Suisse
Racisme

Les droits individuels empêchent le contrôle des migrations

Le candidat Reform UK Matt Goodwin (à droite) and le leader de Reform UK Nigel Farage en campagne électorale. Gorton and Denton, 5 février 2026. Médaillon: Marcel Gauchet.
Le candidat Reform UK Matt Goodwin (à droite) and le leader de Reform UK Nigel Farage en campagne électorale. Gorton and Denton, 5 février 2026. Médaillon: Marcel Gauchet.image: afp

«Les droits individuels empêchent le contrôle du phénomène migratoire»

A la lumière des dernières élections au Royaume-Uni et de la votation «Pas de Suisse à 10 millions!», le sociologue et historien Marcel Gauchet analyse dans une interview à watson les raisons de la montée des populismes en Europe occidentale, en les liant aux droits individuels perçus comme des obstacles à la régulation de l'immigration.
16.05.2026, 18:5816.05.2026, 20:00

Les élections locales et régionales du 7 mai au Royaume-Uni ont vu la percée spectaculaire du parti de droite radicale Reform UK. A l’inverse, les travaillistes du Labour ont enregistré une défaite majeure. En mars dernier, l’extrême droite AfD a plus que doublé son score en Allemagne dans l'élection régionale du Palatinat, au détriment, là aussi, de la gauche gouvernementale SPD. Le 14 juin, la Suisse votera sur «Pas de Suisse à 10 millions!».

Nous avons demandé à l'historien, philosophe et sociologue français Marcel Gauchet, dont le dernier essai s'intitule Comment pensent les démocraties: Les ressorts cachés des idéologies (Albin Michel, 2026), ce que ces résultats et l'initiative de l'UDC signifient à ses yeux.

La droite radicale fait des bons en avant au Royaume-Uni et en Allemagne, l'UDC veut fixer un plafond de population. Qu’est-ce tout cela dit des démocraties d’Europe occidentale?
Marcel Gauchet: Cela traduit une certaine uniformisation du paysage politique de l’ouest européen. La France et l’Italie se distinguaient jusque-là par la forte présence de partis dits populistes. On avait l’impression que les sages Allemands et les paisibles britanniques étaient à l’abri de ce genre de mouvements, eux qui n’ont pas eu comme la France et l’Italie de grands partis communistes qui se sont étiolés en diverses expressions politiques, notamment populistes.

«Or, on retrouve les mêmes phénomènes en Allemagne et au Royaume-Uni, ce qui veut qui bien dire qu’il y a un mouvement général des démocraties.»

Il affecte principalement les partis de gauche classique, au profit des formations populistes et d'une composante conservatrice-nationaliste commune à ces dernières, le cœur du phénomène à mon sens.

Comment définiriez-vous le populisme?
Le populisme se réclame de la souveraineté populaire. Ses adeptes en veulent à une certaine oligarchie économique et à un système institutionnel qui, selon eux, dépossèdent le peuple des choix fondamentaux sur les orientations politiques. Quand on parle de souveraineté du peuple, on parle évidemment de la nation, à l’intérieur de laquelle se déroule le processus politique. Et on parle aussi du contenu des politiques et des accents à y mettre.

«A partir de cela, on peut dire que le problème central des démocraties de l’Ouest européen, qui s’observe dans les votes des partis populistes, est le rejet de l’immigration. Cela joue d’ailleurs dans les deux sens.»

Dans les deux sens, c'est-à-dire?
Ce rejet fait émerger une extrême gauche pro-immigration et multiculturaliste, qui milite pour la création d’une nouvelle identité collective, sur la base d’une inclusion des populations d’origine immigrée, en particulier musulmanes. A côté de cette extrême gauche, émergent donc de forts courants nationalistes-conservateurs, qui, eux, réclament la reprise du contrôle sur un phénomène migratoire jugé hors de contrôle. Mais il faut aller plus loin dans l’observation.

Qu'observez-vous?
La crise dans laquelle nous sommes réveille des choses qui vont très au-delà de la question de l’immigration.

«Cette crise, c’est celle du néolibéralisme, qui a été l’orientation générale de nos sociétés depuis une cinquantaine d’années»

Elle nourrit le populisme, qui est avant tout un mouvement de rejet, mais aussi d’affirmation. Une affirmation très vague, qui se réclame d’une continuité nationale, d’une identité collective, perçue comme mise en question par l’immigration et en particulier l’islam.

Le rejet d’une immigration jugée incontrôlée recoupe-t-il en tout point un biais raciste?
La variable raciste existe sûrement, mais je la crois secondaire. Dans nos sociétés, le contenu intellectuel qui renfermait le racisme à l’ancienne, c’est-à-dire l’idée de races, a perdu toute espèce de pertinence

«Cela n’empêche pas, et je pense qu’il faut insister sur cette distinction, la présence d’une composante xénophobe. Elle existe bien plus fortement et très différemment du racisme»

Un xénophobe ne recourt pas à une échelle des races qui comprendrait des différences significatives. Un raciste est bien malheureux si l’on peut dire dans le monde d’aujourd’hui, où nous sommes nombreux à avoir des attaches diverses et pour partie métissées. Et par rapport au regard méfiant ou hostile qu’ont les partis populistes vis-à-vis de l’islam, il faut rappeler à ceux qui disent que la critique de l’islam confine au racisme, que ce dernier n’est ni une ethnie, ni une race. Cela dit, l’islam suscite en effet des réactions xénophobes.

