Suisse
Société

Les détenus suisses paient (très) cher leurs coups de fil

Telefonieren im Gefängnis ist teuer. Insassen beschweren sich immer wieder über hohe Telefonkosten.
Dans les prisons suisses, téléphoner peut coûter plusieurs centaines de francs par mois.Image: watson/keystone/getty

Ce business discret qui fait casquer les détenus en Suisse

En Suisse, des détenus dénoncent le coût élevé des appels téléphoniques. Une enquête de watson révèle un système opaque, dont personne ne semble vraiment assumer la responsabilité – alors qu’au final, il concerne aussi les contribuables.
12.04.2026, 07:1712.04.2026, 07:17
Hanna Hubacher / watson.ch

Le soir tombe. Manuel Metz souhaite bonne nuit à ses enfants. Ceux-ci lui racontent leur journée: ce qu’ils ont fait à l’accueil parascolaire, s’ils ont joué avec des amis, ce qu’ils ont mangé. Puis vient le moment de raccrocher – et soudain, ils sont loin. Très loin. Entre eux, il y a des murs épais: Manuel est en prison. Il purge une peine de cinq ans à la prison de Bostadel, dans le canton de Zoug. Cet appel de 30 minutes lui a coûté près de huit francs.

Pour cet homme de 38 ans, comme pour beaucoup d’autres détenus en Suisse, le téléphone est le seul moyen de garder un contact direct avec ses proches. Un lien vital avec l’extérieur – mais un lien coûteux. Chaque mois, Manuel dépense entre 200 et 400 francs en appels, pour un revenu mensuel d’environ 400 francs. Il doit sans cesse choisir:

«Est-ce que j’appelle mes enfants, ma mère, mes frères et sœurs, un ami?»
Prison Bostadel (ZG)
Manuel Metz purge sa peine à l'établissement pénitentiaire de Bostadel (ZG).Image: jva bostadel

Le maintien des contacts avec l’extérieur est pourtant considéré comme essentiel à la réinsertion et inscrit dans le Code pénal. Mais jusqu’ici, peu d’informations filtraient sur les tarifs pratiqués et les prestataires actifs dans les prisons suisses. watson a recueilli des témoignages dans plusieurs établissements et interrogé un professeur de droit pénal, un directeur de prison ainsi que des opérateurs téléphoniques.

Conclusion: rester en contact avec ses proches dépend aussi de ses moyens. Selon un expert en droit pénal, ce système pourrait même peser inutilement sur les contribuables. Notre enquête.

13 francs pour une heure de téléphone

Début février, plus de 30 détenus se retranchent dans un secteur fermé de la prison de Bellechasse, dans le canton de Fribourg. Barricades, sol savonné, menaces envers le personnel: une révolte inédite en Suisse. Mais elle ne sort pas de nulle part. Quelques mois auparavant, des détenus ont déjà adressé une série de plaintes au conseiller d’Etat compétent – dont une portait sur les coûts téléphoniques.

Niklas Meier* purge sa peine à Bellechasse. Il n’a pas participé à la mutinerie, mais partage le mécontentement. Chaque semaine, il téléphone environ une heure, principalement à sa mère, parfois à une amie proche, ainsi qu’à son avocat. L’an dernier, il a dépensé plus de 800 francs en appels. Le détenu de 46 ans ne peut pourtant pas s'en passer:

«Le téléphone est mon seul moyen de parler de choses personnelles, de ce qui me préoccupe»

Sa mère ne peut pas lui rendre visite pour des raisons de santé, et son amie vit à l’étranger.

Mais les frais téléphoniques lui posent souci: «Quand j’appelle ma mère, cela me coûte 22 centimes la minute». Une heure de conversation dépasse ainsi 13 francs – presque l’intégralité de son revenu journalier disponible. Sa famille doit donc l’aider financièrement:

«Ce ne serait pas possible autrement»

En prison, le travail est obligatoire. Niklas gagne au maximum 25 francs par jour. Une partie est bloquée sur un compte, et environ 65% restent à sa disposition – soit quelque 320 francs par mois. Avec cet argent, il paie notamment 37 francs pour la télévision, cinq francs pour la lessive, la location d’un ordinateur sans accès à internet, ou encore des produits du kiosque (nourriture, tabac, articles d’hygiène, timbres).

