Temu et Shein menacent un système que Coop et Migros soutiennent
Sascha Sardella fronce le nez. Du sac de vêtements éventré surgit un peu de tout: des T-shirts qui sentent la cave, des serviettes en éponge et un slip sale. Il extirpe du tas un maillot de bain bleu foncé à motifs flamants roses. «Porté deux fois au maximum», constate-t-il. Pourtant, il est pratiquement impossible de le valoriser. Sardella montre l’étiquette Primark: la qualité est tout simplement trop mauvaise.
Des vêtements usagés dans des sacs en plastique: voilà la matière première avec laquelle Sascha Sardella travaille chaque jour. Il est responsable d’exploitation chez Tell-Tex, l’entreprise de collecte dont les conteneurs sont présents dans toute la Suisse. En ce mercredi après-midi, l’activité bat son plein sur le site du recycleur Kurz Altmetall AG. Camions et bétonnières vont et viennent sous le pont de la Hardbrücke, à Zurich. C’est également ici que le contenu des conteneurs Tell-Tex est chargé avant d’être acheminé vers des centres à l’étranger.
Mais l’activité devient plus difficile d’année en année. Le modèle actuel repose sur la possibilité de revendre ou de recycler les vêtements, notamment pour en faire des chiffons de nettoyage ou des sièges automobiles. Mais il y a un problème qu'explique Sascha Sardella:
Il saisit une jupe et l’étire jusqu’à doubler sa largeur. «100% polyester.» Le vêtement pourrait peut-être encore être vendu en Europe de l’Est. Sinon, il sera incinéré. Les articles de vendeurs à bas prix comme Temu et Shein finissent souvent dans les usines d’incinération des déchets.
«Le marché des vêtements usagés s’effondre sous le flot d’articles bon marché», avertit Sascha Sardella. En Europe, des entreprises de collecte cessent leur activité ou paient de moins en moins pour la marchandise. La collecte n’est presque plus rentable:
Le monde politique réclame une solution de branche
Ces avertissements ont fait réagir le monde politique. Regine Sauter, conseillère nationale PLR zurichoise, voit la solution dans une nouvelle convention de branche. L’organisation Fabric Loop serait déjà prête à la mettre en œuvre. Elle propose une contribution au recyclage sur les vêtements, payée au moment de l’achat. Plusieurs détaillants et marques suisses participent au projet, dont Migros et Coop.
«Comme pour le recyclage du PET, il faut laisser la branche organiser elle-même la valorisation plutôt que de miser sur des solutions étatiques», estime la politicienne libérale. Une intervention politique reste néanmoins nécessaire: seule une base légale permettrait de rendre ces règles contraignantes pour les plateformes étrangères de vente en ligne comme Temu et Shein.
Cette contribution doit permettre de préfinancer l’ensemble du système de recyclage: «De l’information des consommateurs à la collecte, en passant par le tri, le recyclage et la réparation», explique Nina Bachmann, présidente de Fabric Loop. La mise en œuvre opérationnelle ferait l’objet d’un appel d’offres. Pour commencer, un montant forfaitaire pourrait être envisagé: en France, celui-ci se situe, selon Nina Bachmann, entre 20 et 70 centimes par kilo, soit environ quatre à 15 centimes par T-shirt.
90% des marchandises viennent de l’étranger
Le Conseil national se prononcera ce mercredi sur la proposition de Regine Sauter. Des membres de tous les groupes parlementaires la soutiennent et le Conseil fédéral recommande lui aussi de l’accepter. Mais, de son côté, le conseiller national UDC Erich Hess s’y oppose. Il s’agit pour lui d’une question de principe:
Selon lui, la branche doit trouver une solution sans intervention politique.
Pour les entreprises de collecte de textiles, il est toutefois essentiel d’inclure la concurrence étrangère dans le dispositif. «L’une des particularités du marché textile est que plus de 90% des marchandises proviennent d’entreprises étrangères», explique Nina Bachmann. A eux seuls, Temu et Shein dépassent la barre du milliard de francs de chiffre d’affaires en Suisse, selon le cabinet de conseil Carpathia. «Nous avons besoin de règles contraignantes pour intégrer ceux qui profitent du système sans y contribuer», poursuit Nina Bachmann.
Cette contribution pourrait également servir à promouvoir de nouvelles technologies de recyclage. Aujourd’hui, le tri vise principalement le marché de la seconde main, explique Nina Bachmann. «Un sac Chanel sera mis de côté pour être revendu, mais du linge de lit abîmé en 100% coton ne sera pas trié en vue d’un recyclage de fibre à fibre.» Il existe pourtant déjà des débouchés pour ce type de matériau.
«Les gens veulent faire quelque chose de bien»
Sascha Sardella espère un coup de pouce de Berne: «Sans la solution de branche Fabric Loop, la collecte de vêtements usagés telle que nous la connaissons n’existera peut-être plus que pendant trois ou quatre ans. Et après?» Un effondrement du système actuel ne saurait être dans l’intérêt de la population:
Le tas de vêtements réserve malgré tout quelques perles. Sascha Sardella sent une pile de T-shirts: «Ils ont été tellement bien lavés qu’ils pourraient aller directement en rayon.» Ce sont ces exceptions qui permettent encore au système de fonctionner. Mais elles se font de plus en plus rares au milieu de la masse croissante de vêtements bon marché. (trad. hun)
