poste
-La distribution des lettres adressées et des colis est assurée pendant au moins cinq jours de la semaine. Celle des journaux et périodiques en abonnement pendant six jours de la semaine.
-L'exploitation d’un réseau d’offices de poste et d’agences postales sur l’ensemble du territoire doit être assurée. Ces services doivent être accessibles en 20 minutes à pied ou par les transports publics pour 90% de la population. Dans les régions où la Poste assure un service à domicile, la durée de trajet est fixée à 30 minutes. Dans les villes et les agglomérations, la Poste est tenue de proposer un point d’accès pour 15 000 habitants ou personnes actives.

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De nombreux bureaux de campagne vont donc fermer. Pourtant, le mandat de la Poste impose de garantir des filiales à travers le pays, «à 20 minutes à pied ou en transports publics». Comment l'expliquer?
Je trouve qu'il y a beaucoup de confusion dans cette idée de service public, qui se nomme d'ailleurs «service universel» pour la Poste. Le mandat implique la distribution journalière des lettres et des colis et la mise à disposition de «points de contact», mais qui ne sont pas obligatoirement des bureaux de poste. Un office du DETEC, la Commission fédérale de la Poste (PostCom) se charge d'ailleurs de calculer ces distances et de s'assurer que l'entreprise respecte ce mandat.

«En transformant ses bureaux en points d'accès dans les Migros ou les épiceries, voire en zones self-service, la Poste joue avec ce qui est écrit dans le mandat»

Il s'agit pour elles toujours de «filiales» et techniquement, elle continue à assurer son service universel. Mais on n'a jamais expliqué au citoyen en quoi consiste ce service public, il est donc normal qu'on râle à l'annonce de la fermeture du bureau de poste du village.

On a aussi proposé de ne distribuer le courrier que trois fois par semaine. Mais il faudrait aller modifier le mandat, ce qui est compliqué...
Vu que ce mandat est inscrit dans la Loi sur la poste, c'est au Parlement de la modifier et les différents partis politiques ne sont pas d'accord sur l'approche à aborder. La Confédération, qui est propriétaire, a aussi son mot à dire. Le Conseil fédéral peut être tenté de modifier certains éléments par ordonnance, mais s'il en abuse, la Justice peut intervenir: le Tribunal administratif fédéral peut aller demander la justification d'une base légale et renvoyer la balle au Parlement. Bref, c'est compliqué: la dernière modification de la loi a été appliquée en 2012.

La Poste peut-elle encore se targuer d'avoir un rôle social en Suisse?
Je pense que le plus grave, ce n'est pas la fermeture des bureaux, c'est la précarisation de ce métier. La «carrière à la Poste», avec 40 ans d'entreprises et une belle retraite, c'est fini.

«Les gens seront embauchés avec un niveau de qualification de plus en plus bas et des conditions de travail de plus en plus précaires»

Le fond du métier change et ce ne sont plus des jobs attrayants, contrairement à ce qu'en dit la Poste. Le niveau de loyauté va baisser drastiquement et les employés partiront chez Easyjet dès qu'ils seront payés 30 francs – ou euros – de plus. Mais il y a une image à défendre.

Tout est donc une question d'image?
Si l'image de la Poste est trop mauvaise, cela va finir par attirer l'attention du Parlement et le Conseil fédéral devra se justifier. C'est aussi pour ça que la Poste suisse est la seule, en comparaison internationale, à n'avoir pas encore licencié massivement. Cette image est donc un genre de garde-fou. En même temps, nul n'est dupe à Berne: la Confédération veut que la Poste fasse des bénéfices. Elle va donc continuer à faire des économies où elle le peut.

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