Critiqué et isolé, Albert Rösti a perdu son influence au gouvernement
Albert Rösti a longtemps fait de la politique avec une aisance qui donnait même à ses défaites une importance dérisoire. Même lorsqu’il fait campagne contre son propre parti, il semble ne jamais subir la moindre pression et les critiques du parlement glisser sur lui. Les revers se sont toutefois récemment accumulés, rendant vulnérable un conseiller fédéral d'ordinaire connu comme affable, jovial et souverain.
Lorsqu’il s'est présenté devant les médias mercredi pour annoncer des mesures suite à cet été exceptionnel, cette légèreté avait cependant disparu. Pendant plus d’une heure, il a été sur la défensive et a paru de plus en plus crispé à mesure que les minutes passent, décochant en outre quelques piques contre certains articles parus dans la presse. La chaleur a éprouvé Albert Rösti. Comment en est-on arrivé là?
Un jour de gloire vite éclipsé
Même salle, six mois plus tôt. De bonne humeur, Albert Rösti entame la conférence de presse suivant les votations du 8 mars. Il a gagné sur toute la ligne: il a terrassé l’initiative du PS et des Verts pour un fonds climatique et repoussé l’initiative de l'UDC visant à réduire de moitié le financement de la SSR. Dans les deux cas, il a rallié près des deux tiers de la population. Trois quarts d'heure plus tard, il a pourtant quitté la salle irrité, comme après une défaite.
Plusieurs journalistes reprochent à Albert Rösti de vouloir maintenir les coupes imposées à la SSR dans la nouvelle concession malgré la décision populaire. La polémique s'est poursuivie durant plusieurs jours. Le Bernois s'en est agacé. A plusieurs reprises, il a insisté sur le fait que ces coupes n’ont pas été décidées par lui, mais par l’ensemble du Conseil fédéral.
Les recherches le montrent: la décision concernant la SSR bénéficiait effectivement d’un large soutien. Les représentants de l’UDC et du PLR au Conseil fédéral n’étaient pas les seuls à l’avoir approuvée; Viola Amherd, alors conseillère fédérale du Centre, avait elle aussi voté en sa faveur. La décision avait été prise à une époque où les partis bourgeois dominaient le collège.
Albert Rösti en était la figure prépondérante. Au besoin, il imprimait sa marque à la politique par voie d’ordonnance, en contournant le parlement et en s’appuyant sur la majorité du quatuor UDC-PLR. Electricité, protection des eaux, loup: l’Oberlandais avait réalisé des débuts fulgurants au Conseil fédéral.
L'échec du 30 km/h en exemple
Depuis ce printemps, l’image du décideur souverain s’est toutefois fissurée. Là où Albert Rösti imposait auparavant le rythme, il doit maintenant s’expliquer, se défendre et faire marche arrière.
Prenons l’exemple du 30 km/h. Il y a un an, le Conseil fédéral a mis en consultation un projet qui aurait compliqué l’instauration de nouvelles zones limitées à 30 km/h dans les villes. Selon cette proposition très contraignante, destinée à mettre en œuvre une motion du PLR, une telle limitation n’aurait été possible qu’après la pose d’un revêtement phonoabsorbant.
Un an plus tard, cette volonté d’Albert Rösti est restée lettre morte. Désavoué lors de la consultation, le ministre des transports a fait machine arrière et le Conseil fédéral a adopté une version nettement moins contraignante.
Le pouvoir a changé de mains
Les récentes défaites d’Albert Rösti ne sont pas toutes de son fait. Le contexte a lui aussi changé. Ce n’était un secret pour personne: la ministre des finances Karin Keller-Sutter et Viola Amherd, ancienne ministre de la défense issue du Centre, ne s’appréciaient guère. Cela avec pour conséquence que Karin Keller-Sutter donnait rarement à Viola Amherd les voix nécessaires pour former une majorité lorsque cette dernière votait avec la gauche. L’arrivée de Martin Pfister a bouleversé cette arithmétique.
Les deux conseillers fédéraux socialistes Beat Jans et Elisabeth Baume-Schneider sont par ailleurs mieux installés et ont commencé à s'émanciper de leur parti. Cela a ouvert la voie à de nouvelles alliances. Concernant la deuxième initiative sur la responsabilité des multinationales, issue des rangs de la gauche, le Conseil fédéral a décidé de présenter un contre-projet contre l'avis d’Albert Rösti.
