Au cours des 50 dernières années, plus de 150 stations de ski ont fermé leurs portes en Suisse, notamment au tournant du Millénaire. Pourtant, pas toutes ces installations ont été entièrement démantelées. Nos montagnes pullulent, au contraire, d'infrastructures abandonnées: pylônes rouillés, bâtiments en ruine, câbles et poutres métalliques encombrent le paysage alpin et posent de sérieux problèmes.
«Tout d'abord, les anciennes stations peuvent présenter un risque de blessure considérable pour la faune sauvage, si le câble est encore tendu», explique Luisa Deubzer, chargée de projets pour l'ONG Mountain Wilderness Suisse.
Sans oublier d'autres impacts. «Le paysage non construit est une ressource de plus en plus rare dans les Alpes», indique Luisa Deubzer. «Nous ne faisons qu'agrandir notre espace humain, et nous nous habituons de plus en plus à trouver des traces humaines partout». C'est pour cette raison que rétablir l'état initial du paysage dans les endroits où l'exploitation a été abandonnée est si important, poursuit-elle.
Il ne s'agit pas d'une tâche aisée. Comme de nombreuses remontées mécaniques sont soumises aux cantons et communes, les autorités ne disposent pas d'une vue d'ensemble du nombre d'installations et ne savent pas combien d'entre elles sont toujours en fonction. Pour pallier ce manque d'informations, l'ONG a lancé, l'année dernière, un site répertoriant les infrastructures abandonnées, que tout le monde peut contribuer à compléter.
Verdict? 55 remontées mécaniques abandonnées ont été identifiées par Mountain Wilderness en Suisse. Les cantons de Vaud et Berne sont les plus touchés par ce phénomène, qui intéresse l'entièreté de l'arc alpin. Dans la plupart des cas, il s'agit de pylônes, mais également de la station en aval ou en amont, qui n'a parfois pas été entièrement démolie. Luisa Deubzer souligne, toutefois, que personne ne connaît le nombre exact des installations abandonnées.
A cela s'ajoutent également des installations obsolètes d'origine militaire, agricole et industrielle, qui allongent encore un peu la liste.
On peut se demander pourquoi on trouve autant de remontées mécaniques abandonnées en Suisse. La loi est pourtant claire, et prévoit que, «lorsque l’installation à câbles est mise hors service définitivement, elle est démantelée aux frais du propriétaire». Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi.
«Cette situation entraîne souvent des coûts considérables et le démontage est souvent repoussé longtemps», illustre Luisa Deubzer. D'autant plus qu'aucun délai concret n'est prévu dans la loi. «De plus, le démontage est souvent repoussé indéfiniment, dans l'espoir de pouvoir redonner vie à la remontée mécanique grâce à un nouveau projet qui, souvent, ne se réalise jamais», ajoute-t-elle.
La responsable de l'ONG dénonce également «une perception erronée très répandue»: éliminer un objet serait moins intéressant qu'en créer un autre. Luisa Deubzer:
Une chose est sûre: le changement climatique ne fera qu'aggraver le problème. «C'est certain», commente Luisa Deubzer. Le manque de neige est d'ores et déjà un problème pour les stations de ski, notamment celles situées au-dessous de 1500 mètres – soit presque la moitié des domaines skiables du pays.
Les prévisions sont pessimistes. Avec une hausse des températures de 3°C par rapport à la période 1850-1900, 87% des stations de ski suisses risquent fortement de se retrouver privées de neige naturelle, estimait l'année dernière une étude publiée dans la revue scientifique Nature Climate Change. Un pourcentage qui grimpe à 99% si le réchauffement atteint 4°C.
La durée de la saison utile s'est réduite d'un mois depuis 1960, ajoute Mountain Wilderness sur son site. Face à ce changement des conditions, on construit encore plus, toujours plus haut, déplore l'ONG. Et de fustiger le «gigantisme galopant qui voudrait prolonger artificiellement la vie d'une industrie qui stagne».
L'absence de neige n'est que l'une des difficultés auxquelles les stations sont confrontées. Celles-ci doivent également faire face à la pression accrue de la concurrence et au changement démographique. En effet, comme le soulignait Le Temps en début d'année, la pratique du ski est en chute libre en Suisse. En l'espace d'une trentaine d'années, la fréquentation des pistes a baissé de près de 30%.
Sans attendre que les choses se dégradent encore plus, Mountain Wilderness est déjà passée à l'action. En suivant le modèle de la section française, l'association a organisé des chantiers de démantèlement participatifs. «Les tâches sont réparties entre les bénévoles en fonction de leurs compétences et de leurs préférences», explique Luisa Deubzer.
L'an dernier, de vieux fils barbelés ont été retirés d’une parcelle de forêt à La Robella (NE). Une deuxième action s'est déroulée à Ernen (VS), et une troisième est prévue pour l'année prochaine, dans l'Entlebuch (LU), où les bénévoles vont s'attaquer à une vieille barrière militaire.
Des opérations plus conséquentes pourraient suivre. Mountain Wilderness France, qui a organisé plus de 70 chantiers participatifs, pourrait inspirer les collègues helvétiques. «Ils ont deux décennies d'expérience d'avance dans ce domaine», note Luisa Deubzer. «Nous sommes en train de planifier un chantier commun de plus grande envergure avec eux, afin de pouvoir apprendre de leur expérience.»
Si ces actions permettent de rendre visible le problème et d'attirer l'attention de la population, le vrai changement doit se produire ailleurs: dans l'arène politique. Pour cette raison, Mountain Wilderness oeuvre pour faire modifier la loi.
«Nous pensons qu'il devrait y avoir un délai concret dans lequel les remontées mécaniques désaffectées doivent être démontées», développe Luisa Deubzer. Cela ferait en sorte que le démontage ne puisse plus être reporté à une date incertaine. Deuxièmement, l'ONG souhaite créer un fonds permettant de payer le démontage lorsque l'exploitant ou le propriétaire du terrain ne sont plus en mesure de le faire.
«Il devrait être évident que, lorsque l'on investit dans un nouveau projet, les coûts de l'ensemble du cycle de vie sont inclus», ajoute-t-elle. Et de conclure: