André Duvillard, 64 ans, est le médiateur qui doit ramener la sérénité dans les rangs de la police lausannoise après l'éclatement du scandale des messages WhatsApp racistes. Ex-commandant de la police cantonale neuchâteloise, ancien délégué du Réseau national de sécurité, il cherchera à obtenir la confiance des policiers lausannois au moment où il s'apprête, tel un «grand frère», à les sermonner mais aussi à entendre leurs doléances. Racisme, diversité, estime de soi, évolution du métier: les propos sans langue de bois d'un flic d'expérience.
Quelle est votre mission au sein de la police municipale de Lausanne?
André Duvillard: Le périmètre précis du mandat qui m’a été confié par la municipalité de Lausanne n’est pas encore défini. Ce qui veut dire que je dispose a priori d’une assez large latitude. Mon mandat consiste principalement à faire des propositions en vue de modifications du fonctionnement de la police municipale lausannoise. Cela touche, entre autres, à la formation des personnels comme à des questions d’organigrammes.
Mais vous n’êtes pas là pour travailler sur des tableaux Excel?
Non, bien sûr. Le but de ce mandat est d’aller au-delà de la réaction à l’événement qu’est la révélation au grand jour de groupes WhatsApp racistes. Le but est de mener une réflexion qui permette de comprendre pourquoi on en est arrivé là et qui fasse en sorte que cela ne se reproduise plus.
Quand avez-vous été sollicité par la municipalité de Lausanne?
La semaine dernière, après qu'elle a eu connaissance des éléments litigieux contenus dans des messages WhatsApp au sein de sa police.
Qu’allez-vous faire, maintenant?
Je vais parler aux policiers, à leur hiérarchie, récolter des éléments qui me permettront d’avoir une image à la fois la plus globale et la plus juste possible de la situation. J’ai prévenu la municipalité que cela me prendrait plus de trois mois.
Pensez-vous pouvoir remettre votre rapport avant les élections communales vaudoises du 8 mars 2026, cette affaire ayant certainement aussi une dimension politique?
Ce serait une erreur de ma part d’y accorder de l’importance. Je ne peux vous dire si mon travail au sein de la police municipale de Lausanne sera terminé avant l’échéance du 8 mars prochain.
Pourquoi la municipalité vous a-t-elle choisi pour mener cette tâche?
C’est dû à plusieurs choses, je pense. J’ai l’expérience acquise comme commandant de police cantonale à Neuchâtel. J’ai été par la suite délégué du Réseau national de sécurité. Et je suis romand.
Elle était alors plongée dans une grosse crise, liée à l’implication de la police judiciaire dans un scandale de stupéfiants. Des méthodes d’enquête, des comportements individuels étaient en cause. Cela avait conduit à des licenciements et jusqu’à la nomination d’une commission d’enquête parlementaire. J’ai pu constater que les crises sont souvent des opportunités pour rebondir. Il n’y a pas de raison pour que ce ne soit pas le cas à la police municipale de Lausanne.
Etes-vous doté de pouvoirs d’enquête dans le cadre de votre mission auprès de la police lausannoise, qui font que personne ne pourrait se dérober à un entretien avec vous, par exemple?
Je ne me considère pas comme un enquêteur. Je vais faire en sorte de rencontrer un maximum de personnes. Je n’imagine pas essuyer de refus.
Quelle est votre réaction aux contenus racistes des groupes WhatsApp en question?
Quand on voit ces messages et certaines des images qui les accompagnent, on ne peut être que choqué. Le hasard a voulu qu’il y a eu un certain nombre d’événements qui se sont superposés à la communication au public de ces messages. Je pense bien sûr au drame de la mort du jeune Marvin, mais aussi à la publication du rapport de la Commission fédérale contre le racisme, qui pointe entre autres du doigt la police. Il ne faut pas se voiler la face.
C’est-à-dire?
Le cas de Lausanne n’est probablement pas unique en Suisse. On peut imaginer qu’après la conférence de presse, lundi 25 août, de la municipalité de Lausanne, un certain nombre de chefs de police ont dû se demander si des choses similaires existaient chez eux.
Ces révélations mettent à mal la confiance des citoyens à l’égard de la police.
Cela dépend de qui on parle. Sur les réseaux, le soutien à la police suite aux révélations de ces messages racistes est massif. Une partie visiblement importante de la population défend la police, qu’elle estime injustement déconsidérée dans son ensemble.
Il faut faire la part des choses. La confiance en la police en Suisse est traditionnellement extrêmement élevée. C’est vrai dans d’autres pays voisins du nôtre. Il faut relever que ce qu’il s’est passé dans la police lausannoise est le fait d’une minorité. La grande majorité des policiers fait son travail en son âme et conscience, dans le respect des droits fondamentaux et des minorités. Cette petite minorité impliquée dans des messages inacceptables – on parle de 10% du total des effectifs de la police lausannoise – ébranle cela dit la confiance dans l’institution.
Cela, je le rappelais aux policiers et policières que j’avais sous ma responsabilité lorsque j’étais commandant de la police de Neuchâtel.
Quels sont les abcès qu’il faut percer?
