Voici pourquoi les films et les séries ont perdu leurs couleurs
Nos yeux ayant tendance à normaliser ce qu'ils voient fréquemment, vous êtes probablement passé à côté de ce constat généralisé: les productions télévisées et cinématographiques sont devenues visuellement fades, si on les compare aux générations précédentes.
A l’ère où les plateformes de streaming et de cinéma numérique dominent, c’est la plus populaire d’entre elles qui en est à l'origine et qui en est devenue la référence: Netflix. On parle ainsi d'«éclairage Netflix» pour décrire ce phénomène désormais généralisé, qui se remarque surtout lorsqu’il y a un avant et un après.
Que ce soit la suite de Le Diable s’habille en Prada ou la nouvelle saison de Malcolm, le visionnage de ces nouvelles versions peut étonner, puisque les œuvres originales dont elles s'inspirent avaient, en leur temps, une identité plus marquée. Exit le grain propre à la pellicule, les couleurs saturées et les ombres: l’image est devenue plus lisse, plus nette et plus uniforme, au point de donner une impression de fadeur généralisée.
Mais que s'est-il passé?
L'«éclairage Netflix» s’explique en grande partie par l’essor du cinéma numérique, qui a profondément transformé l’industrie audiovisuelle. Avec la pellicule, sa sensibilité à la lumière et son grain caractéristique, les chefs opérateurs devaient redoubler d’ingéniosité pour construire une ambiance visuelle et éviter au maximum de gâcher de la pellicule.
Au tournant des années 2000, les caméras numériques remplacent progressivement les bobines de film, sans bouleverser immédiatement les méthodes d’éclairage. Mais les caméras modernes, capables de capter une grande quantité de détails, y compris dans l’obscurité, tendent à lisser les contrastes - affaiblissant de ce fait le fameux clair-obscur, un procédé pourtant essentiel et séculaire afin de créer des atmosphères fortes.
C'est à partir des années 2010, avec la standardisation de l'éclairage LED, plus froide, que les images que nous avions l'habitude de voir ont pris une autre dimension. L'utilisation du ce type d'éclairage permet une installation rapide et la prise de vue simultanée sous plusieurs angles, sans nécessiter un éclairage artistique et méticuleux pour chaque plan.
Si ce phénomène s’explique en partie par l’évolution des outils de production, il est loin d’être une fatalité. De nombreuses œuvres continuent d’affirmer une identité visuelle forte qui flatte la rétine, rappelant toute la richesse esthétique du cinéma comme de la télévision, portée par le savoir-faire des techniciens et une direction artistique exigeante. Le vrai tournant, c’est l’industrialisation massive du contenu.
C'est un peu de la faute à Netflix
Netflix est bien responsable de cette uniformité, puisque le géant du streaming est le premier à avoir démocratisé cette manière de consommer des œuvres. Le plus grand producteur de contenus en streaming du monde, qui propose plus de 700 nouveaux titres originaux (séries, films, documentaires, téléréalité) par an et qui se consomment autant sur téléviseur que sur smartphone, a bien dû standardiser.
Entre plannings serrés, tournages en multicaméras et intégration d’effets visuels, les productions privilégient un éclairage homogène qui garantit la cohérence des images, sans bruit ni dérives colorimétriques. A ce contrôle qualité s’ajoutent les contraintes du streaming et du débit Internet, avec leurs artefacts de compression, particulièrement visibles dans les scènes sombres. Ce cahier des charges précis transmis aux studios a progressivement influencé toute l’industrie audiovisuelle.
Résultat: pour limiter les risques de corrections coûteuses ou pire, de reshoots, les équipes optent pour des images plus uniformes, ce qui donne cette sensation de visuel sur papier glacé. Désormais, vous savez pourquoi le diable, même s’il s’habille toujours en Prada, a perdu de son panache.