Il en va de même pour le dossier européen. Alors que Karin Keller-Sutter se montrait encore initialement méfiante à l’égard des Bilatérales III, elle soutient désormais pleinement la décision du Conseil fédéral, y compris en ce qui concerne la nécessité ou non de soumettre le paquet d’accords à la double majorité.
Trop proche de son parti?
Albert Rösti, n’aurait en revanche pas renoncé à son opposition, selon plusieurs sources. Il accompagne pratiquement chaque dossier ayant un lien avec l’Union européenne d’un rapport rédigé en termes acerbes.
Beaucoup s’accordent à dire que les consignes de la centrale de l’UDC transitent directement par son secrétaire général Yves Bichsel et son collaborateur personnel Matthias Müller, qui travaillait déjà sous Ueli Maurer. Ils parviennent parfois à positionner le département de l’environnement de manière plus critique envers l’Union européenne que le département de l’économie de Guy Parmelin, lui aussi membre de l’UDC. Cela rapproche Albert Rösti de son parti, contre lequel il doit mener de nombreuses campagnes, mais cela l’isole au Conseil fédéral.
Une difficulté supplémentaire est venue s’y ajouter: à partir d’avril, Albert Rösti a été moins présent en raison de problèmes de dos. Après son opération, il n’a participé à aucune séance de son département durant quatre semaines et n’a pu suivre qu'en visioconférence les séances du Conseil fédéral, au cours desquelles les nuances comptent parfois davantage que les points inscrits à l’ordre du jour.
Albert Rösti a pourtant remporté des succès sur des questions importantes, telles que la vision pour la route et le rail «Horizon 2045», l’organisation prévue d’un sommet ministériel consacré à l’intelligence artificielle et le retour du nucléaire. Cette dernière a notamment été obtenue grâce à ses habiles manœuvres au parlement et grâce à son parti, qui a serré les rangs.
Un langage imposé par ses collègues
Au sein de son département, Albert Rösti a longtemps été considéré comme intouchable. Sa position au Conseil fédéral était trop forte. Cette certitude vacille elle aussi depuis que la canicule de cet été a pris une tournure politique au sein du gouvernement.
Albert Rösti souhaitait ne pas y accorder trop d'attention, ce qui a fait de lui la cible préférée des Verts pendant tout l’été. Le Conseil fédéral lui a cependant imposé la rédaction d’une note. Une première version a été jugée trop légère par les autres membres du gouvernement. Ce document n’aurait comporté que quelques pages, selon plusieurs sources. Dans le cadre de la consultation, trois autres conseillers fédéraux sont intervenus tour à tour pour les départements de l’intérieur, de l’économie et de la défense.
Les autres conseillers fédéraux sont allés jusqu’à imposer des éléments de langage à Albert Rösti. Alors que le ministre de l’environnement voulait uniquement parler d’une sécheresse particulière, le collège lui a dicté d’inclure également la chaleur dans son état des lieux.
Le conseiller fédéral UDC s’est ainsi vu contraint de parler davantage du changement climatique qu’il ne l’aurait souhaité. Ce qu’Albert Rösti voulait initialement régler au moyen de quelques indemnisations pour l’agriculture et la sylviculture s’est transformé en groupe de travail interdépartemental. Le gouvernement devrait examiner de nouvelles mesures climatiques en novembre.
Ses opposants jubilent
Ses adversaires ont accueilli la situation avec joie. Les Verts, mais désormais aussi le PS et les Vert’libéraux, ont dirigé des attaques de plus en plus virulentes contre le magistrat UDC. Albert Rösti n’a rien voulu laisser paraître, mais les attaques l’ont atteint.
Le Bernois a déjà connu des jours meilleurs au gouvernement et le ciel ne va pas s'éclaircir de sitôt, puisque les principales campagnes de votations sont encore à venir: les opposants au nucléaire sont en train de récolter des signatures en vue d’un référendum. La Suisse votera très probablement sur la question au début de l’année 2027. Le coup de chaud estival d'Albert Rösti pourrait alors se transformer en véritable tempête politique. (trad btr/az)