Ce qui l’agace particulièrement:

«Nous sommes en 2026. Un abonnement illimité chez Swisscom coûte 50 francs par mois»

Mais contrairement aux personnes en liberté, il ne peut pas choisir librement un abonnement mobile. Les téléphones portables sont interdits en prison. Les détenus ne peuvent pas non plus recevoir d’appels pour réduire les coûts: seules les communications sortantes sont possibles. Les prestataires sont imposés par les établissements ou les cantons. Et alors que les forfaits illimités et la téléphonie internet sont devenus la norme, les prisons suisses appliquent généralement une facturation à la minute.

Des prix fixés par des acteurs privés

Quels sont les tarifs moyens en Suisse? Et quels sont les acteurs de ce marché? Ni l’Office fédéral de la justice ni la Conférence des directeurs cantonaux de l’exécution des peines ne disposent de données complètes. watson a donc interrogé les cantons et obtenu 18 réponses.

Résultat: les appels vers des mobiles coûtent généralement entre 22 et 30 centimes par minute, contre trois à huit centimes vers les lignes fixes.

Dans certaines prisons, des frais de connexion s’ajoutent. A Bostadel, Manuel Metz paie par exemple 50 centimes chaque fois qu’il décroche le combiné – même si son interlocuteur ne répond pas.

Cellules + espace cuisine prison Witzwil (BE)
Cellules et espace pour cuisiner à la prison de Witzwil (BE).Image: watson

Les écarts entre cantons sont importants. A Soleure, une heure d’appel vers un fixe coûte 1,80 franc, contre 5,70 francs vers un mobile. Dans le Jura, ces montants grimpent à 4,80 francs et 18 francs respectivement – soit plus du triple pour un appel mobile.

Les tarifs internationaux varient encore davantage. Par exemple, appeler sa mère coûte à Niklas 19 centimes de plus par minute que joindre son amie aux Etats-Unis.

En règle générale, les autorités n’ont que peu d’influence sur ces prix. Romilda Stämpfli, présidente de la conférence des responsables cantonaux, confirme:

«Les tarifs ne sont pas réglementés»

Ce sont les prestataires qui les fixent. A quelques exceptions près: le canton de Soleure fixe lui-même ses prix, tandis que le Jura et Lucerne disposent d’un droit de regard.

Toujours est-il que les coûts élevés des appels pèsent sur les détenus. Dans la moitié des cantons nous ayant répondu, des plaintes – écrites ou orales – ont déjà été déposées.

Les conditions d’accès au téléphone varient aussi: certaines prisons imposent des horaires ou des autorisations préalables, d’autres offrent un accès libre en dehors des heures de travail.

Le marché de la téléphonie carcérale

Certaines prisons travaillent avec des prestataires locaux. Mais le marché est dominé par deux acteurs: Swisscom et Telio. Ce dernier, groupe allemand actif à l’échelle mondiale, est spécialisé dans la téléphonie carcérale et considéré comme leader en Europe. En Suisse, environ un tiers des cantons ayant répondu collaborent avec Telio ou sa filiale Phonio Switzerland.

Telio propose une solution clé en main: installation et maintenance des téléphones (cabines ou appareils en cellule), gestion des comptes des détenus et des numéros autorisés via un logiciel. Les proches peuvent créditer les comptes en ligne. Atout majeur pour les prisons: l’infrastructure est gratuite et la gestion simplifiée. Les seuls à payer sont les détenus.

Ce modèle a déjà été critiqué en Allemagne, notamment pour sa position quasi monopolistique, sa politique tarifaire et certaines failles de sécurité. En 2017, un détenu a même porté l’affaire devant la Cour constitutionnelle, ce qui a conduit à une baisse des tarifs.

En Suisse, les prix sont «conformes au marché», assure le PDG de Telio, Oliver Drews. Certains appels internationaux seraient même moins chers. Il précise:

«La téléphonie carcérale est un marché difficile»

Le nombre de clients est limité et les exigences techniques élevées – comptes individuels, filtrage des numéros, sécurité accrue. Pour de nombreuses entreprises, c'est un secteur à perte. Mais pour Telio, actif dans 23 pays, le marché est très rentable.

