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«La Suisse est l'un des pays les plus polarisés d'Europe»

«La polarisation a aussi un effet positif sur la démocratie suisse»
La population suisse se polarise depuis plus de 30 ans.Image: KEYSTONE

«La Suisse est l'un des pays les plus polarisés d'Europe»

La Suisse est de plus en plus polarisée. Considéré le plus souvent de manière négative, ce phénomène renforce en réalité l'engagement politique de la population et sa participation à la vie démocratique, selon une récente étude lausannoise.
24.01.2026, 07:0124.01.2026, 10:52

La question de la polarisation anime régulièrement le débat public en Suisse. Perçu le plus souvent comme une menace pour la cohésion sociale, ce phénomène produit également des effets paradoxaux, voire positifs. Telle est la conclusion d'une étude de l'Université de Lausanne, qui a analysé l’évolution des attitudes politiques de plus de 28 000 citoyennes et citoyens helvétiques depuis la fin du siècle passé.

Les résultats sont clairs et permettent de porter un regard plus nuancé sur le sujet. Nous en avons parlé avec Ursina Kuhn, responsable de recherche auprès du Centre de compétences suisse en sciences sociales (FORS) et co-autrice de l'étude. Interview.

Peut-on affirmer, sur la base des données que vous avez analysées, que la population suisse est plus polarisée qu'il y a 25 ans?
Oui, on peut le dire. Ce n'est pas une nouveauté, mais les données que nous avons utilisées nous permettent de le confirmer.

Comment avez-vous déterminé la polarisation?
C'est assez simple, nous avons observé la position de la population sur l'axe gauche-droite au fil des ans.

«Si davantage de personnes se déplacent vers les extrêmes et moins d'individus se situent au milieu, cela veut dire que la polarisation augmente»

Il faut souligner que nous nous sommes intéressés exclusivement aux citoyens, y compris de nationalité étrangère. Notre analyse ne porte donc pas sur les politiciens ou sur les partis.

Dans quelle direction les personnes se sont-elles déplacées depuis la fin du siècle passé?
Entre 1999 et 2015, le mouvement était surtout dirigé vers l'extrême droite. A partir de là, c'est l'inverse qui se produit: de plus en plus de personnes convergent vers l'extrême gauche, qui est donc devenue le principal moteur de la polarisation politique. Il faut dire qu'il ne s'agit pas d'un phénomène récent, mais d'un processus en cours depuis plus de 30 ans.

La polarisation s'est-elle manifestée plus tôt en Suisse que chez nos voisins?
Oui, la polarisation est apparue plus tôt en Suisse qu'ailleurs en Europe. Dans les années 1990, l'ascension de l'UDC et la question de l'intégration à l'Union européenne y ont largement contribué.

«Notre pays a donc joué un rôle de précurseur et est d'ailleurs considéré comme l'un des plus polarisés du continent»

Dans votre étude, vous affirmez que la polarisation peut avoir des effets positifs pour la démocratie. De quoi s'agit-il?
La polarisation est globalement considérée comme une menace pour la démocratie. Nous avons toutefois démontré qu'elle a également des conséquences positives, notamment au niveau de l'engagement politique. Une personne polarisée s'intéresse davantage à la politique et en discute plus souvent. Elle est donc plus susceptible de s'identifier à un parti et, finalement, participe plus volontiers aux votations. Ce résultat est assez robuste.

Comment expliquez-vous cet effet?
La polarisation simplifie l'information et rend les décisions plus importantes aux yeux des électeurs. De plus, elle peut donner l'impression qu'il y a plus de choix, puisque les partis ont des positions plus distanciées, et donc différentes. On peut finalement évoquer une dimension émotionnelle, dans le sens que l'on comprend mieux qui on n'aime vraiment pas, ainsi qu'un effet divertissant.

Dans quel sens, divertissant?
Cet effet divertissant peut se manifester quand les politiques commencent à se comporter comme s'ils étaient sur une scène de théâtre et à tenir des propos provocateurs ou excessifs. Ce qui est plus intéressant qu'un débat technique, par exemple. Donald Trump en est l'exemple le plus extrême.

Nous avons évoqué les effets positifs. Qu'en est-il des conséquences négatives?
Le risque de stagnation politique et d'impasse législative, ainsi qu'une capacité réduite à trouver des compromis, en sont quelques exemples. Dans notre étude, nous nous sommes toutefois focalisés sur une autre dimension. Nous avons découvert que la polarisation érode la confiance dans les institutions politiques, le Conseil fédéral en l'occurrence.

«Cette dégradation de la confiance concerne principalement les personnes affiliées à l'extrême gauche, ce qui nous a surpris»

Pourquoi?
Parce qu'en Suisse, c'est surtout l'UDC qui recourt à une rhétorique anti-élitiste et qui fait campagne contre le gouvernement, qu'il accuse d'être opposé au «peuple».

On parle souvent des bulles de filtre lorsqu'on évoque la polarisation. Qu'en pensez-vous?
Il s'agit d'un phénomène préoccupant, mais il faut se demander quelle est sa cause et quel est son effet. Ces bulles de filtre ne sont peut-être pas le résultat de la polarisation, mais l'une de ses causes. D'autant plus que cela ne semble jouer aucun rôle à l'intérieur du ménage ou du couple.

Qu'entendez-vous par là?
L'étude a montré que, quand une personne devient plus polarisée, l'engagement politique de son ou de sa partenaire en est positivement affecté.

«Cela engendre plus de discussions, ce qui est donc l'inverse d'une bulle de filtre»

Cela dit, l'autre effet est également vrai: la polarisation d'un membre du couple impacte négativement la confiance dans les institutions de l'autre personne.

Est-il possible de dire si ce sont les conséquences négatives ou positives de la polarisation qui l'emportent?
Pas vraiment, parce qu'il s'agit surtout d'une question de pondération personnelle: l’importance que l’on donne à certains aspects positifs ou négatifs. Ce que l'on peut dire, c'est que la polarisation a un effet positif sur l’engagement politique, et que cet effet est souvent oublié dans le débat public. Cela ne nous permet toutefois pas d'en conclure que ce phénomène est exclusivement bénéfique.

A propos de l'étude
Réalisée par Ursina Kuhn et Lionel Marquis, l'étude a été publiée dans l'European Journal of Political Research. Elle s'appuie sur le Panel suisse sur les ménages, une enquête longitudinale permettant de suivre les mêmes personnes depuis 1999.
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