C'est que les attentes étaient élevées, à quelques heures de se frotter à la légende vivante du rap. Le trublion des réseaux, le pirate bling-bling au talent inimitable pour mixer le gore et le sublime, le duc de Miami et de Boulogne. Notre hâte de s'encanailler devant le Kanye West français se mêle à l'appréhension de se ramasser une bouteille de whisky dans la jugulaire. Mais on espère du méchant, du lourd, du sale, des insultes qui pleuvent et des jets de rhum à en avoir le tournis.
A priori, nous ne sommes pas les seuls. Parents et oreilles innocentes sont largement absents du public, même si la foule qui trépigne dans la fumée sucrée des clopes électroniques est jeune. Pas mal, pour un type qui règne sans partage sur l'industrie depuis près de 30 ans.
Un éclair rouge, un éclair blanc, des flashs lumineux. Et puis le voilà, le grand Booba, sans une minute de retard. Sa silhouette de colosse d'1m92 visible à des centaines de mètres à la ronde, encadrée par trois malabars en t-shirts noirs.
Le son est épais, le ciel gris et lourd. Les écrans géants résolument éteints. Une petite coquetterie du patron?
Mais vite, très vite, trop vite, on comprend. Il y a un problème. Si les écrans finiront par s’allumer, ce ne sera pas le cas du duc. La sauce ne prend pas. Est-ce le public, trop vierge, trop pur, trop sage? Les chansons qui s'enchaînent comme si Booba était pressé d’en finir? Les effets visuels ringards? Les transitions abruptes? Le manque de volonté de l'artiste, qui semble ailleurs? Ou encore sa voix, noyée dans une mélasse sonore aussi artificielle que des culs à Miami? Ce n'est pas un concert de rap. C'est un mauvais play-black des Black Eyed Peas.
Un vague silence lui répond. Drôle d’ambiance. Et ce ne sont pas les quelques jets de flammes et tacles attendus aux ennemis qui suffiront à enflammer la foule. Quand Booba nous jure que ce n’est que «l’échauffement», nous sommes déjà à la moitié du concert.
Bouteille à la main, le capitaine erre sur scène comme s’il n’avait rien à faire là. Il ne se foule surtout pas. Contrairement au jeune talent qu'il introduit sur scène, Roni, déjà plus punchy, plus volontaire.
«Fuck les traîtres et les ingrats, la piraterie n’est jamais finie», crache le pilote d'un navire qui prend gentiment la flotte. Un drapeau palestinien flotte au fond et il se met à pleuvoir sur le pirate, quand il se demande ce qu’il va bien pouvoir faire «de tout cet oseille». Et nous de quel sera le prochain stand de bouffe où satisfaire nos papilles.
En effet, toujours là. Sauf qu’une partie de l’équipage aimerait bien déserter le navire, mon capitaine.
La non-performance touche presque à sa fin lorsque Booba introduit un jeune producteur et DJ pour dix minutes de mix hasardeux. Nos dents crissent, nos oreilles sifflent. La vedette de la soirée, elle, en profite pour roupiller dans un coin - ou rêvasser du lit douillet qui l'attend à Miami.
Et quand Booba reprend le micro, c'est pour massacrer les morceaux qu'on aime tant. «Ça connait ou quoi?» s'enquiert le duc face au manque d'enthousiasme des troupes. Hm, oui, enfin, on ne sait plus trop. Les sons sont méconnaissables. «Saga» ne donne surtout pas envie d’un autre épisode. «DKR» achève de nous planter l'impression d'être au concert de Colonel Reyel. Puis c'est avec «Dolce Camara» qu'il enchaîne, après une pique gratuite à Maître Gims et quelques huées mollassonnes du public.
Enfin, le show devient enfin un peu méchant. Il était temps, au bout de 58 minutes. On commençait à se demander si on avait pas confondu le duc de Boulogne avec le duc de Kent.
En guise d'ultime doigt d’honneur à la plaine de l’Asse, Booba se retirera quinze minutes avant la fin du temps réglementaire. Sans doute impatient d'empocher son dû et de retourner en son royaume à Miami. Sa légende salement ternie.