«Le drame de Crans-Montana peut rouvrir des blessures personnelles»
Quand un drame comme l'incendie de Crans-Montana se produit, on pense immédiatement aux victimes, à leurs proches et à leur famille. Aux autres personnes directement exposées à sa violence, telles que les secouristes, les soignants ou les habitants de la commune. Pourtant, ces événements affectent également celles et ceux qui ne les ont pas vécus et qui n'ont aucun rapport concret avec les victimes.
Il suffit d'écouter les conversations autour de soi ou de faire un tour sur les réseaux sociaux pour s'en rendre compte. De nombreuses personnes sont bouleversées, souffrent et ont peur. Sandra Mazaira, psychologue-psychothérapeute spécialiste en psychotraumatologie, nous explique comment gérer ces émotions. Interview.
A partir de quel moment un événement tragique prend-il une dimension collective?
Sandra Mazaira: Un événement traumatique peut créer des ondes de choc qui se propagent bien au-delà des victimes primaires et secondaires. Cela se fait par le biais de caractéristiques communes activées par l’empathie. Ce qui s'est passé à Crans-Montana interpelle énormément de personnes:
Des appartenances individuelles s'entremêlent au drame et font en sorte que chacun puisse se sentir concerné.
Certains drames cumulent-ils ces caractéristiques et sont-ils, par conséquent, plus traumatiques que d'autres?
En psychotraumatologie, on ne met généralement pas l'accent sur l'événement lui-même, mais sur la façon dont il est vécu par la personne. C'est cette deuxième dimension qui fait se développer ou pas le traumatisme.
Un événement mortel et violent, le jeune âge des victimes et tout le réseau de proches et parents touchés que cela implique, l'identification différée des corps, le fait que cela s'est passé dans un contexte festif et innocent, sont autant de dimensions qui peuvent se cumuler et créer une onde de choc encore plus forte.
Peut-on imaginer que des personnes affectées pensent que leur souffrance n'est pas légitime par rapport à celle des victimes?
Oui, et c'est un problème. Il y a plein de raisons qui font que des personnes éloignées des victimes puissent être affectées, même si elles n'ont pas été directement touchées spécifiquement par ce drame-là. Ce drame peut rouvrir des blessures personnelles, qui sont tout autant légitimes et qui méritent tout autant de soin. C'est important de le souligner.
Comment cette souffrance peut-elle se manifester?
Cela peut prendre la forme d'une très forte sollicitation de l'empathie, qui consiste à ressentir en soi-même la souffrance imaginée des victimes ou de leurs proches. Certaines personnes peuvent également développer des peurs, par exemple liées aux incendies, ainsi que des comportements d'évitement, en raison d'une représentation du risque exacerbée.
La peur revient en effet très souvent dans les témoignages partagés à chaud sur les réseaux sociaux. Quelle est la meilleure manière de la gérer?
La peur est parfaitement compréhensible lors du partage émotionnel d’un tel drame. Développer de telles réactions est tout à fait normal et permet également d'apprendre de l'histoire des autres, de débuter des réflexions adaptatives. Ces inquiétudes deviennent pathologiques à partir du moment où elles ne servent pas à l’adaptation, qu’elles commencent à freiner des activités de la vie quotidienne, comme prendre sa voiture pour aller au travail ou entrer dans une salle close.
Quels comportements permettent s'atténuer ces peurs et cette souffrance?
La première démarche, qui est toujours la plus aidante, consiste à en parler avec une personne bienveillante et qui nous aime. Se connecter à nos ressources habituelles et reprendre les activités qui jusque-là nous donnaient de la joie est également important. Il s'agit souvent de choses très simples: faire une balade et profiter d'une journée de soleil, manger avec des amis, reprendre le sport qu'on pratiquait.
Favoriser le repos, y compris sur le plan physique, est aussi une bonne idée. Cela suffit souvent à remobiliser nos capacités de rétablissement, et favorise le retour au cours normal après un événement difficile dont on a éprouvé l’onde de choc par empathie.
Et si cela ne suffit pas?
Si les symptômes ne disparaissent pas avec le temps, ou s'ils s'aggravent, en discuter avec son médecin de famille est une bonne idée. Ce dernier peut évaluer s'il s'agit toujours d'une réaction normale, ou s'il faut mobiliser davantage de ressources externes.
De quels symptômes parle-t-on?
Le fait d'avoir des cauchemars et de visualiser des images difficiles plusieurs semaines après le drame, d'adopter des comportements d'évitement, ou d'être constamment nerveux et sur le qui-vive.
Le flux continu d'informations, dans les médias et sur les réseaux sociaux, peut-il contribuer à ce sentiment de détresse?
S'informer et comprendre ce qui s'est passé est un besoin humain et fait partie du rétablissement collectif après un événement dramatique. Pourtant, les bienfaits de vécu de partage risquent de laisser la place à une exposition répétée à du matériel traumatogène qui vient saturer la psyché d'images et récits violents. Cela peut créer un effet cumulatif qui dépasse nos capacités à digérer l'information. Dans ce cas, prendre de la distance est très important.
Sur internet, on a également vu de nombreux commentaires insultants et déplacés, rejetant la faute sur le victimes. Comment faudrait-il se comporter face à ces contenus?
C'est une deuxième blessure qui s'ajoute à la peine de toutes les personnes qui souffrent. Bien qu'on serait tenté de les dénoncer et d’y répondre, remplacer l’effroi et la tristesse par la colère ne facilite pas le rétablissement naturel à ce stade-ci.
