CFF, drogue et attentat: Nicolas Feuz se confie sur son nouveau roman
Tout commence par un «accident de personne» en gare de Neuchâtel. Puis Imperium embarque ses lecteurs dans un train immobilisé sous le Gothard, avant de les entraîner dans les coulisses des CFF, le trafic de drogue, l’infiltration policière et les Ports francs de Genève. Au cœur de l’intrigue: le «crack-meth», une drogue fictive ultraddictive qui menace de transformer les rues suisses en scènes dignes de San Francisco.
Après Ultimatum, Nicolas Feuz et Marc Voltenauer poursuivent leur trilogie avec un thriller qui mélange réalités helvétiques, expérience de terrain et scénario catastrophe. Nous avons discuté avec le procureur et auteur neuchâtelois, à l’occasion de sa sortie en librairie, le 27 août.
Je dois avouer que ce nouveau roman, Imperium, m'a glacée. Il est vraiment glauque. Vous en aviez conscience, au moment de l'écriture?
Vous n’êtes pas la première à me le dire. C’est amusant parce qu’avec mon co-auteur, Marc Voltenauer, on le considérait comme l’un de nos romans les plus soft! (Rires) Je pense que l'univers des CFF parle à beaucoup de monde. Ce sont des scènes et des lieux de la vie de tous les jours, que les gens ont forcément en tête.
En effet, vos premiers chapitres prennent place dans la gare de Neuchâtel, puis dans un train coincé dans le Gothard, et au siège des CFF de Renens. Quel genre de passager êtes-vous?
Je dois avouer que je suis un très mauvais client des CFF et des transports publics en général! (Rires). Je prends très peu le train et je suis horriblement attaché à la voiture. Mon job de procureur implique pas mal de déplacements courts, souvent dans des endroits où il n’y a pas de gare à proximité. Je dois être mobile à tout moment. Quant aux déplacements dans mon autre monde, le monde littéraire, ce n’est pas forcément évident d’aller dédicacer dans certains coins, même si la Suisse est bien desservie. La voiture me laisse également une sorte de liberté d’esprit. J’ai scénarisé mentalement un nombre incalculable de romans au volant.
Vous signez votre second roman avec Marc Voltenauer. Quels sont les défis quand on écrit à quatre mains?
Certains aspects sont plus faciles et d'autres plus complexes que lorsqu'on est tout seul. Ce qui est plus simple - ou en tout cas, plus rapide - c'est la construction du scénario, l'étape numéro un. On va beaucoup plus vite que lorsqu'on doit tout construire avec nos propres idées et qu'on affronte des blocages. Là, quand il y en a un qui bloque, l'autre débloque. C’est un peu du ping-pong d’idées. On se relance. Donc ça va assez vite. Ce qui prend plus de temps, c'est la relecture mutuelle des chapitres. Comme pour notre premier roman commun, Ultimatum, on a adopté une méthode qui s’est avérée très efficace: on a prédécoupé le scénario en chapitres, qu'on a résumés en une dizaine de lignes chacun, avant de se répartir l'écriture. Une fois le chapitre écrit, on l'envoie à l'autre, et il découvre comment le résumé du chapitre a été développé, l'intégration des dialogues et les descriptions.
Vous arrivait-il d'être en désaccord?
Non, parce qu’on se laisse quand même une liberté artistique. Il faut seulement qu'il n'y ait pas d’incohérence au niveau scénaristique et temporel. Par exemple, pendant la rédaction d'Imperium, j'ai dû corriger un chapitre entier parce que je me suis laissé embarquer: je voulais absolument une ambiance nocturne et j'ai donc décrit toute la scène de fuite sur le lac Léman de nuit. Mais Marc m’a appelé dans la foulée pour me dire qu’un truc clochait, puisque la scène est censée se dérouler autour de 16 heures, en plein été!
De vous deux, qui est le plus sadique?
Je pense que c’est moi! (Rires) Mais ce n’est pas toujours le cas. Dans l'écriture, Marc a décrit des scènes assez atroces. Dans Ultimatum, par exemple, il avait raconté la scène d’un gars fondu dans l’acide. C'est lui qui avait eu l’idée, d'ailleurs. Quant à l'accident de personne en gare de Neuchâtel, qui prend place au début d'Imperium, il s'est imposé assez vite dans le scénario. J'avais tenu à m'en occuper, puisque c'est quelque chose que j'ai déjà vécu.
Injecter votre propre expérience permet de rendre le récit d’autant plus prégnant?
