Ce que de nouveaux témoignages révèlent sur la vraie Marilyn Monroe
Assise à la chaîne de montage, Norma Jeane fixe une hélice sur un drone, lorsqu’un jeune homme passe devant elle et s’arrête. Nous sommes en 1944. Les Etats-Unis sont en guerre contre l’Allemagne nazie et le Japon. David Conover, photographe pour la Motion Picture Unit de l’armée américaine, est en mission.
Son supérieur, le capitaine Ronald Reagan, ancien acteur et futur président des Etats-Unis, veut des photos de propagande. Conover doit photographier de jolies ouvrières de l’industrie de l’armement afin d’encourager davantage de femmes à rejoindre les usines indispensables à l’effort de guerre. Et la voilà: Norma Jeane Mortenson, épouse Dougherty. Une ouvrière à la chaîne dans une usine de Burbank, en Californie, une adolescente brune de 16 ans au sourire renversant.
Les portes d’Hollywood
Elle lui confie vouloir devenir actrice. C’est le rêve et la vocation depuis que cet enfant, née hors mariage et placée en famille d'accueil, a découvert le cinéma avec sa tante préférée. Depuis qu’elle s’asseyait sur le toit plat de son orphelinat pour contempler les studios de cinéma et le château d’eau de Paramount. Sur la colline d’en face brillait l’enseigne Hollywood. Là-bas l’attendait une vie sans incertitudes, peut-être même un foyer. Norma Jeane veut faire du cinéma.
David Conover voit en elle ce qui se confirmera par la suite. Dès qu’elle se place devant un appareil photo, elle rayonne. Au cours des semaines suivantes, il la photographie à plusieurs reprises, l’aide à se former comme mannequin et lui ouvre la voie vers un premier contrat chez 20th Century Fox. Le cinéma ouvre ses portes à Norma et lui offre une nouvelle existence. Son mari étant opposé à cette carrière, elle divorce. Seule, elle part pour Hollywood et lance sa carrière.
En seulement deux ans, la jeune fille sans avenir, au père inconnu et à la mère internée en hôpital psychiatrique, devient la starlette Marilyn Monroe. Deux ans plus tard à peine, elle est déjà l’immortelle MM, la femme la plus photographiée au monde. Elle devient l’archétype et la mère fondatrice de tous les sex-symbols.
Des milliers de récits entourent sa vie et sa mort. Dans son roman biographique Blonde, l’autrice américaine Joyce Carol Oates la décrit comme «une poupée mécanique conçue par l’industrie du spectacle». Un jouet transformé, à coups de chirurgie du nez et de décoloration, d’une jeune femme brune aux cheveux bouclés en une icône blonde.
Marilyn la désespérée, la perdue, dévorée à la fin de sa vie par trois fausses couches, la dépression et la dépendance aux médicaments. La victime d’une industrie cinématographique dominée par une masculinité toxique dans les années 1950 et 1960. La séductrice insatiable, dévoreuse d’hommes, objet de désir qui a attiré dans les salles obscures des millions de spectateurs à travers le monde, plus que n’importe quelle femme avant elle.
L’entrée en scène d’une self-made woman
Mais il existe une autre histoire autour du mythe Marilyn. Celle d’une femme qui réfléchit stratégiquement, d’une femme d’affaires qui sait exactement ce qu’elle veut — et comment l’obtenir. Elle donnera au public ce que le public désire afin de recevoir ce qui compte pour elle: la reconnaissance. Aucune actrice avant elle, ni après elle, n’a détourné avec autant d’humour, d’intelligence et d’autodérision les stéréotypes féminins de son époque.
Elle y parvient avec le plus de brio dans ce qui est peut-être la meilleure comédie de tous les temps: Certains l’aiment chaud (1959). Aux côtés de Jack Lemmon et Tony Curtis, elle incarne Sugar Kane, une chanteuse grattant son ukulélé, parodie du cliché de la «blonde écervelée»: lèvres rouges, poitrine généreuse et garçons bavant à ses pieds.