Diese Einrichtung steht im Gefängnis Witzwil (BE) in jeder Zelle, bereitgestellt von Telio.
A Witzwil, on trouve cet équipement dans chaque cellule, fourni par Telio.Image: watson

Le fait que les cantons et les établissements n’aient guère leur mot à dire sur les tarifs, Oliver Drews le conteste. Selon lui, les autorités restent libres de refuser une proposition lors des appels d’offres. Il affirme:

«Ce que nous faisons contribue à la réinsertion des détenus»

Du côté de Swisscom également, on parle d’un marché de niche. L’opérateur propose, en plus du tarif à la minute, un modèle d’abonnement avec appels illimités. Mais ce type d’abonnement est rarement demandé par les prisons. Même constat chez Telio: techniquement possible, le modèle forfaitaire n’est pas souhaité par les établissements.

A Witzwil (BE), Balz Bütikofer dirige une prison ouverte qui a confié sa téléphonie à Telio à la suite d’un appel d’offres. Il assure ne pas avoir connaissance de plaintes concernant les coûts des appels. Et ne voit pas de problème au fait que les détenus paient plus cher qu’à l’extérieur: ceux-ci perçoivent un revenu pour leur travail en détention.

«Nous, à l’extérieur, avons le choix de notre opérateur – les détenus non. Mais ils assument les conséquences de leurs actes. L’exécution des peines implique des désavantages»
Balz Bütikofer, directeur de la prison de Witzwil

Selon lui, l’essentiel est qu’une offre existe et permette de maintenir les liens avec l’extérieur. Il reconnaît toutefois qu’un modèle forfaitaire aurait du sens, tout en soulignant: «A la fin, cela doit aussi être rentable pour les prestataires».

Critique d'un expert

Jonas Weber, professeur de droit pénal et de criminologie à l’Université de Berne, critique vivement ces tarifs élevés. Selon lui, les coûts ne devraient pas limiter les contacts avec l’extérieur. Pour de nombreux détenus, le téléphone est un moyen de communication essentiel. Les études sont claires: maintenir des liens avec son entourage favorise la réinsertion et réduit le risque de récidive. Le juriste souligne:

«Il existe donc un intérêt public à ce que les détenus puissent facilement entretenir ces contacts»

En 2025, près de 7000 personnes étaient incarcérées en Suisse, dont 3163 en exécution de peine ou de mesures. Si les cantons sont responsables de l’exécution des peines, certains principes sont fixés au niveau national. Le droit de maintenir des contacts avec l’extérieur est notamment inscrit dans le Code pénal, qui prévoit que ces liens – en particulier avec les proches – doivent être facilités. L’exécution des peines doit aussi, autant que possible, se rapprocher des conditions de vie ordinaires.

Ein Insasse arbeitet in der Wäscherei der offenen Justizvollzugsanstalt Witzwil (BE)
Un détenu travaillant à la laverie de l'établissement pénitentiaire de Witswil.Image: watson

Ce principe de «normalisation» s’inscrit dans l’objectif central de la réinsertion: permettre aux personnes condamnées de retrouver leur place dans la société après leur peine. Dans ce contexte, Jonas Weber juge problématique que certains détenus doivent payer plusieurs centaines de francs pour téléphoner – surtout à une époque où les abonnements mobiles bon marché et la téléphonie gratuite sur internet sont devenus la norme.

Il estime normal que les détenus prennent en charge leurs frais; il souligne toutefois qu’ils subissent des coûts supplémentaires importants, faute de pouvoir choisir librement un abonnement ou utiliser internet – et cela avec des moyens financiers limités. Une situation qui, selon lui, va à l’encontre des objectifs de réinsertion. Il ajoute:

«Certaines entreprises tirent des profits très importants de ce système»

Le professeur de droit pénal Jonas Weber irait donc plus loin: il serait favorable à ce que les établissements pénitentiaires prennent en charge une partie des frais téléphoniques, afin de les rapprocher de ceux pratiqués à l’extérieur. «Je pense que la société dans son ensemble y gagnerait si nous assumions ces coûts supplémentaires.»