Je vais prendre un problème bien précis. Les propos racistes, sexistes, grivois, il y a en a toujours eu dans la police. Mais quand des policiers se livrent, ou plutôt se livraient, entre collègues, à ce genre de propos, au terme d’une intervention, autour d’une bière, avant de rentrer chez eux, il n’y avait pas de traces des termes échangés.
Outre le fait que les propos racistes et sexistes sont à bannir du langage des policiers, ceux-ci doivent comprendre que les réseaux sociaux, y compris les groupes privés, les mettent tout sauf à l’abri des révélations des contenus échangés.
Avez-vous constaté, dans le ressenti de certains policiers, un manque de considération, alors même qu’ils sont investis d’une mission régalienne, qui les autorise à ouvrir le feu dans des circonstances bien précises?
Oui, je l’ai constaté et entendu chez certains d’entre eux. Et là, j’ai une forme de compréhension pour ceux qui travaillent dans une grande ville, que ce soit Zurich, Genève ou Lausanne. Une grande ville où tout bouge en permanence. Les grandes villes sont aussi des centres d’attraction au sens premier du terme. On n’y trouve pas que ceux qui y ont une activité. La grande ville attire aussi des marginaux et des personnes pas toujours bien intentionnées. Par ailleurs, une grande ville, ce sont beaucoup de manifestations, certaines pacifiques, d’autres plus ou moins violentes.
A quoi cela tient-il?
Cela tient beaucoup au fait qu’ils ont l’impression que la population, les médias et les élus ne mesurent pas à quel point leur travail permet à une grande ville de vivre globalement en paix.
Quelles formes cette demande de reconnaissance prend-elle?
Ce peut être des demandes d’augmentation de salaires ou des effectifs.
Prenons un cliché, dont on sait qu’il épouse en partie la réalité: lorsque, policier et blanc, on vient d’un milieu rural, vit-on parfois mal le choc avec la grande ville multiculturelle, où il arrive que le discours politique sur la diversité l’emporte sur tout le reste?
Il y a de cela. Un biais qui peut apparaître a trait à la répression du deal de rue. Lorsque les dealers que vous interpellez ont tous la même origine, vous aurez tendance à vous dire que toutes les personnes ayant cette origine, souvent associée à un pays africain, sont des trafiquants de drogue. Ce qui fait qu’une personne noire de nationalité suisse, parfaitement intégrée, pourra être associée à un trafiquant de drogue au cours d’une interpellation. Et ça, ça ne va pas. Il faut travailler sur ces biais non dénués de racisme.
Qu’avez-vous pensé de l’adjectif «systémique» employé par le syndic de Lausanne Grégoire Junod en conférence de presse pour qualifier le racisme présent dans la police lausannoise?
Le terme «systémique» a une connotation parfois militante, il est utilisé par des organisations non gouvernementales, dans des commissions.
Dans le cas lausannois, l’ampleur du problème a fait que le politique s’est saisi du terme «systémique», que je trouve en l’occurrence inadapté, car il laisse à penser que le racisme fait système dans toute la police lausannoise, ce qui me semble exagéré si l’on considère que les groupes WhatsApp dénoncés concerne 10% des effectifs totaux.
Dix pour cent, ce n’est pas rien non plus.
Evidemment, c’est même beaucoup trop. Il faut réduire au maximum l’expression raciste dans la police.
Ce sur quoi il faut insister, c’est sur ce devoir d’exemplarité que doit avoir la police dans ses missions, sachant qu’elle est la seule institution, hormis l’armée en temps de guerre, qui a le droit de faire usage de son arme. En ce sens, on attend de la police une exemplarité supérieure à toute autre profession. Dans le travail que je vais entreprendre avec les policiers lausannois, je vais m’employer à relativiser le terme «systémique» pour travailler sur les racines du problème.
En l’état de vos connaissances de la police municipale de Lausanne, quelles recommandations pourriez-vous faire d’ores et déjà?
Je pense évidemment à des instruments de médiation, par exemple. A ce propos, je suis frappé de constater que la Ville de Lausanne a déjà passablement de ces instruments en place. Je pense à certaines structures dans des quartiers, à des commissions d’éthique et de déontologie, en lien direct avec le travail de la police, auxquelles peuvent s’adresser les citoyens mais aussi des policiers. Ce qui me fait dire que le cadre institutionnel, quelque part, est présent.
Une autre piste, à laquelle je tiens beaucoup, est le travail en réseau. Et la police doit beaucoup plus travailler en réseau avec des partenaires.
Lesquels?
Des éducateurs de rue, des travailleurs sociaux. Les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui sont complexes. Il faut une approche plus globale de la situation et travailler dans une perspective interdisciplinaire, chaque métier devant garder bien sûr sa spécificité. Or, il n’est pas toujours facile de faire travailler ensemble un travailleur social avec la police. J’en parle d’expérience. Un travailleur social ne tient pas spécialement à travailler avec la police, parce qu’il estime ne pas être un informateur. Sauf que ce n’est pas ce que la direction d’une police demande aux travailleurs sociaux. Il s’agit de voir ce que chacun, avec ses compétences, peut apporter pour régler des problèmes, où les aspects sociaux et sécuritaires, parfois, sinon souvent, se recoupent.