Taylor Swift a été un indéniable détonateur. Comme si les célébrités attendaient bêtement son soutien à Kamala Harris pour s'exprimer enfin. Rappelons déjà que son message, publié sur Instagram quelques secondes après le débat et la fin des hostilités entre la vice-présidente et Donald Trump, a poussé 35 000 citoyens à s’inscrire sur le site Vote.org.
C'est peu et beaucoup à la fois, sachant que la publication a touché (au minimum) ses 272 millions d'abonnés. S'il est impossible de savoir pour qui ces nouveaux inscrits voteront effectivement le 5 novembre prochain, on comprend en tout cas que l'opération séduction a blessé le candidat républicain dans son ego.
Le cri du cœur de l’ex-chanteuse de country, minutieusement tricoté, a néanmoins déclenché une petite avalanche de soutiens publics en faveur de Kamala Harris, parmi les célébrités américaines. Billie Eilish en tête, dans une vidéo où elle appelle ni plus ni moins «à voter comme si votre vie en dépendait». De quoi braquer à chaque fois quelques projecteurs sur la campagne démocrate et sa candidate.
Mais au-delà d'un bon coup de pouce médiatique, la question qui se pose tous les quatre ans est la même: à quel point cela va-t-il faire la différence dans les urnes? Dans un pays qui n'avait jamais été aussi fragmenté, l'attention se porte évidemment sur les indécis, capables de tout faire basculer jusqu'à la dernière minute. Pour les autres, les jeux sont faits.
Pour ne rien arranger, les indécis se planquent dans les Etats-clés et ont un profil plutôt rural et ouvrier. On peut alors se demander jusqu'où le coming out politique de Taylor Swift a le pouvoir d'influencer le vote du bon paysan du Wisconsin. D'autant que depuis le début de la campagne, Joe Biden, puis Kamala Harris, ont fait attention de se concentrer en priorité sur les «vrais Américains» et ne pas apparaître comme les candidats des élites.
Une erreur qu'avait sans doute faite Hillary Clinton en 2016, sachant qu'elle s’était notamment (et bruyamment) entourée de Jay-Z et de Beyoncé, un couple d’ordinaire plutôt discret. En d'autres termes, tout soutien n'est pas forcément bon à prendre. Et Pharrell Williams est du même avis, lui qui vient de pousser un coup de gueule assez inédit dans ce grand déballage d'amour électoral, en priant les célébrités de «la fermer».
A-t-il simplement pris conscience de sa propre bourde? En 2016, comme beaucoup de confrères musiciens, il avait pourtant soutenu très fort la candidature de la perdante. Oui. Hillary Clinton.
En réalité, pour beaucoup de citoyens américains qui ne sont pas pendus aux lèvres de leur star favorite, la célébrité est souvent synonyme de déconnexion des vrais enjeux socio-économiques des Etats-Unis.
Pour la petite histoire, Taylor Swift, pourtant de loin la pop star la plus puissante et influente de la planète, ne vaut guère mieux que les deux candidats à la présidentielle, lorsqu'il s'agit de jouer au jeu de la popularité. Dans un sondage réalisé cette semaine dans l'Etat âprement disputé de Pennsylvanie et commandé par le New York Times, on découvre un podium qui permet de relativiser (un peu) l'engagement politique des stars:
Il ne faut pas non plus oublier que pour beaucoup de stars hollywoodiennes, afficher sa couleur est aussi une astuce à moindre coût pour se placer «du bon côté de l'histoire», comme le veut la formule. D'autant que certaines personnalités, des alliés indéboulonnables, ne surprendront plus personne. C'est notamment le cas de Julia Roberts ou de Robert de Niro du côté bleu et du catcheur Hulk Hogan ou du chanteur Kid Rock du côté rouge.
Parfois, même les surprises n'en sont pas vraiment. Comme le ralliement massif idéologique et financier d'Elon Musk à son grand copain Donald Trump. N'oublions pas, enfin, les petits et les grands ratés, à l'instar de la copine de Taylor Swift, Brittany Mahomes, qui a eu la mauvaise idée de liker une publication du candidat républicain, avant de faire marche arrière dans la foulée.
Cela dit, la véritable énigme de cette campagne électorale se cache dans le couple, plus si royal, formé par le prince Harry et Meghan Markle. Dans un communiqué qui dit beaucoup sans rien ne révéler, ils bottent poliment en touche:
S'il paraît évident qu'en privé, le couple connu pour son engagement roule pour les démocrates, ce chuchotement trahit un certain embarras. Si Harry et Meghan n'avaient pas explicitement appelé le peuple américain à voter pour Joe Biden en 2020, une vidéo filmée dans leur jardin de Montecito, en Californie, permettait néanmoins d'apprendre qu'ils «rejettent les discours de haine».
Harry, lui, faisant fi de son devoir de neutralité politique, considérait alors qu'il est «essentiel que nous rejetions la désinformation et la négativité en ligne». Suffisant que Donald Trump se reconnaisse et décapsule une guerre endurante entre le couple royal et le milliardaire:
Si le ralliement public des stars pour l'un ou l'autre des candidats est avant tout un carrousel de bonnes intentions et une manière de maintenir l'attention médiatique, des exceptions existent. Et c'est sans doute le cas d'Oprah Winfrey, qui a organisé jeudi soir une gigantesque émission à la gloire de Kamala Harris, sur YouTube, en l'entourant d'une ribambelle de personnalités et en faisant sensation en prononçant son nom.
I could listen to Oprah say “KAMALA HARRIS!!!” all day pic.twitter.com/wyWd11fqxV
— Josh Sorbe 🥥🌴 (@joshsorbe) September 20, 2024
Parmi les VIP, notons la présence de Jennifer Lopez, Meryl Streep, Ben Stiller ou encore Chris Rock, qui se sont poliment succédé pour appeler à «sauver la démocratie». On notera par ailleurs l'absence de... Harry et Meghan, pourtant bons copains et voisins de Madame Winfrey.
Une sauterie en vase clos, bourrée d'émotion, que la papesse de la télévision américaine a eu l'intelligence d'agrémenter de real americans à la vie dure, comme une jeune rescapée de la récente tuerie dans une école de Géorgie.
Oprah Winfrey, contrairement à Billie Eilish ou Taylor Swift, peut compter sur une crédibilité politique en béton armé. Populaire loin à la ronde et très écoutée des classes populaires, la présentatrice sait que son ralliement ne compte pas pour du beurre. Alors qu'elle avait soutenu la candidature de Barack Obama en 2008, des études affirment que son engagement avait permis de glisser plus d'un million de bulletins dans la poche des démocrates.
Enfin, certains observateurs (et stratèges démocrates) attendent de pied ferme le conseil de vote d'un certain Bad Bunny. La superstar portoricaine, dont la musique fait un carton chez les jeunes Américains, pourrait donner un sacré coup de pouce à la campagne de Kamala Harris, notamment en Pennsylvanie et en Floride, où la vice-présidente peine à fédérer l'électorat latino.
Bad Bunny pourrait donc bien jouer un rôle clé chez ces millions de citoyens que les démocrates ont progressivement perdu. Et sans doute plus utile que celui, retentissant, de Taylor Swift auprès des femmes blanches des banlieues douillettes. Le chanteur n'a plus que 46 jours pour peaufiner sa petite bombe électorale.