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Comment les attaques en Israël ont enflammé la politique suisse

Ignazio Cassis, Balthasar Glättli et Hanni Ramadan.

Comment les attaques en Israël ont enflammé la politique suisse

L'écho des violences au Proche-Orient se propage telle une onde de choc, à laquelle aucun pays occidental ne résiste. La Suisse a aussi été atteinte: retour sur cinq jours de tensions, vacillements et revirements politiques.
14.10.2023, 11:4614.10.2023, 18:45
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Les flammes ravagent la Terre sainte et le sang coule à flots au Proche-Orient. Et ce déluge de passions a irrémédiablement fini par emporter la Suisse, elle aussi, cette semaine.

Les polémiques ont commencé dès samedi 7 octobre, sur les réseaux sociaux, où plusieurs personnalités et politiciens réagissent aux premières violences commises le jour même, au petit matin. Si certains n'hésitent pas à dénoncer directement les actes du Hamas comme terroristes, d'autres préfèrent s'en tenir à des condamnations de forme visant les deux parties, à l'image du conseiller aux Etats socialiste genevois Carlo Sommaruga.

Happés par la polarisation qui fait rage à l'extrême du côté français, ces parlementaires suisses, bien souvent de gauche, se retrouvent comme on dit, les fesses entre deux chaises, entre la dénonciation des atrocités du Hamas et la solidarité envers les Palestiniens.

Parmi eux, le Zurichois Fabian Molina, membre de l'Intergroupe parlementaire Suisse-Palestine, tout comme Carlo Sommaruga. Dimanche matin, son premier post sur X est plutôt ambigu et parle «d'escalade de la violence». Mais mardi en fin d'après-midi, au vu des témoignages toujours plus glaçants qui remontent à la surface, Fabian Molina rétropédale et s'aligne sur son président de parti, Cédric Wermuth pour dénoncer «la terreur du Hamas».

Pour René Knüsel, professeur honoraire et politologue à l'Université de Lausanne, «le PS est certainement embarrassé, car il dénonce les exactions de l'armée israélienne dans cette région depuis longtemps. Le parti se retrouve face à quelque chose d'inattendu: le Hamas commet des massacres contre des civils, notamment des étrangers».

«Il y a un malaise qui surgit, car le parti ne peut pas soutenir le recours à la violence, mais se positionne derrière les Palestiniens»
René Knüsel, politologue

Du côté de Carlo Sommaruga, pas de rectification, puis silence radio sur les réseaux. Mais les socialistes ne sont pas les seuls politiciens de gauche à réagir: le président des Verts, Balthasar Glättli, n'a pas attendu pour condamner le Hamas. Il l’a fait le samedi, le jour même de l'attaque.

«Pour les Verts, c'est une autre histoire. Le parti a moins de liens historiques avec la cause palestinienne, même si nombre de ses militants la soutiennent»
René Knüsel, politologue

Et là, c'est aussi une question de timing, explique René Knüsel. Car prendre position en pleine période de campagne pour les élections fédérales, c'est un acte politique. «Il y a la volonté de ne pas laisser de vide dans le champ politique, notamment sur les réseaux sociaux», explique le politologue.

La droite réagit

A droite, c'est le contre-pied direct qui est pris. Alors que la gauche est occupée à nettoyer devant sa porte et corrige le tir au mieux de sa communication désordonnée, le PLR et l'UDC agissent dès lundi à Berne, en plein cœur du pouvoir. Ils demandent formellement au Conseil fédéral de classer le groupe islamiste comme groupe terroriste.

Ce sera chose faite. Mercredi, le patron du DFAE Ignazio Cassis annonce devant la presse l’intention de classer le groupe du Hamas comme tel. Si cette inscription est technique et pas encore actée, la rapidité du Conseil fédéral surprend, dans un pays très habitué aux prises de décisions lentes, et qui rechigne d'habitude à classer des groupes comme terroristes pour garder un maximum de canaux diplomatiques ouverts.

Le Conseil fédéral hué à Genève

Aucun parti ne conteste cette décision, mais dans la rue, les choses prennent une autre tournure. Jeudi soir, une manifestation pro-Palestine rassemblant entre 500 et 1000 personnes dérape à Genève: un organisateur s'en prend frontalement à la décision du Conseil fédéral de catégoriser le Hamas comme terroriste. En réaction, la foule hue ce dernier, en plein cœur de la cité du bout du lac.