Elle détient le pouvoir et conduit les hommes là où ils se dévoilent eux-mêmes. Elle le fait avec générosité, dans un clin d’œil permanent. La caricature, ce n’est pas elle. Ceux qui apparaissent déformés jusqu’à en devenir reconnaissables, ce sont les garçons lourds et arrogants qui l’entourent. Pour ce rôle, elle reçoit un Golden Globe.
Marilyn accomplit cette performance artistique et intellectuelle malgré des circonstances difficiles. Pendant le tournage, elle est tellement rongée par le doute qu’elle s’enferme durant des heures dans sa loge pour apprendre son texte encore mieux, puis mieux encore. Avec des conséquences désastreuses sur le plateau. Tony Curtis, Jack Lemmon et le réalisateur Billy Wilder doivent attendre — et lui feront payer plus tard dans des interviews à coups de déclarations malveillantes et diffamatoires.
Tony Curtis lançait ainsi:
Quand Billy Wilder ironisait: «Elle a une poitrine en granit et un cerveau comme un fromage suisse, plein de trous. Elle ne sait même pas quelle heure il est. Elle arrive en retard et prétend qu’elle n’a pas trouvé le studio dans lequel elle travaille depuis des années.» Ce genre de mépris la poursuit partout. Mais dans quelle mesure Marilyn utilisait consciemment ses retards pour exercer un contrôle reste son secret.
Arthur Miller et son «canari»
Pourtant, lorsqu’elle va bien psychologiquement, elle est la première self-made woman d’Hollywood et la véritable maîtresse de sa carrière. De nouveaux éléments viennent étayer cette thèse. Ils proviennent de conversations jusqu’ici inédites entre le biographe Christopher Bigsby et le dramaturge Arthur Miller. The Arthur Miller Tapes: A Life in His Own Words a récemment été publié par Cambridge University Press.
Arthur Miller, l’un des plus grands dramaturges du XXe siècle, et l’une des plus grandes actrices de l’histoire ont été mariés de 1956 à 1961. Marilyn Monroe admirait son intelligence et ses pièces engagées, notamment Mort d’un commis voyageur (Death of a Salesman, 1949), qui lui valut le prix Pulitzer la même année.
De son côté, Arthur Miller était attiré par Marilyn Monroe parce qu’il voyait derrière son image publique une personne vulnérable et sensible. Leur liaison extraconjugale, puis leur mariage officiel, furent tous deux considérés comme un scandale. D’un côté, la «bombe sexuelle au QI de canari», comme la qualifiait avec mépris le plus puissant chroniqueur mondain d’Hollywood, Walter Winchell. De l’autre, un intellectuel sérieux et récompensé. Aux yeux du public, cette union semblait aussi improbable qu’un mélange d’huile et d’eau.
Une «difficile» qui a fait plier le système
Pourtant, dans ces entretiens avec son ami biographe, Arthur Miller parle de son épouse d’une manière radicalement différente de celle des producteurs et des acteurs hollywoodiens qui méprisaient la «difficile» Marilyn. Il la décrit à plusieurs reprises comme «une femme très intelligente, dotée d’un formidable sens de l’humour, de l’ironie et de la générosité», une femme d’une ambition redoutable, lucide et travailleuse, qui a su utiliser le système hollywoodien à son avantage.
Elle n’était pas seulement une star de cinéma, mais une femme d’affaires indépendante qui a rompu avec le système des studios. Frustrée par les scénarios qui la cantonnaient au rôle de blonde naïve et de sex-symbol, elle s’est rebellée.
Dès le début des années 1950, elle tenait tête aux hommes les plus puissants d’Hollywood ainsi qu’à son employeur, 20th Century Fox. Elle refusait les contrats standardisés. Plus encore: elle exigeait un droit de regard sur la distribution des rôles et obtenait des cachets plus élevés.
Marilyn Monroe a utilisé sa popularité de manière délibérée. Elle prolongeait notamment les négociations contractuelles avec les studios afin de les mettre en concurrence les uns avec les autres. Elle obtenait ainsi des conditions exceptionnellement avantageuses pour son époque. Certes, elle faisait pleinement partie d’un système qui sexualisait les femmes, mais elle ne se privait pas de le critiquer.