Vous avez parlé de l’immigration ressentie comme hors de contrôle. En quoi est-elle ressentie comme hors de contrôle?
D’abord, techniquement, je dirais que ce ressenti est largement faux. On ne peut pas dire que l’immigration est hors de contrôle.

«La vérité en revanche, c’est que le critère des droits individuels a pris une telle place dans le fonctionnement de nos systèmes juridiques, que ce sont les droits individuels qui empêchent d’une certaine manière le contrôle du phénomène migratoire.»

C’est au nom de la liberté des personnes de circuler dans le monde et de s’installer là où elles estiment que leur sort sera meilleur que se joue ce conflit nouveau. Autrement dit, la compréhension de l’immigration en termes de droits individuels, qui se traduit dans ce domaine sous la notion d’Etat de droit, est le critère déterminant qui donne l’impression qu’il n’y a pas de contrôle possible, puisque ce sont des droits individuels dont il s’agit, avec des instances juridictionnelles qui sont là pour les garantir, et qui fait qu’on ne peut pas s’y opposer.

Avec l’islam, clairement visé par les partis populistes, on n’est pas seulement dans les droits individuels, mais aussi dans l'expression collective d'une religion. Les votes favorables à Reform UK, comme le succès rencontré par l’extrême droite résolument anti-islam de Tommy Robinson et son mouvement English Defence League, ne montrent-ils pas que quelque chose ne fonctionne plus du tout dans le modèle communautaire britannique?
Précisément, la liberté de croyance, comme celle de manifester sa conviction religieuse, vont de pair avec l’interdiction de juger de la conviction religieuse en question.

Cet électorat populiste s’autorise donc à juger dans les urnes?
Cet électorat, comme d'autres qui n'en pensent certainement pas moins, dit: nous nous autorisons à juger qu’il y a une incompatibilité de fond entre la culture du pays d’accueil et la culture, sinon la civilisation musulmane.

«D’une manière générale et si l'on quitte un instant la question électorale, au nom des droits individuels, l’islam est soustrait à la critique à laquelle ont été soumises les religions européennes, le protestantisme ou le catholicisme.»

L’anticléricalisme a été moins brutal au Royaume-Uni qu’en France, mais il a aussi été très présent. Il y a pour l’islam une exception par rapport à la tradition historique de nos pays, qui ont été marqués par la critique fondamentale des religions au 19ᵉ et au 20ᵉ siècles.

L’islam, partant, les musulmans, ne forment pas moins un bouc émissaire aux yeux des partis d’extrême droite.
C’est certain. La psychologie du bouc émissaire dans des pays qui, par ailleurs vont mal, est très présente. C’est bien pourquoi je parle de la crise du néolibéralisme, dont le problème de l’immigration, qui recoupe en partie l’islam, n’est qu’un succédané. Si, par ailleurs, il y avait prospérité, emploi et capacité d’extension à tous les échelons de la société, je pense que nous n’aurions pas de problème, en tous les cas moins.

La Suisse, qui est prospère, mais dont le surface habitable est restreinte et de ce fait peu extensible, votera le 14 juin sur une initiative du parti populiste UDC, qui entend fixer dans la constitution un seuil de 10 millions d’habitants à ne pas atteindre. Que pensez-vous de cette proposition?
C’est une proposition spectaculaire, mais pas extraordinaire en un sens, parce que je me souviens du slogan de l’extrême droite au début des années 2000 aux Pays-Bas, qui était «les Pays-Bas sont pleins». Il y a une perception européenne du problème de population globale – qui accompagne largement la conscience écologique – qui est forte. Fixer un seuil maximal est contraire aux traditions française et britannique, mais l’idée n’en est pas moins présente.

«J’admire la capacité du réalisme helvétique à mettre des noms, que cela me plaise ou non, sur des préoccupations qui sont en fait assez partagées»

La question écologique vous paraît-elle importante ici?
Oui. Un des non-dits puissants de la crise ressentie sur le terrain écologique est, de fait, le sentiment d’une surpopulation du globe. C’est une forte explication du malaise qui se traduit dans la chute de la fécondité. Les Suisses, une partie d’entre eux du moins, sont ici à l’avant-garde si je puis dire.

«Cet article constitutionnel explicite fixant un plafond de population à 10 millions traduit un implicite très répandu»

Votre dernier livre s’intitule Comment pensent les démocraties: Les ressorts cachés des idéologies. Mais, justement, pensent-elles encore? Toute la place, en termes de projets, semble occupée aujourd'hui par les extrêmes, avec une extrême gauche inclusive promouvant l'ouverture complète des frontières, et une extrême droite exclusive et identitaire. Les partis traditionnels ne sont-ils plus capables d’avoir des projets?
Mais ils en avaient un. C’est bien le problème. Sauf que c’était un projet difficile à cerner, peu déterminé. Les démocraties pensent. Mais cela ne veut pas dire qu’elles pensent juste ou qu’elles pensent droit. Elles peuvent penser de travers.

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