Director of the Geneva's Islamic Center, Hani Ramadan delivers a speech during, protesters take part in a rally in support of Palestinians, in front of the United Nations European headquarters in ...
Hani Ramadan, jeudi 12 octobre à Genève.Image: KEYSTONE

Selon la Tribune de Genève, l'Association des victimes de torture, qui est à l'origine de la manifestation, est proche des Frères musulmans. Le prédicateur Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève et frère de Tariq, y prend également la parole et met en doute la véracité de certaines atrocités commises par le Hamas, comme celles des bébés tués par les islamistes.

Les Alémaniques plus stricts que les Romands

Genève est un peu l'exception suisse, voire internationale. En France voisine, les rassemblements pro-palestiniens sont interdits pour raisons sécuritaires. Plus proche de nous, en Suisse alémanique, on craint aussi des débordements. Jeudi par exemple, l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich annonçait qu'un rassemblement prévu sur son estrade n'aurait pas lieu.

Organisée par un groupe d'extrême-gauche, la manif était nommée «Solidarité avec la Palestine, Intifada jusqu'à la victoire». La haute école en profitait pour dénoncer les actes du Hamas de manière claire:

Il faut dire que la sensibilité sur ce genre de manifestations est différente des deux côtés de la Sarine, explique René Knüsel:

«A Genève, il est difficile d'interdire une telle manifestation, car la ville se doit de rester ouverte aux débats internationaux, pour pouvoir peut-être servir de médiatrice plus tard avec les Nations Unies ou des ONG. C'est moins le cas à Zurich et à Berne.»
René Knüsel, politologue

Un autre fait divers a secoué l’opinion publique alémanique. Un professeur d'arabe de l'université de Berne a glorifié «la résistance palestinienne» sur le réseau social X. Il a même annoncé que le Hamas lui avait offert «le meilleur cadeau que j’aie reçu pour mon anniversaire».

L'homme a été suspendu avec effet immédiat dans l'attente de son licenciement, indique le Tages-Anzeiger. Mais la tempête s'est désormais levée sur l'UniBe, l'épouse de ce collaborateur de l’Institut d’études du Proche-Orient en étant d'ailleurs sa directrice. Le Ministère public bernois va s'emparer de l'affaire.

L'UDC pour l'interdiction des manifs pro-Palestine

Dernier épisode en date de cette saga qui aura enflammé la politique suisse en une petite semaine: l'UDC demande l'interdiction pure et simple des manifestations propalestiniennes. Dans un communiqué, ils évoquent directement «le terrorisme et l'antisémitisme». Un message clair qui contraste avec les réponses désaccordées des ténors du Parti socialiste.

Pour autant, ce message est surprenant, le parti ayant clairement pris position sur une question d'ordre international, lui qui se disait tant attaché à la neutralité pour la guerre en Ukraine. «Les deux situations sont pourtant différentes», tempère René Knüsel.

«En Ukraine, la Suisse a des intérêts directs qui engagent le pays: le gel des avoirs russes, des intérêts économiques, l'alignement sur l'Otan, etc. Ces questions ne se posent presque pas pour Israël et Palestine. Pour l'UDC, il s'agit plutôt de jouer la carte de la politique intérieure suisse, en se concentrant sur les manifestations sur notre territoire.»
René Knüsel, politologue

Une semaine avant les fédérales

Il semble clair qu'une semaine avant les élections fédérales, ce message est loin d'être innocent politiquement. «L'UDC a réagi de manière opportuniste», note sans sourciller René Knüsel. «Elle se présente comme le parti de la sécurité et qui se positionne contre les instabilités», indique le Vaudois, qui laisse entendre que tout comme les Verts, l'UDC tente de rester visible médiatiquement.

«Cela reste une façon de rallier quelques derniers électeurs à une semaine de l'élection. De plus, les turbulences sur le plan international ont tendance à favoriser un vote conservateur»
René Knüsel, politologue
La réaction d'un parti sur ce sujet va-t-elle vous influencer le 22 octobre?

Les derniers soubresauts de violence en provenance du Proche-Orient risquent-ils donc d'avoir un impact sur les élections fédérales du 22 octobre? Ce n'est pas l'avis de René Knüsel:

«L'influence ne devrait être que marginale. Seule une petite partie des gens qui ne sont pas affiliés ou militants pourraient être influencés»
René Knüsel, politologue
Gaza après les bombes
Video: watson
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