24 ans. C’est la durée pendant laquelle le régime du dictateur Bachar al-Assad a opprimé, expulsé, emprisonné, torturé et tué des Syriens. Si l’on ajoute la période de règne de son père, Hafez el-Assad, la souffrance de la population syrienne s’étend sur plus d’un demi-siècle.
Aujourd’hui, les rebelles ont réussi à renverser le pouvoir d’Assad. Après avoir pris les villes d’Alep, Hama et Homs, ils ont conquis dimanche la capitale, Damas. Bachar al-Assad et sa famille auraient fui à Moscou.
Que signifient ces événements historiques pour les Syriennes et Syriens réfugiés en Suisse? Quels espoirs ou inquiétudes nourrissent-ils envers les rebelles? On leur a posé la question.
Ghamkin Saleh, 54 ans, a fui la Syrie en 1993 pour échapper à l’armée. Aujourd’hui citoyen suisse, il est à la tête d’une chaîne de salons de coiffure et également réalisateur. Pour lui, la fin du régime syrien était une évidence:
Saleh estime que les déboires du Hezbollah, une Russie accaparée par la guerre en Ukraine et l’attentisme iranien ont donné l’avantage aux rebelles. Il souligne aussi une différence majeure entre Hafez et Bachar al-Assad:
Selon Ghamkin Saleh, Bachar aurait pu saisir l’opportunité de faire la paix avec son peuple. Mais il n’a pas saisi cette chance.
Ahin Mallamirza, 38 ans, est une ancienne étudiante en éducation à l’université de Damas. En 2013, cette Kurde a dû quitter son pays:
De son côté, Shukri Al Rayyan, un écrivain de 63 ans, a fui la Syrie en 2014. Lors du printemps arabe, en 2011, il avait participé à des manifestations contre le régime.
C'est la raison qui l'a contraint à fuir vers la Suisse. Rester en Syrie lui aurait, en effet, coûté la vie, après ses critiques publiques du régime. Il confie: «La chute d’Assad est une avancée majeure, essentielle pour le pays. Sous son règne, la Syrie n’aurait jamais eu d’avenir.»
L’avenir de la Syrie reste incertain. Les groupes rebelles, unis contre Assad, n’ont ni objectifs politiques communs ni visions sociales partagées.
Ce sont des coalitions aussi diverses que la population syrienne elle-même. Dans le pays cohabitent des Arabes, des Kurdes, des Arméniens, des Turkmènes, des Yézidis, des Assyriens, et bien d’autres. Sur le plan religieux, on compte des musulmans (sunnites et chiites), des chrétiens et des Druzes. Par ailleurs, des milliers de réfugiés palestiniens vivent en Syrie.
L’écrivain Shukri Al Rayyan estime qu’un seul groupe ne pourra jamais gouverner ce pays multiethnique:
L'homme de 63 ans observe chaque jour la situation dans son pays d'origine. Il écrit pour plusieurs sites syriens et arabes de premier plan. Et il défend une position plutôt non conventionnelle: «Je suis athée et j'écris régulièrement contre les groupes islamistes.»
Selon lui, les deux mouvements cherchent à représenter une nation unique, inébranlable et sacrée qu'ils veulent imposer à tous par la force: «Celles et ceux en dehors de cette nation est soit un ennemi, soit un apostat.»
Ghamkin Saleh, entrepreneur dans le milieu de la coiffure, est également partagé quant à l'avenir de sa patrie. Comme Ahin Mallamirza, 38 ans, éducatrice dans un jardin d'enfants, il appartient à la minorité kurde. Une partie des groupes rebelles qui ont renversé Bachar al-Assad est soutenue par la Turquie et le président Erdogan.
Pour les Syriens persécutés par le régime, sa chute est un grand soulagement. Ghamkin Saleh se réjouit avec eux. «Mais en même temps, je me demande ce qui va se passer pour nous, les Kurdes», poursuit-il. Et de confier qu'il a peur de ce qui pourrait arriver.
Ahin Mallamirza souhaite une Syrie qui englobe tous les Syriens, indépendamment de leur nationalité et religion. «Mais cela n'est possible que si aucun groupe extrémiste ne gouverne», déclare-t-elle. Et de poursuivre:
Des images de la frontière entre la Syrie et le Liban montrent que des milliers de Syriens qui avaient fui rentrent désormais dans leur pays, quelques heures seulement après la chute d'Assad. Dimanche, les voitures faisaient la file au poste-frontière de Masnaa. 14 ans après le début de la guerre civile, nombreux sont celles et ceux qui ont saisi la première occasion de rentrer chez eux. Même si beaucoup ne savent pas ce qui les attend sur place.
Interrogé sur un éventuel retour, Ghamkin Saleh réfléchit: «C'est une belle question. Je me la pose tous les jours.» Pour lui, une amélioration durable est essentielle avant d'envisager un éventuel retour. Il est toutefois marié à une Européenne et ses enfants ont grandi en Suisse.
Ahin Mallamirza voit, quant à elle, son avenir en Suisse, indépendamment de la situation politique. Ses trois enfants sont nés ici et n'ont aucun lien avec la Syrie et la culture syrienne.
Pour l'écrivain Shukri Al Rayyan, le retour est jusqu'à présent resté un rêve. Depuis sa fuite en 2014, il n'est plus retourné en Syrie, «ce serait bien trop dangereux», dit-il. En outre, il a appris en Suisse une chose sans laquelle il ne peut plus s'imaginer vivre:
Aujourd'hui, il ne peut pas dire s'il sera possible pour quelqu'un comme lui, qui critique l'islamisme, de vivre un jour en Syrie.