Ça nous a donné une indigestion
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1622, an 8 de l’ère Genna. Une date de plus, un Japon de plus, un récit de plus à ajouter à un buffet déjà bien garni de sabres et de kunai dans le monde du jeux vidéo. Nioh 3 revient dresser sa table au même endroit, là où ses prédécesseurs avaient déjà multiplié les services.
On y incarne Tokugawa Takechiyo, figure historique promise au titre de shogun. Consumé par la jalousie, son frère cadet lance à ses trousses une horde de yokai – ces créatures rongées par la rancœur ou, plus prosaïquement, d’excellents prétextes pour dégainer son katana et frapper des sacs à PV gangrenés par l’impureté.
Nioh 3 poursuit ce que la série a toujours fait: mêler histoire japonaise et folklore fantastique. Le studio Team Ninja semble avoir pris acte des critiques adressées aux précédents opus en tentant de densifier sa narration. Mais ne vous y trompez pas, le récit reste un décor. Il n’y aura ni plot twist, ni vertige scénaristique. Très vite, une impression domine. À savoir: celle d’un jeu qui cherche à servir plus, plutôt qu’à servir mieux.
Une entrée traditionnelle
Nioh 3 reste fidèle à la formule de la série. Un jeu d’action dense, technique, parfois grisant dans sa fluidité. Combos, postures, techniques, compétences, armes à distance, armes de mêlée… la matière est là, foisonnante, presque débordante. Mais cette richesse, au lieu d’ouvrir l’appétit, finit par noyer le joueur sous une avalanche d’informations à retenir. Le jeu s’adresse clairement à celles et ceux qui aiment l’optimisation.
Amateurs et amatrices de builds dévastateurs, de New Game + et de statistiques seront de toute évidence ravis. Pour les autres, cependant, la tentation est grande de jouer en fermant les yeux, de frapper jusqu’à ce que ça passe. Et, chose troublante, ça passe souvent.
La grande nouveauté de cet épisode réside dans l’alternance entre deux styles de combat. Le premier, un mode samouraï, héritier direct des précédents opus qui se focalise sur le combat de mêlée. Le second, le mode ninja, plus axé sur l’esquive et l’agilité. Sur le papier, l’idée est séduisante. Dans les faits, en revanche, le jeu n’enseigne jamais vraiment la nécessité de jongler entre les deux (hormis lors d’une attaque explosive imminente caractérisée par une aura rouge autour des ennemis). Le changement est suggéré, parfois recommandé, mais rarement indispensable.
Personnellement, j’ai privilégié le mode ninja, non pas par affinité, mais plutôt par défaut. Les combats – notamment contre les boss – m’ont souvent paru illisibles, saturés d’effets et d’attaques difficiles à lire. J’ai donc adopté une approche agressive: celle qui consiste à frapper vite, fort et espérer que le loot compense le reste.
L’exploration, la clé
Le premier boss m’a arrêtée net. Et comme beaucoup avant moi, je me suis tournée vers Internet. C’est là que j’ai retrouvé du plaisir, celui que j’avais lors de mon aventure sur Elden Ring. J'ai retrouvé une dimension collective du jeu vidéo, où les joueuses et joueurs remplacent les manuels et deviennent des tutos vivants. J’ai alors compris mon erreur: ne pas avoir assez exploré, et oublier par conséquent de mettre les petits plats dans les grands.
Néanmoins… on ne peut pas dire que le jeu invite vraiment à flâner. Le level design reste relativement plat et linéaire, guidé par un point unique sur la carte: celui de votre objectif principal. Les quêtes secondaires existent, mais il faut les chercher. Comme ces Kodamas, des esprits protecteurs qui permettent d’augmenter le nombre d’élixirs disponibles dans les sanctuaires. En somme, l’exploration devient moins une curiosité qu’une nécessité punitive pour dépasser des pics de difficulté impromptus.
Un plat qui ne se mange pas froid
Là où Nioh 3 m’a véritablement perdue, c’est dans son rapport à l’abondance: un arbre de compétences par style, un autre par arme, des pièces d’armure, des accessoires, des esprits protecteurs, des zones de purgatoire...
Le loot est gargantuesque, et les menus débordent. L’inventaire devient un estomac trop plein. On trie pour ne pas étouffer, on jette de la nourriture encore fraîche. On compare les conserves. Vous êtes un aspirateur condamné à faire un grand ménage de printemps à chaque nouveau sanctuaire.
Là où FromSoftware a su ouvrir sa formule en la rendant lisible, presque accueillante, Nioh 3 reste fermé sur lui-même. Le jeu respire un savoir-faire indéniable (on ne peut nier la fluidité du gameplay), mais rechigne à le transmettre.
Le goût du partage
Le système de revenants (spectres bleus pour l’entraide, rouges pour le pillage) introduit une dimension sociale touchante. J’ai été sincèrement émue lorsqu’un joueur m’a accompagnée longuement, en silence. Ce pour détruire un mini boss qui se dressait en travers de mon chemin. Pas de mots, pas de voix, juste une présence. Une parenthèse humaine bienvenue au milieu de ce festin pantagruélique qui égare les esprits.
Parce qu’un repas, au fond, se savoure mieux à plusieurs et Nioh 3 l’a bien compris, puisqu’il propose également un mode coop. Une fois la première mission terminée et les sanctuaires débloqués, le jeu permet d’inviter jusqu’à deux autres convives à sa table.
Ce système coop, que j’ai seulement pu entrevoir sans le tester moi-même, semble offrir une véritable expérience partagée. Là où l’entraide peut rendre les affrontements plus accessibles et transformer une progression laborieuse en un en-cas agréable.
Cependant, ce volet social n’est pas exempt de limites. En effet, l’absence de cross-play limite les invitations. Et à trop vouloir être plusieurs, le jeu peut parfois basculer dans la surconsommation pure, transformant les affrontements en de vastes mêlées peu lisibles. Malgré ces limites, la coop reste l’un des rares moments où Nioh 3 semble comprendre que manger, ce n’est pas seulement engloutir. Mais c’est aussi et surtout partager.
Un jeu qui se perd dans sa formule
Nioh 3 est une formule all-inclusive. Généreuse, spectaculaire, parfois exaltante; mais comme toute abondance, elle finit par saturer. Le jeu ne manque ni de savoir-faire, ni de maîtrise technique. Il manque de retenue.
Je n’aime pas ce que Nioh 3 dit de nous. Cette logique de surconsommation, de ramassage compulsif, de tri permanent. Ce n’est pas un jeu que l’on apprend, mais plutôt un jeu que l’on absorbe, qui peut aller jusqu'à l'écœurement.
Au vu de ses critiques dithyrambiques, le jeu plaira évidemment aux fans de la série à ceux qui veulent toujours plus, plus fort, plus gros. Pour ma part, malgré quelques moments enivrants de puissance brute, je n’y ai jamais retrouvé cette satisfaction intime que savent procurer les souls. Ici, on ne lit pas les patterns: on les encaisse.
+ Le mode coop et l’entraide
+ Un système dense pour joueurs investis
+ Une générosité sans retenue
– Manque de charisme chez les boss
– Surabondance de loot
– Mini map peu lisible
