Pressions, promesses: ces Romands racontent leur vote sur le nucléaire
Daniel Sormani se souviendra du 18 juin 2026. Jeudi, le conseiller national genevois du MCG, membre du groupe UDC sous la Coupole, a voté le contre-projet indirect du Conseil fédéral à l’initiative pro-nucléaire «Stop au blackout». Il est l’un des 108 élus de la Chambre du peuple contre 87 à s’être rallié à la position du gouvernement, qui rend à nouveau possible la construction de centrales nucléaires en Suisse. Le revirement est total. Acceptée par les Suisses et très largement par les Romands, la votation de 2017 sur la stratégie énergétique 2050 interdit, en effet, la construction de tout nouveau réacteur nucléaire, les quatre encore en marche pouvant rester actifs jusqu’à leur arrêt définitif pour limite d’âge.
Daniel Sormani rapporte à watson avoir subi une «grosse pression» des élus UDC pour qu’il vote «oui» au contre-projet défendu par le chef du Département fédéral de l'environnement, des transports, de l'énergie et de la communication (DETEC), Albert Rösti, UDC également.
Le conseiller national du MCG s'indigne:
Il prend sa revanche
Lundi, lors d’un premier vote sur le même objet, Daniel Sormani s’était abstenu, comme d’autres dans les travées du National. Résultat, le contre-projet d’Albert Rösti et du Conseil fédéral avait été recalé à quelques voix près, chacune d’elles valant de l’or. Promesse en poche du ministre de l’Energie qu’ils obtiendraient à la fin de l’année un examen des coûts de la construction d’un ou plusieurs réacteurs nucléaires pour remplacer les quatre derniers en activité, les hésitants ont approuvé le contre-projet jeudi.
Mais, ce vendredi, lors des votes finaux qui marquent traditionnellement la fin des sessions parlementaires, Daniel Sormani a pris sa revanche, sachant, dit-il, que sa voix n’était plus essentielle depuis l'annonce d'un examen des coûts. Il confie:
C’était une question d’années, c’est devenu une question de jours lors de la dernière semaine de la session d’été des Chambres. Comme s’il fallait aller vite avant les élections fédérales de 2027. Après l’effroi causé par l’accident de la centrale japonaise de Fukushima, en 2011, le nucléaire connaît, sinon un retour en grâce, du moins redevient acceptable.
L'opinion s'est retournée
Trois raisons au moins expliquent ce retournement, s'accordent à dire la plupart des observateurs: la guerre en Ukraine et ses menaces d’un black-out électrique en Europe; le réchauffement climatique qui condamne à terme, en principe, les énergies fossiles; enfin, la perspective d’un recours massif à l’électricité pour faire fonctionner les équipements, parmi eux les centres de données énergivores.
Qui plus est, les sondages sont avec le Conseil fédéral. Le dernier en date, début juin, indique que 59% des Suisses interrogés sont favorables à la construction de nouvelles centrales.
Le conseiller aux Etats écologiste neuchâtelois Fabien Fivaz n'est pas loin d'évoquer un gâchis:
Les Verts annoncent le lancement d’un référendum, auquel se joindront probablement les socialistes, la gauche suisse étant opposée à l’énergie nucléaire, à l’inverse de l’UDC et du PLR, le Centre étant partagé.
Le Neuchâtelois a un autre regret:
Ce conseiller fédéral PS soutenait le nucléaire
Le PS ne n'a pas toujours été défavorable au nucléaire civil. Au début des années 1970, il avait été question que Mühleberg, dans le canton de Berne, soit une centrale thermique alimentée par la raffinerie neuchâteloise de Cressier au moyen d’un pipe-line. C’est le chef du Département fédéral de l’énergie, à l’époque le socialiste Willy Spühler, qui avait imposé le nucléaire à Mühleberg comme à Gösgen, en Argovie. Alors que la centrale argovienne fonctionne toujours, la bernoise a été définitivement arrêtée en 2019, après 47 ans d’activité.
C’est au milieu des années 1970 que les socialistes ont basculé dans le camp des anti-nucléaires. Deux projets de centrales, à Creys-Malville, en France, à 70 km à vol d’oiseau de Genève, et à Kaiseraugst, dans le canton d’Argovie, à la frontière des deux Bâle, mobilisent la gauche contre eux et deviennent la rampe de lancement des écologistes en Suisse. La centrale de Kaiseraugst ne sera jamais construite.
«Trahison»
De l'histoire ancienne. Retour à la décision «historique» de cette semaine. Le contre-projet du Conseil fédéral ouvrant la voie à la construction de nouvelles centrales nucléaires étant à présent voté, le retour de certains parlementaires dans leurs cantons respectifs s’annonce délicat. Les réseaux sociaux s'enflamment. Sur son compte Facebook, le député écologiste au Grand Conseil genevois Julien Félix-dit-Nicolet, citant la Constitution genevoise qui interdit l’édification d’une centrale nucléaire sur le territoire cantonal, crie à la «trahison, rien de moins.
Sont ici visés les Genevois Daniel Sormani et Vincent Maitre, qui ont changé leur vote entre lundi et jeudi. Le conseiller national du Centre Vincent Maitre s’explique:
«J'ai eu plus de pressions des anti-nucléaires»
Vincent Maitre n’élude pas la question des pressions exercés par les lobbys.
Pour le centriste, le vote du contre-projet du Conseil fédéral «ne veut pas dire que la Suisse va se doter de nouvelles centrales nucléaires».
La Vaudoise Jacqueline de Quattro est cette autre voix qui a permis au contre-projet de passer l’obstacle du parlement entre le début et la fin de semaine. Elle explique son changement de vote:
La conseillère nationale prévient:
A gauche, le conseiller aux Etats socialiste vaudois Pierre-Yves Maillard se dit opposé au contre-projet du Conseil fédéral. Il donne deux raisons à cela, qui ne sont toutefois pas d’ordre dogmatique:
Il enchaîne:
Ces communes aiment leur centrale
Les votations de 2016 sur la «sortie du nucléaire» (refusée) et de 2017 sur la «stratégie énergétique 2050» (acceptée), montrent en tout cas que les communes abritant à l’époque et toujours, pour trois d’entre elles, un ou plusieurs réacteurs nucléaires, ne sont pas hostiles à leur présence, qui rapporte de l'argent aux caisses municipales. Elles avaient largement rejeté les deux objets soumis au vote. Les villes d’Aarau et d’Olten, qui enserrent la centrale de Gösgen (commune de Däniken), après avoir refusé la «sortie du nucléaire» en 2016, avaient en revanche approuvé la «stratégie énergétique 2050» l'année suivante.
Quant aux déchets nucléaires des centrales suisses, pour l’heure entreposés à Würenlingen dans le canton d’Argovie, ils seront à terme enfouis dans la région du nord du Lägern, à cheval sur les cantons d'Argovie et de Zurich, apprenait-on en 2022.
