L’innovation médicale en Suisse est en danger
Katharina Gasser a toujours été fascinée par les essais cliniques. Après ses études de médecine, elle a travaillé comme chercheuse dans le domaine de la médecine interne. Elle raconte:
Cette expérience la marque encore aujourd’hui, y compris dans son rôle de cheffe de Roche Suisse, le géant pharmaceutique bâlois. Mais un constat l’inquiète:
Un problème structurel qui peut coûter cher
Une évolution qui n’est pas sans conséquences, comme l'explique Katharina Gasser:
Une étude de l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM) le confirme. Au cours des 20 dernières années, le nombre d’essais cliniques menés en Suisse a presque été divisé par deux.
A y regarder de plus près, le tableau est toutefois plus nuancé. Si le nombre d’études de l'industrie est resté stable en comparaison européenne, c’est surtout la recherche clinique académique qui se retrouve sous pression, autrement dit les études initiées par des médecins ou des hôpitaux.
Le problème est structurel. Dans le quotidien hospitalier, la recherche est souvent considérée comme une tâche annexe, et le temps dévolu strictement à la recherche reste rare. Résultat, de nombreux jeunes médecins renoncent à une carrière scientifique.
L’ASSM met en garde contre les conséquences à long terme de ce déficit, qui risque à terme d’affaiblir la capacité d’innovation du système de santé. Elle a donc lancé des programmes de soutien afin d’encourager de manière ciblée la relève scientifique dans la recherche clinique.
Une lenteur typiquement helvétique
Katharina Gasser souligne que l’industrie pharmaceutique doit investir des ressources considérables pour maintenir des essais cliniques en Suisse. Elle cite une étude récente de Roche sur un nouveau médicament contre le cancer du sein.
Trente-cinq patientes suisses y ont participé, mais rien n’allait de soi. Elle raconte:
Elle ajoute:
Katharina Gasser met ainsi le doigt sur un reproche central formulé par l’industrie. D'après elle, en Suisse, près d’une année s’écoule entre la finalisation d’une étude et son lancement.
En Espagne, il faut environ 230 jours, aux Etats-Unis quelque 150 jours suffisent. Gasser avertit:
Un désaccord au sein de la branche
Les médicaments amaigrissants sont un exemple récent, et la concurrence y est farouche. Du point de vue de l’industrie, la bureaucratie et le fédéralisme constituent ici des freins majeurs. En Suisse, sept commissions d’éthique doivent autoriser les études menées dans plusieurs hôpitaux ou centres de recherche, un désavantage concurrentiel, selon Katharina Gasser.
Directeur de swissethics, Pietro Gervasoni ne partage pas ce diagnostic et juge trompeurs les chiffres avancés. Le délai avant le démarrage d’une étude ne dépend pas uniquement des décisions des commissions d’éthique, mais également de l’autorisation de Swissmedic, et surtout du recrutement des patients.
Selon lui, les données montrent qu’en moyenne, les commissions rendent leur décision nettement plus rapidement que dans de nombreux pays européens. Quant aux éventuelles règles éthiques excessivement strictes en Suisse, cette accusation ne tient pas non plus, selon lui. Les commissions suisses travaillent sur la base de principes éthiques reconnus au niveau international et de standards harmonisés.
En revanche, Pietro Gervasoni identifie clairement un problème; le recrutement des sujets. Environ un tiers des essais cliniques en Suisse seraient interrompus prématurément ou prolongés sur plusieurs années faute de participants.
De sérieuses conséquences
Il avance deux explications possibles:
- La taille réduite de la population complique la recherche de personnes éligibles. France, Allemagne ou Chine partent avec un avantage évident.
- La population suisse est bien assurée et bénéficie d’un accès facilité aux soins médicaux. Contrairement, par exemple, aux Etats-Unis, où la participation à une étude est souvent le seul moyen d’accéder à un traitement.
Pietro Gervasoni pointe aussi le manque de numérisation du système de santé. «Sur ce point, la Suisse a effectivement pris du retard par rapport aux autres pays», admet-il.
S’y ajoute, selon Katharina Gasser, de manière indirecte, la pression sur les prix des médicaments. Elle affirme:
Pour elle, les conséquences sont très concrètes. Les patients accèdent plus tard, voire pas du tout, à des thérapies innovantes. Les médecins, en particulier dans les hôpitaux universitaires, perdent le contact avec les nouvelles substances.
Et le système dans son ensemble voit s’éroder sa capacité d’apprentissage en matière d’essais cliniques et d’autorisation rapide des médicaments. Une analyse partagée par l’Académie suisse des sciences médicales. Les essais cliniques déterminent la vitesse à laquelle les progrès médicaux parviennent jusqu’aux patients.
Le Conseil fédéral entre en action
Le Conseil fédéral a désormais lui aussi reconnu l’urgence d’agir. Il a récemment mis sur pied un groupe de travail chargé d’analyser les «conditions-cadres actuelles en Suisse pour le développement des sciences de la vie et de l’industrie pharmaceutique». La recherche clinique en fait partie.
Le gouvernement réagit ainsi à une intervention de la conseillère aux Etats bâloise Eva Herzog. Pendant longtemps, explique-t-elle, la Suisse a pu se permettre de ne pas mener de véritable politique ciblée pour certains secteurs. «Cela a bien fonctionné durant des années, mais le monde a changé», lance-t-elle. Aujourd’hui, de nombreux pays misent délibérément sur des incitations. Elle ajoute:
Les essais cliniques constituent, selon elle, un pilier central de la place scientifique suisse. Ils ne sont pas seulement une étape indispensable vers de nouveaux médicaments, mais aussi un signal envoyé à l’extérieur. Ils mobilisent des chercheurs de haut niveau et renforcent l’image d’un pays capable de mener des études cliniques.
Le fait que le Conseil fédéral accélère désormais le mouvement et souhaite présenter de premiers résultats encore cette année est, aux yeux d’Eva Herzog, un signe encourageant. Elle déclare:
Traduit de l'allemand par Joel Espi
