Elle a vécu trois ans sans smartphone, elle raconte
Quel modèle de téléphone portable avez-vous aujourd'hui?
Rachele De Caro: un TCL onetouch. Je peux passer des appels et envoyer des SMS. Rien d'autre.
Pas de WhatsApp? Pas d'e-mail? Pas d'accès à Internet?
Pas sur ce téléphone. J'ai accès à Internet et à mes e-mails sur mon ordinateur portable, mais je ne l'emporte pas avec moi.
Vous vivez sans smartphone depuis trois ans. Pourquoi?
J’ai pris conscience que les smartphones sont aussi addictifs que les cigarettes ou l’alcool. La plupart de ce pour quoi nous les utilisons n’est ni vraiment nécessaire ni utile. Nous les utilisons surtout pour passer le temps, pour soi-disant nous détendre, pour nous procurer sans cesse de petites doses de dopamine.
Nous savons grâce à la recherche en neurosciences que notre cerveau devient rapidement accro à toutes les petites expériences que nous font vivre les smartphones. Mais votre solution n’est-elle pas un peu radicale? Ne serait-il pas possible d’apprendre à s’en servir avec modération et à bon escient?
Nous devrions remettre en question cette phrase: «Il faut simplement apprendre à s’en servir». Surtout lorsqu’il s’agit des jeunes. Devons-nous vraiment le faire? Ou ne devrions-nous pas rejeter ces appareils, voire le numérique en général, là où il nous fait plus de mal que de bien? Peut-être que l’industrie se verrait alors contrainte de fabriquer davantage de «clean phones», c’est-à-dire des appareils réduits à l’essentiel, réellement utiles et qui ne rendent pas les gens dépendants.
Mais il y a des fonctionnalités utiles. L’application des transports publics par exemple ou le fait de pouvoir payer le parking avec son téléphone portable...
C'est bien là le problème. Les smartphones ont des fonctions utiles et nous font croire qu'ils sont indispensables pour tout. Il y a des situations où je mets un peu plus de temps sans smartphone. Par exemple, quand j'achète un billet de train au lieu de tapoter mon écran pour ouvrir une application. Mais au final, je gagne du temps sans smartphone.
Par exemple?
Les groupes WhatsApp! Ils sont peut-être utiles dans certains cas, mais la plupart génèrent une avalanche de messages auxquels il faut répondre et qu’il faudrait tous lire. Les parents, en particulier, savent certainement de quoi je parle. Ces groupes incitent également à être moins précis dans sa planification. Les associations, par exemple, avaient autrefois de simples programmes semestriels auxquels il fallait se tenir. Aujourd’hui, on peut constamment communiquer de petits changements.
Comment faites-vous pour ne pas être mise à l’écart sans participer aux groupes WhatsApp?
Je passe simplement plus souvent des coups de fil. Cela me permet de créer immédiatement un lien. Ou lorsqu’il s’agit d’une activité de groupe, je propose d’avance ce que je souhaite apporter. Ainsi, pour moi, c’est réglé.
Aujourd’hui, j’ai plus de temps pour réfléchir ou discuter, et je peux apprécier le monde qui m’entoure sans être dérangée.
Vous avez évoqué l’industrie. Pensez-vous réellement qu’il soit possible de l’inciter, par exemple, à fabriquer à nouveau des appareils plus simples?
Cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais l’industrie s’adapte à ce que nous achetons. Il faut changer de mentalité: être à la pointe de la technologie ne signifie pas nécessairement posséder sans cesse de nouveaux appareils dotés de fonctionnalités toujours plus nombreuses. Il faut que le digital se mette au service de l’humain. Il y aurait là de nombreuses possibilités, y compris pour les entreprises. Et il faut sensibiliser le public au fait que ces appareils créent une dépendance et qu'ils amenuisent nos connaissances. Il faut que les pouvoirs publics interviennent en amont. Aujourd’hui, on se renvoie la balle comme s’il s’agissait d’un sujet brûlant.
Je suppose que lorsque vous parlez de prévention, vous pensez notamment aux adolescents?
Je pense que nous, les adultes, sommes tout autant concernés. Mais les jeunes sont plus vulnérables, car leur cerveau est encore en plein développement. C'est d'ailleurs en observant des jeunes qui ne parviennent pratiquement pas à décrocher de leur smartphone que j'ai décidé d'y renoncer.
C’est pourquoi il est important que les parents soient assez forts pour prendre le contre-pied de cette tendance. Et aussi pour servir de modèles. En utilisant eux-mêmes moins leurs smartphones, et en osant penser autrement.
Quel bilan tirez-vous après trois ans sans smartphone?C’est sans doute comme pour le tabac: on ne s’en sort qu’en arrêtant complètement. C’était un grand saut dans l’inconnu. Mais la transition s’est finalement avérée beaucoup plus facile que je ne l’avais imaginé. Je n'ai aucun regret.
Quelle est votre prochaine étape?
Je veux laisser mon ordinateur portable, et surtout mes e-mails, au bureau et ne plus les ramener à la maison.
