Jeudi 26 avril. Andri (prénom d'emprunt) remarque en fin de journée qu'on a volé son VTT électrique devant chez lui. Et cela ne sort pas de nulle part, non, ce ne sont pas des amateurs, mais une équipe bien équipée qui est à l'origine du vol. Andri s'en rend compte rapidement, car la grosse chaîne avec laquelle il avait attaché son vélo a été sciée avec une meuleuse.
Ce que les voleurs ignoraient vraisemblablement, c'est qu'Andri a installé un traqueur sur son coûteux deux-roues. Il découvre alors que celui-ci est entreposé à quelques kilomètres de là. Il se rend à l'endroit en question en voiture, mais n'aperçoit son vélo nulle part. Il se trouve probablement dans un garage, une cave ou une camionnette.
Le vendredi matin, Andri se rend au poste de police. Il déclare le délit et parle également du traqueur. Et c'est à ce moment-là qu'il y aurait eu un malentendu. C'est du moins ce qu'écrit le service de presse de la police cantonale. En effet, la personne au guichet serait partie du principe qu'il ne s'agissait pas d'un tracking en direct, mais d'une localisation ponctuelle. Comme prendre des mesures immédiates et intervenir ne sert à rien dans ce cas-là, notre homme a simplement été informé de la manière de porter plainte, soit en ligne et contre inconnu.
Notons que la police précise que – lors du signalement d'un vol – il est clair que si l'on peut suivre le vélo via une localisation en direct, «la police intervient et prend les mesures immédiates qui s'imposent».
Mais pas là. Le vendredi après-midi, Andri remplit la plainte en ligne.
Curieux, le samedi, il voit son vélo se déplacer vers l'est, via l'Italie, la Slovénie, la Hongrie, la Serbie, le Kosovo jusqu'en Albanie, et sa capitale Tirana. Bien loin de son logement situé à Zuchwil (SO).
Andri zomme sur l'emplacement à Tirana sur Google Maps. Il y découvre un magasin de vélos d'occasion, Dua Bicikleta, qui vend notamment des vélos électriques.
Et à y regarder de plus près, cela devient trépidant. Sur l'une des bicyclettes en vente, il y a encore l'autocollant du marchand de vélos soleurois, soit Tropical. Son prix à la revente: 1349 euros.
Un peu près à la même période, un autre vélo a été signalé comme volé peu de temps auparavant dans un groupe Facebook soleurois. Et Andri découvre qu'il est proposé dans le même magasin pour 1259 euros.
En revanche, pas (encore) de traces du vélo d'Andri sur le site du magasin d'occasion.
Il semblerait que les vélos volés dans la région de Soleure soient régulièrement revendus dans cette boutique. Et cela ne date pas d'hier. Florian Lüthi, directeur du parti cantonal des Verts, alertait déjà sur Facebook en avril 2020: «Stolen bikes from Switzerland». Des vélos volés en Suisse.
En effet, dès 2020, quelqu'un racontait dans un groupe Facebook, cette fois-ci de la région de Bâle, comment il avait récupéré son vélo chez Dua Bicikleta. Florian Lüthi avait lu le post à l'époque et réagi en le commentant.
Plus qu'étonné, Andri est surtout en colère. Agacé de constater que tout le monde sait où atterrissent les vélos volés depuis des années à Soleure et que personne ne veuille ou ne puisse l'empêcher.
Il a exprimé sa frustration sur les réseaux. Les réactions se sont multipliées. A tel point qu'Andri s'en est senti un peu sous pression. C'est pourquoi il ne veut pas que son nom apparaisse dans les médias. Depuis son post, des dizaines d'autres commentaires sont apparus sur la page Facebook du marchand de cycles de Tirana, l'accusant de recel. Les photos du vélo avec l'autocollant «Tropical» y ont été entre-temps retirées, tout comme celle du deux-roues du groupe Facebook.
Lorsque l'on contacte le gérant du magasin sur Facebook, celui-ci se montre étonnamment bavard. Il dit vendre des vélos pour une clientèle très diversifiée, mais nie toute importation en Albanie.
Est-ce qu'il effectue des contrôles sur la provenance de sa marchandise? Non, mais il explique conserver les coordonnées de ses fournisseurs. Si l'on peut prouver que l'un d'eux a été volé, il sera renvoyé.
Et lorsqu'on évoque un modèle en particulier, par exemple celui du fameux groupe Facebook, on nous répond que le vendeur qui l'a cédé au magasin l'avait lui-même acheté peu auparavant - à Durrës, une ville portuaire de la côte.
Le modèle commercial de Dua Bicikleta prend peu à peu forme. Les cycles volés en Suisse arrivent en Albanie, vendus à des intermédiaires qui, à leur tour, les font revendre par des marchands de vélos contre un pourcentage. Le commerçant peut dire qu'il n'est au courant de rien, qu'il ne fait que vendre pour des tiers. Les vélos volés se transforment en argent honnêtement gagné – tant que personne ne pose de questions sur la provenance.
Peut-être que le commerçant ignore vraiment qu'il participe à un recel et que ses intentions sont tout à fait nobles. Qu'il restituerait même les vélos volés, comme il le prétend. Mais peut-être aussi qu'il agit en toute connaissance de cause.
Le fait que les «fournisseurs» n'essaient pas de vendre par eux-mêmes des objets si chers, mais qu'ils ne le fassent que contre une participation devrait mettre la puce à l'oreille du commerçant. On pourrait en arriver à la conclusion suivante: la seule manière que cela soit rentable pour la personne en question, c'est qu'elle n'ait pas payé très cher son vélo– si tant est qu'elle ait payé quelque chose. Mais ce ne sont là que des suppositions.
Le gérant indique que les commentaires l'ont blessé et ont provoqué un dégât d'image pour son commerce. Et il répète: dès qu'il recevra la moindre preuve de vol, il s'engage à renvoyer le vélo en question. Andri n'a pas envie d'entrer dans ce jeu-là. Pour lui, ce n'est que du blabla:
Et que va-t-il advenir du magasin de Tirana? La police cantonale affirme que si elle reçoit des informations concernant des recels à l'étranger, elle le signalera à Interpol. Le pays concerné est ensuite informé au cas par cas de ces actes soi-disant illégaux.
Retour en Suisse. Le président du parlement cantonal, Marco Lupi, a entre-temps eu vent de l'affaire et a téléphoné à Andri. Il souhaite désormais que la police lui rende des comptes sur ce qu'il s'est précisément passé et sur ce qu'elle a entrepris. Andri, quant à lui, est simplement content que quelqu'un s'empare du problème. Son assurance lui a versé les dédommagements liés au sinistre.
(Traduit de l'allemand par Valentine Zenker)