Pourvue d'un sens aigu de la justice sociale et consciente du racisme ambiant, afin de soutenir son amie noire Ella Fitzgerald auprès des organisateurs de spectacles, elle leur promit d’assister à chacun de ses concerts, assise bien en vue au premier rang. Et elle tint parole. Lorsque Montgomery Clift et Rock Hudson étaient stigmatisés en raison de leur homosexualité, elle prit également publiquement leur défense.
En décembre 1954, elle franchit l’étape décisive. Elle quitte Hollywood, renonce aux faux éclats de la célébrité, cherche davantage de substance et commence une formation d’actrice au légendaire Actors Studio de Lee Strasberg, à New York. Parmi ses camarades de cours figurent James Dean et Paul Newman.
Marilyn est sa propre invention
A New York, elle fonde avec le photographe Milton Greene sa propre société, Marilyn Monroe Productions Incorporated. Elle devient alors l’une des quatre grandes actrices sous contrat à Hollywood à traiter d’égal à égal avec les studios en tant que partenaire commerciale indépendante. Les trois autres sont Mary Pickford, Gloria Swanson et Norma Shearer.
20th Century Fox l’attaque immédiatement en justice pour rupture de contrat. Mais Marilyn remporte cette bataille judiciaire et obtient désormais son mot à dire dans le choix des scénarios et des réalisateurs. Elle n’est plus une marionnette passive aux mains des studios: elle reprend le contrôle de sa carrière.
Marilyn Monroe s’intéresse à la religion — elle s’était convertie au judaïsme pour Arthur Miller —, collectionne des œuvres d’art et écoute Beethoven. Elle veut comprendre, apprendre, s’instruire. Mais il est possible qu’elle n’ait rien appris avec autant de rigueur que l’art de mettre en scène sa propre création: Marilyn Monroe.
Son amie Amy Greene a un jour raconté comment elle pouvait activer ce personnage à volonté. Lors d’une promenade sur Broadway, Marilyn lui demande:
Elle semble alors enclencher un interrupteur invisible, modifie sa démarche et sa posture — et soudain les voitures ralentissent, les passants se retournent et s'arrêtent. C’était cette présence magnétiquement mystérieuse, celle qui avait déjà poussé le photographe militaire David Conover à s’arrêter devant une ouvrière de 16 ans. Cet élément indicible qui fait d’elle une immortelle.
Son centième anniversaire, le 1er juin, est bien plus qu’une date symbolique. C’est l’occasion d’éprouver de la gratitude envers Norma Jeane Mortenson pour ce qu’elle a apporté aux générations de femmes qui lui ont succédé.
Les grandes étapes de la vie de Marilyn Monroe
1er juin 1926
Née Norma Jeane Mortenson à Los Angeles, elle a passé son enfance dans des familles d'accueil et des orphelinats.
1942
Premier contrat de film sous le nom de scène de Marilyn Monroe.
1952
Elle prouve son immense présence à l'écran dans Don't Bother to Knock, où elle incarne une baby-sitter émotionnellement instable, et dans Clash by Night de Fritz Lang, où elle joue une ouvrière d'usine.
1953
Révélation en tant que sex-symbol dans le film Niagara. L'invention du MM comme événement sensuel.
1954
Son mariage avec la star du baseball Joe DiMaggio fait d'elle l'actrice la plus célèbre du monde occidental.
1954
River of No Return, un film où une Marilyn Monroe calme et mélancolique révèle une nouvelle facette.
1956
Dans Bus Stop, elle confère une profondeur dramatique au rôle de la chanteuse de cabaret qui rêve d'Hollywood. La reconnaissance artistique et le mariage avec l'écrivain Arthur Miller, lauréat du prix Pulitzer, s'ensuivirent.
1959
Dans Certains l'aiment chaud, où elle incarne la chanteuse Sugar Kane, elle est la comédienne par excellence.
1961
Dans Les Désaxés, Arthur Miller lui écrit un rôle très autobiographique, mais Marilyn Monroe se sent artistiquement exploitée.
1962
Marilyn Monroe décède à l'âge de 36 ans d'une overdose à son domicile de Los Angeles.
