Ce Suisse qui veut aider les détenus cache un sombre passé
Voici le type d'annonces publiées sur la plateforme suisse Jail Mail. Les détenus peuvent y publier leur profil et préciser le type de relation épistolaire qu'ils recherchent. Comme l'explique à watson Nick B., le fondateur de la plateforme, plus de 500 correspondances ont déjà été nouées grâce à Jail Mail.
Par le biais de ces échanges, certains détenus ont trouvé une personne de référence pour les accompagner lors de leurs permissions, voire un logement à leur sortie de prison. Il arrive aussi que des histoires d'amour naissent, même si ce n'est officiellement pas l'objectif du projet.
Selon Nick B., un peu plus de 40 annonces sont actuellement en ligne. Seize détenus n'ont encore reçu aucune lettre, tandis que le plus chanceux en aurait reçu 34.
Nick B. connaît l'isolement carcéral pour l'avoir vécu lui-même. C'est durant ses 19 mois de détention préventive et de haute sécurité qu'il a eu l'idée de mettre en relation des prisonniers avec des personnes de l'extérieur. Après sa libération, en octobre 2021, il a découvert sur Internet le projet allemand Jail Mail. Il en a créé la déclinaison suisse. Avec un ancien codétenu, il a fondé une association suisse et transféré l'activité à Zurich, où les premières annonces ont été mises en ligne.
Nick B. doit désormais retourner en prison pour y purger le reste de sa peine. Il s'attend à y passer environ un an à cause d'une «relation sentimentale». Son principal souci est que les autorités lui interdisent de continuer à gérer Jail Mail depuis sa cellule.
Mais l'histoire de Nick B. ne s'arrête pas là. Les dossiers judiciaires et les informations fournies par les autorités dressent, sur des points essentiels, un tableau bien différent.
L'histoire qu'il préfère taire
La Cour suprême du canton de Zurich a définitivement condamné Nick B. à cinq ans de prison, notamment pour contrainte sexuelle répétée, tentative de viol et lésions corporelles. Les 592 jours déjà passés en détention préventive et en détention en quartier de haute sécurité ont été déduits de sa peine. Il lui reste donc, en théorie, plus de trois ans à purger, même s'il espère bénéficier d'une libération anticipée.
Lorsque watson lui demande pourquoi il doit être transféré au centre d'exécution des peines de Bachtel (ZH), il élude la question. Il explique n'accepter ce jugement que «par nécessité», sans jamais l'avoir réellement accepté sur le fond.
Selon le jugement, Nick B. s'est introduit dans l'appartement du nouveau compagnon de son ex-amie, l'a retenue de force, puis l'a étranglée, bâillonnée et ligotée. Il l'a ensuite contrainte à des actes sexuels et a tenté de la violer. Il a également filmé une partie de l'agression.
Il a lui-même reconnu une grande partie des faits: l'intrusion dans l'appartement, le fait d'avoir retenu la victime de force, confisqué ses appareils, puis de l'avoir ligotée, bâillonnée et filmée. En revanche, il soutient encore aujourd'hui que les actes sexuels étaient consentis.
Un fort risque de récidive
La Cour suprême ne s'est pas fondée uniquement sur les déclarations de la victime. Elle a également pris en compte les aveux partiels de Nick B., les lésions constatées par les médecins légistes, les traces de lutte et de sang, les échanges de messages ainsi que les témoignages de l'entourage. Elle a en outre examiné les quelques contradictions relevées dans le dossier et a même rectifié certains points en faveur de Nick B.
Elle a néanmoins jugé peu crédible le fait que la victime, une femme blessée, ligotée et terrorisée, aurait consenti aux actes sexuels.
Le tribunal a estimé que Nick B. ne manifestait ni véritable remords ni réelle prise de conscience. En ce sens, il continue de contester les infractions les plus graves, tout en cherchant à justifier son comportement. Selon un expert, si une future partenaire venait à le quitter, le risque de récidive serait élevé: il pourrait à nouveau adopter un comportement «agressif et destructeur» à son encontre. L'expertise n'a en revanche mis en évidence ni trouble de la personnalité ni déviance sexuelle.
Selon les dossiers médicaux cités dans le jugement, son ex-compagne souffrait encore, des années plus tard, d’un trouble de stress post-traumatique grave, de crises de panique, de troubles du sommeil et de divers symptômes physiques. En 2023, elle a été hospitalisée en psychiatrie pendant plusieurs semaines.
L'attitude de Nick B. face à sa condamnation ne regarderait que lui s'il n'occupait pas en parallèle une fonction qui consiste à mettre en relation des détenus et des personnes vivant à l'extérieur.
Ce que Jail Mail ne dit pas
Jail Mail publie les annonces des détenus. Les personnes qui ne souhaitent pas communiquer leur adresse au prisonnier peuvent faire transiter leur correspondance par l'association. Leur lettre est alors envoyée à Jail Mail dans une enveloppe intérieure non cachetée, afin que l'association puisse y joindre d'autres documents avant de la réexpédier.