C’est clair. Il y avait des sujets que je connaissais très bien, comme le trafic de stup et l'infiltration. Les accidents de personnes aussi, mais Marc a fait aussi beaucoup de recherches de son côté, notamment sur le travail de la cellule «CFF Care» et du suivi psychologique des chauffeurs de trains. Pour le premier tome, Ultimatum, on avait tous les deux écrit un peu sur tous les thèmes. Dans le cas d'Imperium, on s'est réparti de manière plus logique, car il y a deux trames majoritaires. J’ai développé toute la partie infiltration et Marc Voltenauer a fait toutes les recherches sur le trafic d'art et les Ports francs à Genève.
Justement, en parlant d’infiltration... Dans la police suisse, ça se passe vraiment comme vous le décrivez dans le roman?
Totalement. L’infiltration est un thème que j'ai utilisé dans plusieurs bouquins. Celle d’Imperium est très technique et il y a des passages qui pourront paraître très détaillés. Mais c'est nécessaire, parce qu'on plante pas mal de jalons pour le prochain tome. Et la liberté dans l'écriture est quand même bien présente. Dans le cas des scènes en gare de La Chaux-de-Fonds et de Neuchâtel, on est plus dans l'action que dans la didactique.
Vous décrivez également une scène d’attentat et sa couverture par certains journalistes peu scrupuleux, lancés dans une «odieuse course au scoop». Une critique déguisée envers certains médias après le drame de Crans-Montana?
C’est tout à fait possible. La couverture médiatique de Crans-Montana m'a parfois énervé, donc il est probable qu’au moment de l’écriture, entre janvier et février, je me sois lâché. Je sais que je me suis aussi défoulé sur la question des autopsies et leur nécessité en fonction des situations, même si ce n’est pas seulement en lien avec Crans-Montana.
Autre mélange entre la réalité et la fiction: cette nouvelle drogue fictive qui inonde la Suisse, le «crack-meth». A quel point avez-vous puisé dans la réalité?
Le «crack-meth», au cœur du livre, est effectivement inventé. On voulait partir sur une drogue beaucoup plus addictive, et surtout beaucoup plus dangereuse en termes de santé et de sécurité publiques, que le crack, la coke ou la méthamphétamine. Un peu comme le fentanyl ou ces drogues de synthèse qu'on trouve aux Etats-Unis. Pour l'instant, heureusement, le fentanyl n'a pas trop franchi l'Atlantique, mais ça pourrait venir.
Finalement, on s’est dit qu’on allait inventer une drogue, mais il fallait qu'elle tienne la route. J'ai donc pris contact avec le directeur de l'école des sciences criminelles de Lausanne, l'IRC, le grand spécialiste des stups en Suisse romande, pour émettre des suppositions. Est-ce chimiquement possible de mélanger du crack avec de la méthamphétamine? Et quel serait l’effet potentiel sur le consommateur? Et en termes de sécurité publique? Pierre m’a répondu: «Non seulement c'est possible... mais ce serait de la bombe.»
En parlant de donner des idées... Dans ce roman, vous abordez des thèmes sensibles: le suicide, l’addiction, le deuil, etc. Avez-vous des appréhensions à aborder certains thèmes?
Oui et non. Dans les romans, on est libre d’aborder des sujets de société. Concernant les accidents de personne, on en parle peu par pudeur et dans un esprit préventif, surtout quand il s’agit d'un suicide. Mais je pense que c’est une réalité. Personne n’est dupe. Quand les CFF annoncent un accident de personne, 95% des passagers savent ce dont il s’agit. C'est d'ailleurs pour ça qu'ils ont recommencé à utiliser ce terme: les passagers se montrent plus compréhensifs et patients que pour un problème technique.
Votre trilogie se conclura dans le prochain tome. Dans quel état allez-vous laisser la Suisse?
Marc et moi ne voulons pas trop spoiler l’histoire du prochain, mais on peut ressentir deux choses à la fin d’Imperium: d’abord, on connait le titre de la suite. Il ne faut pas être magicien pour s’imaginer que le prochain tome s’appellera Infernum et qu’il s'ouvrira sur un black-out électrique et total à Genève. Je ne vous cacherai pas que ce sera un peu 24 Heures Chrono. Ce livre sortira en août 2027. Quant à mon prochain roman écrit en solo, Les Prédateurs, il est prévu pour cet automne. Et préparez-vous: il sera très, très noir.
(Imperium, le nouveau roman de Marc Voltenauer et Nicolas Feuz, sort en librairie le jeudi 27 août 2026.)