Le fait de répercuter intégralement ces dépenses sur les détenus relève, selon lui, d’un «transfert de coûts mesquin». Les prisons externalisent une partie des prestations qu’elles devraient assurer elles-mêmes, explique Jonas Weber – dès lors, les surcoûts qui en découlent devraient être assumés par les institutions. D’autant que, comme il le souligne:

«Si les détenus sont réinsérés plus rapidement et plus efficacement, cela revient au final moins cher à la collectivité»

Car le véritable poste de dépense reste ailleurs: une journée de détention coûte entre 300 et 400 francs par personne.

Favoriser la réinsertion

A la prison de Wauwilermoos, dans le canton de Lucerne – un établissement en régime ouvert –, Sven Lehmann* purge une peine de dix ans. Dans quelques semaines, il bénéficiera d’un assouplissement et passera au régime de travail externe.

«Le téléphone est le seul moyen de communiquer avec la famille et l’extérieur», explique-t-il à watson. Mais c’est aussi une source permanente de stress: «Il faut toujours surveiller ses dépenses. Le crédit part vite». Le détenu de 35 ans consacre environ 150 francs par mois aux appels:

«Quand j’avais encore une petite amie, c’était plutôt 200 francs»

Certains codétenus – notamment ceux qui ont des enfants ou de la famille à l’étranger – dépensent encore davantage, d'après lui.

Grâce à son travail en détention, Sven dispose d’environ 350 francs par mois. Il doit aussi financer ses sorties et ses congés, autorisés dans le régime ouvert. «Dans ce type de régime, les dépenses sont plus élevées que dans les établissements fermés.» Sa famille lui envoie également de l’argent: «Sinon, je ne m’en sortirais pas».

Blick in eine Zelle im Gefängnis Wauwilermoos (LU)
Une cellule de la prison de Wauwilermoos (LU).Image: watson

Bientôt libéré, Sven s’interroge sur l’après. Maintenir des relations depuis la prison est difficile: «Les liens changent. La distance s’installe».

Même constat chez Manuel Metz: derrière les barreaux, on perd vite le contact avec la société et son entourage. Entretenir des amitiés devient particulièrement compliqué:

«On ne peut pas maintenir des amitiés uniquement par courrier»

A la prison de Bostadel, Manuel a fondé l’association «Reform25», qui défend les droits des détenus et les conseille sur le plan juridique. «Nous sommes déjà contents qu’il existe une possibilité de téléphoner», dit-il. Mais il appelle à des règles plus favorables, notamment en vue du retour à la vie normale: «Quand quelqu’un est libéré, chaque soutien compte». Il sait toutefois que ces revendications suscitent peu de compréhension dans l’opinion publique:

«Beaucoup pensent que les détenus doivent croupir en prison»

Lui-même estime qu’une peine doit rester une épreuve: «La privation de liberté est une sanction, pas un séjour de luxe». Mais il rappelle aussi que la loi fixe des règles claires sur le traitement des détenus. Et négliger la réinsertion serait une erreur:

«Nous finissons tous par revenir dans la société»

* (Nom d'emprunt)

La vidéo de l'arrestation de Justin Timberlake enfin révélée
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
0 Commentaires
Votre commentaire
YouTube Link
0 / 600
Comment une insurrection meurtrière a mis Genève sous tutelle
En 1864, l’élection au Conseil d’État genevois déclencha de violentes émeutes dans la Cité de Calvin. La Confédération fut contrainte d’intervenir et d’occuper militairement Genève pendant plusieurs mois.
En 1846, James Fazy renversa le gouvernement oligarchique genevois après que ce dernier eut refusé de soutenir la dissolution du Sonderbund. Son parti, les Radicaux, prit alors durablement le pouvoir. Instaurant une démocratie représentative, fondant la Constitution de 1847, le régime fazyste allait présider au destin de Genève jusqu’en 1861. Au cours de ces années, de profonds changements bouleversèrent le visage de la cité avec le développement de la laïcisation et la destruction des anciennes fortifications cédant la place à de nouveaux quartiers de ville.
L’article