Dans des cas exceptionnels, Nick B. peut toutefois en vérifier le contenu. Il affirme être déjà intervenu dans un cas problématique: après avoir lu les échanges entre un détenu et une femme, il explique, sans donner de détails, avoir contacté cette dernière avant de retirer l'annonce du détenu.
L'association traite ainsi des données personnelles, notamment des noms et des adresses, et reçoit physiquement des courriers privés. Nick B. décide également quelles annonces sont publiées et à quel moment un profil est retiré. Selon lui, les correspondants sont «le plus souvent des femmes», fréquemment «des personnes qui aiment venir en aide aux autres», animées par un engagement social ou par la compassion.
En revanche, les annonces ne précisent pas pourquoi les détenus sont incarcérés. Jail Mail ne vérifie pas les infractions commises: une adresse en prison suffit. Ce n'est que lorsqu'un détenu se vante de son crime que le texte est modifié. Pour en savoir davantage, les correspondants doivent poser la question directement au détenu, explique Nick B., qui résume ainsi la philosophie de Jail Mail:
Des critiques de la part d'autres associations
Personne ne conteste que les contacts avec l'extérieur puissent favoriser la réinsertion. Tout dépend de la manière dont ils sont mis en place et accompagnés.
L'association Team72 met elle aussi en relation des bénévoles et des détenus, sur mandat des services pénitentiaires. Les candidatures passent par le service social de l'établissement pénitentiaire. L'association connaît la gravité des infractions commises, forme régulièrement les bénévoles et évalue les profils potentiellement compatibles.
Les bénévoles sont informés si une personne est détenue pour des faits de violence, des infractions sexuelles, une escroquerie ou une infraction à la législation sur les stupéfiants. Ils peuvent ainsi exclure certaines catégories de détenus. Claudio Carletti, directeur de Team72, explique à watson:
Certains ne disent que des «demi-vérités» ou minimisent les faits. Il poursuit:
Si un détenu réclame de l'argent, demande à son correspondant de s'occuper de ses affaires financières à l'extérieur de la prison, si les attentes deviennent trop importantes ou qu'une dépendance affective s'installe, les bénévoles peuvent faire appel à un professionnel. Les relations amoureuses ne font pas partie du dispositif.
Au sein de l'association, les membres du comité n'interviennent pas dans les activités opérationnelles. Personne ne doit à la fois fixer les règles, mettre des personnes en relation… ou profiter lui-même du système. Pour Claudio Carletti, la répartition des rôles chez Jail Mail paraît «plutôt peu professionnelle». Il résume: «Nous ne pourrions pas travailler ainsi pour le compte des services pénitentiaires.»
Certaines plateformes internationales imposent elles aussi des règles plus strictes. Le site américain WriteAPrisoner indique les infractions commises ainsi que les dates de libération prévues, et recommande de vérifier ces informations auprès de sources officielles. Au Royaume-Uni, le programme Prisoners' Penfriends forme les bénévoles, protège leur adresse et fait transiter les courriers par l'intermédiaire de l'organisation.
Nick B. cherche désormais lui aussi un correspondant
Chez Jail Mail Suisse, tout repose sur une poignée de personnes. Nick B. explique qu'une collaboratrice en Allemagne peut mettre les annonces en ligne et les modifier. Son cofondateur, un ancien codétenu, peut lui aussi prendre le relais en cas de besoin. En revanche, l'association ne collabore directement avec aucun service d'aide aux victimes ni aucun organisme de prévention des violences.
Pour son séjour au centre d'exécution des peines de Bachtel, Nick B. a déjà son idée. Selon lui, il pourrait continuer à assurer depuis sa cellule la partie «opérationnelle hors ligne», c'est-à-dire la réexpédition des lettres. Sa collaboratrice en Allemagne se chargerait du site Internet. Il envisage aussi de demander l'autorisation d'y accéder lui-même en utilisant un ordinateur loué à l'établissement. Il n'a pas encore déposé de demande officielle.
Le centre d'exécution des peines de Bachtel ne souhaite pas commenter ce projet précis. Interrogé par watson, il indique que ce type d'activité est examiné au cas par cas. Une condition est qu'elle ne présente aucun lien avec les infractions commises. L'établissement ne précise toutefois pas s'il considère que Jail Mail répond à ce critère.
Avant même son retour en prison, Nick B. a déjà publié une annonce sur Jail Mail. A la rubrique «Contact recherché», il se contente d'écrire: «Indifférent». Selon lui, une «situation difficile, de mauvaises décisions et une incroyable malchance» l'ont conduit en prison. Il dit désormais espérer recevoir «des lettres passionnantes».
En revanche, il ne précise pas pourquoi il est incarcéré. Il indique rechercher des personnes qui s'intéressent aux affaires dans lesquelles, selon lui, la justice «est passée à côté de la réalité».
Sur Jail Mail, Nick B. cumule ainsi les rôles de président de l'association, d'intermédiaire et d'auteur d'une annonce. Son profil ne révèle pas à ses correspondants potentiels qu’il a été condamné pour agressions sexuelles répétées et tentative de viol, et qu’il continue de contester ces infractions. (trad.: mrs)
* Nom connu de la rédaction
